II. — DU ZÈLE
De l'amour de bienfaisance nait, non seulement l'amour de soumission par lequel l'âme aime et accepte de bon cœur toutes les volontés divines ; mais encore le désir de voir toutes les créatures accepter cette même' volonté de Dieu, la bénir et la glorifier, et la résolution de s'employer généreusement à procurer à Dieu cette gloire.
« Le zèle, dit saint Thomas, est un mouvement puissant de celui qui aime vers l'objet aimé, et, par conséquent, il est nécessairement un effet de l'amour. Plus une puissance, qui tend vers un but, est intense, plus elle repousse fortement ce qui lui fait obstacle. L'amour d'amitié cherche le bien do l'ami ; par conséquent, quand il est intense, il porte l'homme à renverser tout ce qui est contraire au bien de l'ami ; et c'est pourquoi l'on dit que quelqu'un a du zèle pour ses amis quand il cherche avec soin à écarter ce qui peut nuire à leur bien. De la même manière, on a du zèle pour Dieu, quand on cherche à écarter autant qu'on peut ce qui est contre son honneur et contre sa volonté.
» Il est dévoré par un saint zèle, celui qui s'efforce d'empêcher, s'il est possible, tout le mal qu'il voit, et qui, s'il ne peut l'empêcher, le tolère, mais en gémissant. »
Qu'on le remarque bien, le zèle est un effet de l'amour de Dieu, ou plutôt une forme particuUère de cet amour. Or, tous, sans exception, doivent aimer Dieu.
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C'est là pour tous le premier et le plus grand des commandements. Donc tous doivent avoir au moins le zèle intérieur des intérêts do Dieu, bien que dans l'exercice extérieur il faille tenir compte des circonstances de position de chacun.
C'est donc une grande erreur de penser que le zèle de l'honneur de Dieu soit réservé à ceux qui, dans l'Eglise, ont une vocation spéciale, comme les religieux et les prêtres. Quand il s'agit de la cause de Dieu, tous ceux qui sont ses enfants doivent la défendre ; tous doivent regarder ses intérêts comme les leurs.
Celui qui n'a pas dé zèle n'a pas d'amour. Aimerait-il sa femme, l'homme qui dirait : je ne bats pas ma femme; mais qui la laisserait battre sans la défendre? Aimerait-il son père, l'enfant qui le verrait outrager et qui ne ferait rien pour lui épargner ces affronts? Le fils de Crésus était muet et, voyant qu'un soldat allait tuer son père sans le connaître, il rompit le lien qui retenait sa langue, et cria: « Arrête! C'est mon pèrc^ c'est le roi. » Et nous verrions offenser Dieu sans rien faire pour l'empêcher ! Dieu a tant d'affection pour nous, nous lui sommes si chers qu'il s'intéresse à tout ce qui nous touche. On ne saurait, sans l'outrager lui-même, offenser tant soit peu notre personne et même nos biens. Quiconque nous attaque l'offense, et nous ne serions pas offensés nous-mêmes de ce qui l'outrage? Il est sensible à nos intérêts, et nous serions insensibles aux siens ? Il punit les moindres injures qu'on nous fait, et nous ne ferions rien pour lui épargner les offenses qu'il reçoit? Et pourtant, à quoi pourrait-on se dévouer avec plus d'honneur et de profit qu'à la gloire de Dieu? On vit et on meurt pour les intérêts d'un prince, pour ceux d'une nation, pour ceux d'une famille, et on ne saurait pas vivre pour faire valoir les droits de Dieu et les défendre contre ceux qui les attaquent ! Tous les saints qui ont aimé Dieu ont été dévorés du zèle de procurer sa gloire, quelle qu'ait été leur condition. David et saint Louis ur le trône n'avaient de puissance que pour la
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mettre au service de Dieu;. ils désiraient pi'ocurer sa gloire aussi bien que la jeune captive chrétienne qui convertit le roi, la reine et la nation entière des Ibérions, aussi bien que sainte ïliérèso dans son cloître, aussi bien que saint Aphraate. Et puisque nous avons nommé saint Aphraate, il faut rapporter un trait de sa vie :
Ayant appris dans sa solitude que l'hérésie des ariens, favorisée par l'empereur Valons, désolait l'Eglise, il quitta sa retraite pour se rendre à Antioche, afin d'y défendre la cause de la foi.
L'empereur lui ayant fait des reproches de ce qu'il avait quitté sa cellule et abandonné la solitude où, selon les règles de sa profession, il aurait dû persévérer dans l'exercice de la prière et du calme. « Je sais, lui répondit le moine, je sais, ô empereur, que tout cela convient à mon état ; et je l'ai observé tant que les brebis de Jésus- Christ ont été en sûreté dans le bercail de la Sainte Eglise. Mais puisque, on ce moment, les hérétiques, pareils à des loups voraccs, sont venus attaquer ce saint troupeau, et que par le poison de leur langage envenimé ils corrompent les pdtui'ages, je suis sorti de mon désert pour empêcher de telles dévastations. Dites-moi, empereur, si une jeune fille retirée dans sa chambre, tout occupée de paisibles travaux, voyait le feu prendre à la maison de son père, devrait-elle se tenir cachée dans sa retraite? Ne devraitelle pas, au contraire, courir d'un côté et de l'autre, se procurer de l'eau, porter du secours, pour que la maison ne fût pas tout entière dévorée par les flammes? Voilà le cas où je me trouve. Vous, empereur, vous avez mis le feii à la maison de Dieu mon Père, nous courons de toutes parts afin de pouvoir promptement l'éteindre. » L'empereur n'eut rien à lépondrc.
L'humble fille d'un teinturier de Sienne n'avait point do repos, tant qu'elle sentait que Dieu n'était pas aimé de tous ceux qu'elle connaissait. « Seigneur, disait-elle à Dieu, je ne saurais me réjouir si une seule àme, créée à votre image, tombait dans la mort éternelle; jo ne veux
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laisser perdre par ma faute aucun de mes frères •, je désire, ô mon Dieu, qu'ils vous appartiennent tous. Ah! que les peines et les châtiments tombent sur moi seule, pourvu que ces âmes ne soient point réprouvées! Et s'il fallait, ô mon Dieu, que je fusse placée sur les bords de l'abîme, pour leur en barrer l'entrée, il me serait doux de sauver ainsi mes frères, pourvu que je vous restasse unie par les liens de la charité. »
Quand sainte Hyacinthe Mariscotti, Clarisse de Viterbe, voyait commettre une faute contre Dieu, il lui semblait que son cœur allait se briser, elle prenait sa part du péché et se châtiait comme si elle avait été elle-même coupable: « Mon Dieu, disait-elle, pourquoi ne puis-je pas mettre sous les yeux des hommes l'enfer avec ses horreurs, afin de les ramener à vous par la crainte, sinon par l'amour? mon souverain Bien, penser qu'on ne vous aime pas ! Lumière du monde, penser qu'on ne vous voit pas! Quel plus cruel supplice pour ceux qui vous connaissent et vous aiment ! î ! »
C'en est assez pour faire comprendre l'esprit des saints. Ils ont été passionnés pour tout ce qui tend à l'honneur de Dieu. Ils ont aimé tout ce qui peut rehausser son culte, l'ornementation des églises, la majesté des cérémonies et des chants sacrés, les œuvres qui peuvent procurer sa gloire, la propagation de l'Evangile, l'instruction religieuse de l'enfance, les missions, les retraites; et surtout, ils ont, par leurs paroles, par leurs exemples et leurs prières, contribué autant qu'ils l'ont pu, quelle qu'ait été leur condition, à faire régner Dieu dans leur cœur. Car l'âme de l'homme est le sanctuaire où Dieu se complaît surtout à habiter.
« Celui-là est le plus grand en amour de Dieu, dit saint Grégoire, qui en entraine un plus grand nombre à son amour. » Il est donc bien à craindre que les âmes qui n'ont soin que de jouir des consolations de Dieu dans les exercices pieux, sans songer à travailler à sa gloire, ne s'aiment plus elles-mêmes qu'elles n'aiment Dieu.
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Seigneur Jésus, qui êtes venu apporter le feu à la terre, et qui ne désirez rieii tant que de le voir embraser les âmes, répandez ce feu dans mon cœur; qu'il dévore en moi tout égoïsme, et que les flammes de Votre amour, s'étendant autour de moi, embrasent aussi les âmes de tous ceux qui m'entourent, de tous ceux qui me sont chers, de tous ceux que je pourrai atteindre do quelque manière.
Puissé-je, ô mon Dieu, voir votre règne s'établir dans îouteslesàmes! Je demanderai sans cesse dans mes prières que tous les infidèles vous connaissent, que tous les pécheurs se convertissent, que tous les justes persévèrent dans votre amour.
Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre règne arrive, que votre nom soit sanctifié !
§ 5. — De P amour douloureux.
L'ami qui sait se complaire dans les biens de son ami, ressent de ses maux une douleur aussi vive que des siens propres. L'âme qui aime Dieu, en se souvenant qu'elle l'a offensé, conçoit la contrition de ses fautes ; et en voyant que Dieu est offensé par les autres, elle entre dans des sentiments de compassion. Parlons de cette double disposition.