ARTICLE II
Actes extérieurs d'amour de Dieu.
Le bienheureux Louis de Grenade dit qu'il y a trois choses qu'on. ne peut cacher entièrement: la toux, le feu et l'amour. On a beau vouloir les dissimuler, elles se trahissent d'elles-mêmes. L'amour étant ce qui donne le branle à la volonté humaine et à toutes les passions, il est clair qu'il se manifeste, s'il est coupable, par les fumées impures des paroles et des démarches criminelles; et, s'il est saint, par de bons discours, par des actions saintes, par des libéralités qui tendent à la gloire de Dieu, par des
souffrances endurées avec résignation et bonheur pour sa cause. Parler vo] on tiers de Dieu et pour Dieu, agir pour lui, donner volontiers pour lui et souffrir pour lui, telle sera la matière des quatre paragraphes suivants.
I 1". — Parler de Dieu et pour Dieu.
« Parlons de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dit saint Ambroise,car ilest écrit : Ouvrez votre bouche pour parler du Verbe de Dieu. Parlons toujours de lui, et c'est de lui que nous parlons, quand nous parlons de sagesse, de vertu,de justice, de paix, de vérité, de vie, de rédemption ; car il est tout cela. » Saint François de Sales rendait cette même pensée de la manière suivante: « Quand vous parlez, parlez de Jésus, et quand vous ne parlez pas aux hommes, parlez à Jésus. » Quand on aime Dieu, pourrait-on faire autremeut? L'Evangile ne dit-il pas que la bouche parle de l'abondance du cœur? Et n'est-il pas naturel que la langue se porte où souffre la dent, comme dit le proverbe? Ne voit-on pas que chacun choisit pour sujet de ses paroles ce à quoi il donne son dévouement et ses soins? Le laboureur parle de ses bœufs, comme dit Virgile ; le nautonier raconte ses voyages et les périls de la mer. Quand on rie dit jamais rien qui tende à l'honneur de Dieu, c'est une preuve que l'esprit et le cœur sont peu remplis de lui. Pourquoi, du reste, Dieu nous a-t-il donné notre langue, sinon pour le bénir et le faire bénir des autres? Aussi les saints ont-ils employé leur langue à ce saint et noble usage. Il en est dont les paroles étaient comme des traits embrasés qui portaient la flamme de l'amour divin dans les cœurs de ceux qui les entendaient. C'est ce que l'histoire rapporte d'un grand nombre d'entre eux ; et en ceci ils ne faisaientqu'imiter Notre-Seigneur dont les paroles tendaient toutes à la gloire de son Père, et duquel les disciples d'Eramaûs disaient : « Est-ce que notre cœur n'était pas tout embrasé, pendant qu'il nous parlait dans le chemin?» Par leurs conversations, saint Berchmans, saint
Louis de Gonzague, saint Léonard de Port-Maurice sanctifièrent tous les jeunes gens qui étudiaient avec eux. On sait combien sainte Scholastique tenait à converser avec son frère saint Benoît. Saint Grégoire nous a conservé à ce sujet d'admirables détails. Un jour, ils s'entretenaient ensemble du bonheur du ciel, avec tant de-plaisir que le soir vint sans qu'ils s'en aperçussent. Benoît, remarquant que c'était l'heure de retourner au monastère, interrompit l'entretien. Sa sœur le supplia de continuer une conversation qui l'enivrait d'une joie céleste. Rigide observateur des règles monastiques, Benoit lui faisait des reproches de ses instances. Scholastique, alors, met la tète entre ses deux mains, et prie Notre-Seigneur avec^larmes de lui accorder la faveur de s'entretenir encore du ciel avec son frère. Aussitôt éclate un orage si épouvantable, que Benoît n'osa se mettre en route. « J'ai prié mon frère, je n'ai rien obtenu de lui; j'ai prié le Seigneur et il m'a exajLicée^ dit Scholastique. — Que Dieu vous pardonne, ma sœur, » reprit saint Benoît 5 mais, voyant que le ciel lui-même donnait raison à sa sœur, il reprit avec elle l'entretien sur le bonheur des élus, et ils y consacrèrent la nuit entière. Le lendemain matin, les deux saints se séparèrent pour ne plus se revoir; car, quatre jours après, Scholastique quittait cette terre, et saint Benoît voyait par la fenêtre de sa cellule l'âme de sa sœur prendre son vol vers le ciel, sous la forme d'une colombe brillante.
Heureux ceux qui savent rechercher la conversation des saints ! « Celui qui va avec les sages, dit le Saint- Esprit, deviendra sage lui-même; et l'ami des insensés eur devient semblable. » Saint Antoine de Padoue est un de ceux qui ont le plus fait par leurs paroles pour l'honneur de Dieu et du saint nom de Jésus. Aussi Dieu, après sa mort, préserva-t-il sa langue de la corruption. Lors delà translation de ses reliques, on la trouva aussi vermeille que si le serviteur de Dieu eût été encore vivant, tandis que toutes les chairs de son corps étaient consumées. Saint Bonaventure, qui était présent, la prit, la baisa respec-
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tueusement, et dit en fondant en larmes : « bienheureuse langue qui ne cessez de louer Dieu et qui l'avez fait louer par un grand nombre d'àmes, il parait présentement combien vous êtes prépieuse devant celui qui vous a formée, pour servir à une fonction si noble et si sublime. »
Dans sa jeunesse, sainte Colette était aimée de toutes ses compagnes qui laissaient volontiers leurs amusements pour se trouver avec elle. Colette profitait de ces heureuses dispositions pour leur faire de bonnes lectures, pour les entretenir agréablement de sujets pieux. Elles en vinrent à aimer tellement ces conférences spirituelles qu'elles priaient elles-mêmes Colette de leur parler de Notre-Seigneur. Des personnes d'un âge plus avancé voulurent aussi être admises à ces conférences. Enfin, l'empressement devint si général que les mères de famille y venaient avec leurs filles ; et toutes en sortaient, non seulement édifiées, mais même pénétrées de la plus vive componction. Il se fit parmi les personnes du sexe un changement remarquable, et plusieurs résolurent de quitter le monde pour se consacrer à Dieu.
Marguerite de Bavière, duchesse de Lorraine, par sospieux discours, ramenait en foule au bercail les brebis égarées du Bon Pasteur. Chaque jour on voyait accourir vers elle, non plus seulement les infirmes et les pauvres, mais les personnes des conditions les plus diverses, les grands et les petits, les ecclésiastiques et les laïques, les princes de l'Eglise et les puissants du siècle. Les religieux, plus que les autres, s'empressaient de la visiter pour s'édifier a ses pieux entretiens. Elle avait à un haut degré le don de loucher les cœurs j à peine une conversation était-elle commencée qu'elle en dirigeait aussitôt le cours vers Dieu et que la science des saints débordait à flot de ses lèvres bénies. Il était rare que l'un de ses auditeurs résistât à ses pieuses instances; la plupart en devinrent meilleurs ainsi (jue leur famille; le souvenir sacré en fut transmis à plus d'une génération, et il ne serait pas téméraire de croire que les entretiens de cette Bienheureuse, autant que l'épée des
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ducs, ses petits-fils, mirent, un siècle plus tard, la Lorraine hors des atteintes du protestantisme.
Il faut cependant le remarquer, c'est un art que de savoir parler de Dieu. Il faut le faire à propos, autrement on produit tm résultat tout contraire à celui que l'on a en vue. C'est perdre sa peine que de chanter à l'oreille d'un sourd -, et le pire des sourds est celui qui ne veut pas entendre. II faut donc s'insinuer d'abord dans les bonnes grâces de ceux avec qui on parle, par une politesse aimable, leur parler d'abord de ce qui peut leur plaire, les laisser parler à l'aise sans les interrompre, éviter de les contredire brusquement, ne pas se choquer do leurs procédés peu courtois, avoir même l'air de ne pas les remarquer, leur témoigner de l'estime et de l'affection, attendre le moment opportun pour placer un mot utile, s'arrêter à temps qi^and on en a dit assez pour eux. Tel peut supporter une parole, qui s'emportera si on. lui en dit une seconde. Si on ne peut dans un premier entretien entamer un sujet religieux, il faut savoir se ménager la possibiUté d'un second, ou d'un troisième où l'on puisse aborder la question avec profit. Encore faut-il attendre une occasion favorable pour un second entretien, et ne pas avoir l'air de vouloir aussitôt emporter d'assaut la place. Si à une première entrevue on se rend odieux, c'en sera fait peutêtre pour toujours. Ceux qui aiment Dieu doivent se conduire toujours de telle sorte qu'on les revoit avec plaisir ou du moins sans aversion. Personne ne devrait être plus aimable qu'eux. Etant aimés de Dieu, qu'ils sachent se faire aimer des hommes afin de les gagner à Dieu. N'estce pas ce que faisait saint Paul : « Je me suis fait tout à tous, dit-il, afin de les sauver tous. »
Gomme l'a remarqué Aristote, on ne saurait vivre avec un homme triste, avec lequel on ne trouve aucun plaisir-, et le Saint-Esprit nous dit « qu'un homme sage se montre aimable dans sa parole. » Il est des visages sombres qui, selon le mot de saint François Xavier, épouvantent et chassent tout le monde.
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Quand on ne peut parler de Dieu, on peut du moins parler pour Dieu, ne trahissant jamais sa cause, bannissant autant que ptîssible des conversations auxquelles on est mêlé, tout ce qui pourrait l'offenser, faisant valoir avec douceur, mais sans faiblesse, ses droits et ceux de son Eglise, la sagesse de ses préceptes et de ses conseils, le bonheur de le servir ; mais tout cela brièvement ; car bien que le miel soit doux, il répugne, si on nous le fait prendre avec excès.
Quand les conversations des méchants sèment partout l'impiété et le libertinage et corrompent les bonnes mœurs, selon le langage de l'Apôtre, ne faudrait-il pas au moins que celles des bons portassent partout l'amour de Dieu et de la vertu, le respect de la religion, la bonne odeur de Jésus-Ghrist? Donc, si quelqu'un parlé, que ce soit comme dos paroles de Dieu. Si quis loquiiur, quasi sermones Dei.
Le bienheureux P. Lefèvre, un des premiers compagnons de saint Ignace, s'appliquait en conversation ' à gagner tout le monde par l'affabilité de ses manières, par la douceqr de ses paroles, par une grande bienveillance accompagnée d'une vraie humilité. Il cédait toujours le premier rang à tous, même aux plus petits, et conversait volontiers avec toutes sortes de personnes pour les attirer à lui et ensuite à Jésus-Christ, et il avoue dans ses lettres que ce moyen lui a réussi. Il priait les anges gardiens de ceux avec qui il s'entretenait, de disposer leur cœur à bien accueillir ses paroles. Dans toute compagnie, dans les places publiques, dans les maisons, dans les rues, à table et pendant les voyages, il ne laissait jamais passer une occasion dé rappeler de quelque manière les choses de Dieu. Il savait choisir des paroles qui fussent capables d'intéresser ceux qu'il rencontrait. Se laissant aborder par tous, il cherchait à aborder tout le monde avec amabilité et aisance, afin d'adresser à tous un mot qui fit le bien.
g 2. — Agir pour Dieu.
C'est là le point important ; car l'homme sera jugé selon
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ses œuvres. « Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur, Seigneur, a dit le divin Maître, qui entreront dans le roj'aume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père. » « N'aimez pas en paroles, et avec la langue seulement, dit l'apôtre de la charité, mais en œuvre ot en vérité. » Les œuvres extérieures sont le fruit de Tamour intérieur et la preuve la moins équivoque de sa sincérité. « Il en est qui se trompent, dit saint Léonard, en s'iraaginanl que l'amour de Dieu consiste tout simplement dans une certaine tendresse de cœur, ou dans des sentiments intérieurs d'affection envers lui; l'amour véritable doit imiter le feu, e'èst-k-dire qu'il doit être actif, et cette activité doit spécialement se produire par des actes. Un fidèle serviteur, sincèrement dévoué à son maître et désireux de lui plaire, ne se contente pas de paroles et de désirs, mais il fait en outre tout ce qu'il peut pour le satisfaire par ses bons offices, sans se lasser jamais. Il faut donc offrir à Dieu des œuvres ferventes, si nous prétendons lui prouver notre amour. Il regarde bien le cœur, à la vérité, mais il regarde encore plus la main. » Saint Vincent de Paul exprimait la même pensée en ces termes: « Aimons Dieu, mais à la sueur de notre front et de la force de nos bras- »
Que personne donc ne refuse à Dieu ce qu'il exige strictement de tous : « Si quelqu'un m'aime, a dit Notre-Seigneur, il gardera ma parole. Celui qui connaît mes commandements et qui les observe, c'est celui-là qui m'aime. »
Les œuvres prescrites parles commandements de Dieu, par ceux de son Eglise, et imposées par les devoirs d'état de chacun: voilà ce qui est strictement obligatoire; y manquer en matière grave, c'est ruiner en soi la charité qui ne peut habiter dans un cœur on même temps qu'un seul péché mortel. Mais, quand on en sera arrivé à éviter le péché grave, il sera peut-être permis de se reposer. « Oui, dit Bossuet, mais de se reposer dans l'amour. Mais l'amour ne se repose pas; il est actif comme la flamme. En aimant, on acquiert de nouvelles forces pour aimer. Ce n'est point connaître l'amour de Dieu que de vouloir
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lui mettre des limites. Dieu est infini, comment pouvoir dire qu'on l'aime assez ? »
« L'amour de Dieu, dit saint Grégoire, n'est jamais oisif. S'il existe, il opère de grandes choses ; et s'il n'opère rien, c'est qu'il n'existe pas. » Et saint Thomas : « L'amour fait de grandes choses, dit-il, et il les estime petites; il fait beaucoup et croit que c'est peu; il- opère longtemps et regarde comme courte la durée de sa peine. » Les perfections ineffables de Dieu lui donnent droit à un amour tel qu'aucune créature, même angélique, n'est capable de le lui rendre au degré auquel il le mérite. C'est le cas de dire: Osez entreprendre tout ce que vous pouvez: Quantum potes, tantum ande; il est plus grand que toutes vos louanges; et vous serez toujours impuissant à l'aimer comme il convient. Les Apôtres ont fait de grandes œuvres ; le son de leur voix a retenti dans l'univers; ils ont prêché partout la connaissance et l'amour de leur Maître. Il méritait plus encore. Les martyrs ont enduré des tourments indicibles, ils ont tout sacrifié, même leur sang et leur vie pour lui rester fidèles. Ils ne pouvaient faire davantage; mais Dieu méritait plus encore. Parmi les saints qui ont vécu à travers les âges, combien ont entrepris des œuvres admirables, ont fait des pénitences extraordinaires pour témoigner à Dieu leur amour. Dieu méritait plus encore. Tout homme, après les plus grands travaux, les plus grandes souffrances endurées pour Dieu, après les plus grandes œuvres accomplies à sa gloire, doit reconnaître qu'il est un serviteur inutile, qu'il n'a fait que ce qu'il devait faire, et que ce qu'il a fait n'est rien, comparé à ce que Dieu méritait. Toutefois, l'impuissance où nous sommes de faire tout ce que Dieu mérite nous doit exciter à faire du moins tout ce que nous pouvons pour son amour. Heureux ceux qui, pour lui, quittent biens, parents et patrie pour aller porter parmi les peuples, assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, la lumière de l'Evangile, dussent-ils y trouver le martyre! Hem'eux ceux qui, par amour pour lui, renoncent au monde, à ses honneurs,
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à ses biens, à ses plaisirs, pour s'ensevelir dans un cloître, ychanter jour et nuit les louanges de Dieu, et lui offrir, avec le sacrifice de leur liberté, les expiations d'une continuelle pénitence! Ils ne font l'ien de trop.
Heureux aussi ceux qui, sans s'astreindre à une vie aussi austère, consacrent leur vie à faire connaître Dieu, à lui ramener les pécheurs, à les réconcilier avec lui, à enseigner à l'enfance les vérités et les devoirs du christianisme, à fonder des œuvres saintes qui procureront la gloire de Dieu ! Ils ne font rien de trop.
Heureuses les vierges chrétiennes qui consacrent à Jésus le lis de leur virginité, et qui, par amour pour lui, renoncent à tous les partis de la terre! Elles ne font rien de trop.
Heureuses les veuves qui, après avoir perdu un époux mortel, se choisissent un époux immortel, et ne veulent plus que lui! Elles ne font rien de trop. «
Heureux les parents chrétiens qui n'ont d'autre préoccupation en ce monde que d'établir le règne de Dieu dans leur famille, et par de salutaires leçons, et par de saints exemples donnés à ceux dont ils ont la charge ! Dieu mérite encore plus.
Heureux enfin ceux qui font toutes les actions de la journée en vue de Dieu! C'est là ce qu'il y a de plus pratique pour tous, et pour ceux qui font de grandes choses, lesquelles, du reste, ne sont vraiment grandes que si elles sont faites avec l'amour de Dieu dans le cœur, et pour ceux qui ne font que des œuvres vulgaires, et qui les rendront grandes en les faisant par ainour.
Comme la sanctification des âmes dépend de là, il est bon de traiter cette question avec quelques détails.