III. — l'amour DE LA CROIX
Soumettre sa volonté à celle de Dieu dans les épreuves de cette vie, c'est déjà la charité; mais il est un sentiment qui suppose une générosité plus grande encore. C'est cet amour de Dieu qui va jusqu'à nous faire désirer de devenir conformes à Notre- Seigneur parlasouffranceetjusqu'ànous faire surabonder de joie dans les tribulations. Notre affliction n'eùtrelle d'autre utilité que de nous rendre semblables à notre glorieux Chef, que c'en serait assez. Et lors même qu'après cette vie la récompense serait la même et pour ceux qui souffrent et pour ceux qui ne souffrent pas, une âme généreuse préférerait néanmoins la souffrance pour se procurer cette ressemblance avec Jésus-Christ. Celui qui aime, cherche à s'unir en tout à l'objet de ses affections. Et d'ailleurs un cœur reconnaissant éprouve le besoin de rendre à Notre-Seigneur quelque chose de ce qu'il a souffert pour nous. C'est ce sentiment qui faisait dire à la sérapliique Thérèse: « Ou souffrir ou mourir! » et à sainte Madeleine de Pazzi: « Toujours souffrir, jamais mourir! » C'est ce sentiment qui inspirait à saint Ignace martyr ces paroles: « Je ne croirai pas aimer Jésus-Christ, tant que je n'aurai pas donné ma vie pour lui! » et à saint Léonard de Port-Maurice: « Le paradis du ciel consiste dans les jouissances, le paradis de la terre dans les souffrances. » Ce Saint A-^oulait que les amis de Dieu prissent pour eux celte devise : « Souffrir et aimer. » Comme saint Liguori le remarque, en effet, Pétat des justes sur la terre est de souffrir en aimant; celui des saints dans le ciel est de jouir en aimant. Saint Vincent de Paul disait que l'amour divin se mesure sur le désir qu'on a de souffrir et d'être humilié pour plaire à Dieu. Notre attachement à Dieu se prouve moins, en effet, en travaillant beaucoup pour sa gloire qu'en souffrant beaucoup pour son amour ; c'est par leurs grandes souffrances que les martyrs ont fait connaître quel amour ils lui portaient. Leur courage était surtout soutenu par leur
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ardent amour envers le Roi des martvrs, comme saint Augustin appelle Jésus, lequel a porté son amour pour nous jusqu'à daigner mourir sur une croix, en proie à des douleurs sans mélange d'aucune consolation. « Il nous a aimés, s'écrie saint Paul, et il s'est livré pour nous. » Poussés par cet amour, ils allaient souffrir et mourir pour Jésus-T'Christ, avec un si joyeux empressement, que, non contents de leurs supplices et désireux de mieux prouver leur gratitude à un Dieu mort pour leur amour, ils priaient bourreaux et tyrans d'ajouter encore à leurs tortures ; ils les y provoquaient même par des railleries. Pour forcer saint Gordien à renier Jésus-Christ, le tyran le menaçait de le faire mourir. « Tu me menaces de la mort, répondit le Saint, et moi je n'ai qu'un regret, c'est do ne pouvoir mourir qu'une fois pour Jésus-Christ, mon Sauveur! » Saint Procope dit de même à celui qui le faisait torturer : « Tourmente-moi tant que tu veux ; mais sache que pour qui aime Jésus-Christ, rien n'est doux comme de souffrir pour son amour. » « Mais, demande saint Bernard, quand ces saints parlaient ainsi, étaient-ils stupides ou insensibles? Ils n'étaient pas insensibles, répond-il, ils ressentaient bien vivement la douleur de leurs tortures; mais ils aimaient beaucoup Jésus-Christ, ils s'estimaient heureux de souffrir beaucoup et de donner leur vie pour l'amour de lui. » Quand on tient entre les mains un crucifix, on ne cherche pas à descendre delà croix. Qui regarde les plaies de Jésus-Christ oublie ses propres blessures.
Les autres saints qui n'ont point trouvé de tyrans pour les tourmenter, sont devenus leurs propres bourreaux, par les jeûnes, les macérations et toutes les pénitences qu'ils se sont imposés pour se rendre agréables à Dieu. « Quand on fait ce qu'on aime, dit encore saint Augustin, on ne souffre point, ou, si l'on souffre, on aime sa souffrance. » Comme un avare ne se lassq point, mais se réjouit de porter de l'or et que, plus son fardeau est pesant, plus il se sent heureux, de même une âme aimante . éprouve d'autant ulus de joie a 'elle souffre davantage pour Dieu, car elle
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sait qu'en offrant ses souffrances à Celui qu'elle aime, elle lui plaît souverainement.
L'Enfant Jésus, apparaissant le jour dé la Purification au bienheureux Henri Suso, lui dit : « Quand vous éprouvez le poids d'une croix, gardez-vous d'en attendre la fin pour jouir ensuite du repos ; mais tant que la croix dure, soumettez-vous entièrement, vous préparant a recevoir une nouvelle épreuve avec tranquillité d'esprit. Imitez la jeune fille qui ne se contente pas d'avoir cueilli une rose au milieu des épines, elle veut en avoir plusieurs pour faire un bouquet. »
C'est, en effet, avec les fleurs des souffrances que se tresse la couronne de gloire qui nous est réservée. Saint Simon Stylite avait une plaie où les vers fourmillaient. Un de ces vers, se détachant un jour de la plaie, tomba de la colonne où le Saint passait sa vie entre le ciel et la terre. Un roi de l'Orient, Basilic, se trouvant au bas de la colonne, recueillit avec respect ce ver qui aussitôt se trouva changé en une perle très belle et très fine. Basilic l'emporta et la garda comme un trésor. Ah! les douleurs que nous souffrons avec patience, les infirmités se changent entre les mains du Roi du ciel en des perles précieuses dont il compose le diadème qu'il déposera un jour sur notre front. En admirant la générosité des saints, voyons où nous en sommes nous-mêmes. Quand Dieu nous laisse sans souffrances, cherchons-nous du nloins à lui témoigner notre amour en nous imposant certaines privations?
Il est de nos jours des âmes qui croient aimer Dieu et qui ont en horreur toute pénitence. Quel Purgatoire elles se préparent, pour ne rien dire de plus!
ce Toute iniquité petite ou grande, dit saint Augustin, doit nécessairement être punie ou par l'homme repentant ou par Dieu vengeur. Voulez-vous que Dieu ne vous châtie pas, punissez- vous vous-mêmes. »
Il n'y a que ceux qui sont innocents qui n'aient pas besoin de se punir. Mais où les trouverons-nous? Si donc l'usage des cilices, des disciplines, des jeûnes^ des absti-
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nences et de toutes les industries qu'ont employées les saints pour châtier leur corps devient si rare, ce n'est pas que nous n'en ayons un aussi grand besoin que les saints eux-mêmes ; mais c'est que nous aimons Dieu moins qu'eux. Sans doute, il en est qui peuvent faire valoir leur santé, leurs travaux, pour s'excuser; mais à combien de chrétiens on pourrait adresser ces éloquents reproches de Massillon: « Quelle illusion! De peiir d'en faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout ; la crainte de donner trop d'attention à son salut-empèche d'y travailler; et l'on se perd de peur de se sauver trop sûrement ; on craint les excès chimériques de la piété, et on ne craint pas l'éloignement et le mépris réel de la piété elle-même. La crainte d'en trop faire pour votre fortune et votre élévation, et de la pousser trop loin, vous arrète-t-elle, refroidit-elle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? N'est-ce pas cette espérance elle-même qui les soutient et les anime? Rien n'est trop pour le monde, et tout est excès pour Dieu; on craint et on se reproche de n'en faire pas assez pour une fortune de boue, et on s'arrête de peur d'en trop faire pour la fortune de l'éternité! »
Ne soyons pas si avares avec Dieu, et ne croyons pas facilement que les mortifications extérieures soient inutiles, que les mortificatigns intérieures suffisent. Ceux qui déclarent qu'ils ont leur religion dans le cœur et que c'est assez, sont ceux qui en ont le moins; et il est à craindre que ceux qui prétendent que la mortification intérieure suffit, n'en aient point du tout.
Saint Jean de 1? Urofx disait : « Si quelqu'un enseigne une doctrine qui porte au relâchement dans la mortification de la chair, on ne doit paç y ajouter foi, lors même qu'il la confirmerait par des miracles. » Le désir de se mortifier est donc saint, et si, dans son exécution, on a soin de suivre les indications d'uu directeur sage, on évitera tous les inconvénients que redoutent ceux qui s'aiment trop euxmêmes, et on en retirera un grand profit. Si un directeur nous arrête dans cette voie, gouroettons-nous et gardons
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au cœur la soif d'en faire davantage quand l'obéissance le permettra; Dieu, qui voit notre intention, saura nous en récompenser. Nous trouverons néanmoins de quoi satisfaire notre amour de la souffrance par les épreuves intérieures et extérieures auxquelles sont sujets sur la terre tous les amis de Dieu. Les peines que nous ne cherchons pas et qui nous arrivent malgré nous, sont plus méritoires que celles que nous cherchons, car notre propre volonté y a moins de part.
Sainte Jeanne- Françoise de Chantai, pendant quarante ans, vécut dans une désolation telle qu'elle se croyait perdue et pensait ne rien faire de bien. Quelle douleur pour une âme qui aime Dieu ; mais quel mérite quand on le supporte comme cette Sainte, dont saint François de Sales a dit que son âme bénie ressemblait à un musicien sourd qui chante excellemment, mais qui ne jouit pas des charmes de sa voix, parce qu'il ne l'entend point.
Celui qui, pour vous voir, fait cinquante lieues à pied par un mauvais chemin et un mauvais temps, vous témoigne beaucoup plus d'amour et mérite de votre part plus de reconnaissance et un plus grand retour d'affection, que s'il venait à cheval ou en carrosse en la belle saison et par un beau chemin ; de même l'âme qui va à Dieu par les sécheresses et les peines d'esprit et qui, cependant, avance le plus qu'elle peut, et se traîne comme par force, lui montre un amour bien plus solide et plus véritable que si elle y était portée par l'abondance des grâces ; elle sera aussi plus favorablement accueillie, chérie avec plus de tendresse et plus magnifiquement récompensée.
Saint Alphonse de Liguori dit : « Sachons que dans la désolation les vrais aimants de Jésus crucifié s'unissent plus étroitement à Dieu au fond de leur cœur. Rien ne nous porte à chercher Dieu comme la désolation, et rien n'attire Dieu dans nos cœurs comme la désolation ; parce que dans la désolation les actes de conformité à la volonté divine sont plus purs et plus parfaits : plus la désolation est profonde, plus profonde est aussi l'humilité ; plus pure
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est là résignation, plus pure est aussi la confiance ; plus pures sont les prières et plus abondantes par suite sont les grâces et toutes les faveurs divines. »
Pour la consolation des âmes qui ont la sainte ambition de donner leur vie pour la cause de Dieu sans en avoir l'occasion, le saint Docteur dit encore : « Ce n'est pas le supplice, mais la cause delà mort, ou la fin pour laquelle on s'y soumet, qui fait les martyrs. Il s'ensuit que, sans mourir de la main du bourreau, celui qui meurt en acceptant de bon cœur et à l'iatention d'accomplir la divine A'olonté la mort avec les peines qui l'accompagnent, celui-là meurt avec le mérite du martyre, ou du moins avec un mérite fort semblable. Il s'ensuit en outre qu'autant de fois on s'offre à subir le martyre pour l'amour de Dieu, autant de fois on gagne le mérite du martyre. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi n'inclinait jamais la tète en récitant le Gloria Patri, sans la présenter par la pensée et l'intention au tranchant du glaive. C'est ainsi que nous verrons dans le ciel grand nombre de saints doublement couronnés du mérite du martyre sans avoir été martyrisés. »
mon Dieu, c'est de vous que je tiens tout ce que j'ai et tout ce que je suis ! Je dois être par conséquent prêt à vous le rendre. Je vous dois mon sang ; vous ne me le demandez pas toujours, mais toujours je vous le dois. Mon Dieu, donnez-moi la générosité dont j'ai besoin pour vous offrir de bon cœur le sacrifice de ma vie. Je voudrais mourir pour vous qui êtes mort pour moi. Du moins, je souffrirai avec amour tout ce qu'il vous plaira de m'envoyer de souffrances, en attendant que vous me fassiez la grâce de mourir dans votre amour.
Nous avons donc dit avec une certaine étendue les actes divers de l'amour envers Dieu, il nous reste à parler des actes de charité envers le prochain. Nous le ferons d'une manière complète, mais plus brièvement toutefois, d'abord parce que notre but dans ce livre est de traiter de l'amour
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divin et ensuite parce que, de nos jours, il en est tant qui font valoir les droits de l'homme qu'il est surtout à propos de faire valoir les droits de Dieu. Il en est beaucoup qui croient que tout est dans les œuvres extérieures de charité à l'égard du prochain; ils ne connaissent pas l'enseignement de saint Thomas, le prince de la théologie catholique, « L'amour du prochain, dit ce saint Docteur, n'est méritoire que parce que le prochain est aimé à cause de Dieu; donc l'amour de Dieu est plus méritoire que l'amour du prochain. »