‹ L'art d'être malheureuxChapitre 11 sur 20 · Eugène Buret · texte numérisé non relu

Eugène Buret

gares de chemins de fer — de ces engins ainsi étiquetés :

Puissance 4,000 kil. libre^

Attachée, 5,000 ou 6,000.

De même, Thomme, nourri confortablement — peut faire telle somme de travail — moins bien nourri, telle somme — à moitié nourri, telle somme — presque pas nourri, telle autre somme.

La somme de travail fournie par la machine humaine presque pas alimentée est inférieure ou très-inférieure à la somme fournie par la même machine à moitié alimentée — ou confortablement nourrie; — mais cependant, il y a avantage, pour la production et le prix de revient, à ne Talimenter qu'en partie.

Donc c'est à «presque pas nourrir» qu'on en est aujourd'hui dans certaines industries qui occupent et dévorent des populations entières; — jusqu'ici on n'a pas trouvé mieux, mais on cherche; — on croit avoir trouvé le dernier mot pour les machines et pour le fer, qui, si on dépasse le poids indiqué par la puissance de la machine, ne tarde pas à se rompre, — tandis que l'homme, outre la force des membres, a une certaine puissance morale de volonté, de nerfs, qui permet de le surcharger.

Il est évident que les impôts sur les a matières premières. ^ si préconisés par M. Thiers — obligent à chercher si l'ouvrier des filatures ne pourrait pas arriver à manger encore un peu moins que presque pas; — en attendant, on s'efforce de se passer de l'homme; l'industrie à outrance ne voudrait plus trouver dans l'homme un producteur, un associé,

un engin, un accessoire de machine qu'il faut payer

— peu, mais payer ; nourrir peu — mais au moins emplir, — mais seulement un consommateur : c'est de là qu'est né le travail des enfants. Je sais bien que, sauf une ou deux villes de France, nous ne sommes pas encore, du moins je le crois ou plutôt je l'espère, descendus au degré de cruauté où l'industrie mortelle est arrivée en Angleterre ; maïs si Ton admet ce principe que la question d'humanité doit céder devant la ce nécessité de soutenir la concurrence atec l'étranger », comme on l'a dit l'autre jour à

a Chambre des représentants du pays, il faut se hâter de marcher sur les traces des Anglais.

En 1833, — on a promulgué en Angleterre une loi qui dit :

« Nul enfant ne peut être employé au-dessous de neuf ans.

» Nul enfant au-dessous de treize ans ne devra travailler plus de 48 heures par semaine, soit neuf heures dans une seule journée ; il devra chaque jour passer au moins deux heures à Técole. »

Une loi à peu près semblable a été votée en France^ il y a plus de vingt ans, par la Chambre des pairs sous le règne de Louis-Philippe.

Ni la loi des pairs de France, ni le bill de la Chambre anglaise n'ont été appliqués. En Angleterre le nombre des enfants employés aux manufactures,

— et je suis à peu près certain qu'il en est de même en France — augmente tous les jours, — les machines, — à quelques exceptions près, — n'ont pas besoin d'ouvriers intelligents et forts ; — l'homme.

jusqu'à de nouvelles découvertes qui permettent de se passer de lui tout à fait — n'est déjà plus que l'accessoir des machines, ou plutôt leur serviteur, une sorte de rouage subalterne qu'on ne tardera pas à remplacer à cause de sa gloutonnerie — par quelque chose en fer qui se contente d'être graissé avec de vieux oint. L'industrie à outrance emploie jusqu'à des enfants de six ans, — les enfants et les femmes coûtent moins cher; il s'agît donc de les substituer aux hommes dans le plus grand nombre de cas possible.

Or, faites de nouveau une loi sur l'âge où les enfants peuvent entrer dans les manufactures et sur les heures de travail qu'ils peuvent supporter; si l'Angleterre continue à laisser tomber en désuétude les lois analogues — et si vous maintenez la nécessité de « soutenir la concurrence avec elle », il vous faudra aussi renoncer à faire exécuter cette loi d'humanité, tout insuflSsante qu'elle est déjà. »

C'est aussi cruellement absurde que si un pâtissier vous disait :

J'ai un voisin qui fait des pâtés très-recherchés, parce qu'il y mêle de petits morceaux de la chair de ses apprentis ; — c'est excellent et meilleur marché que le veau, — il faut bien que je fasse comme lui, sans quoi je ne pourrais « soutenir la concurrence » qu'il me fait.

Une similitude:

Dans les travaux publics exécutés par le gouvernement, on a coutume de faire faire un devis, par des ingénieurs, et, ensuite, de confier les travaux à

celui des entrepreneurs qui propose de les exécuter au plus grand rabais sur le devis.

Qu'arrive-t-il? .

Que les casse-cous, les chancelants et ceux qui espèrent se rattraper par des bénéflces illicites et frauduleux se présentent presque seuls.

Des entrepreneurs sérieux, responsables, décidés à bien faire, et à faire honnêtement, ne peuvent jamais offrir un rabais égal à celui offert par ceuxlà ; — ils finissent par ne plus venir aux adjudications, et les autres, ou trompent sur les matières, sur la main-d'œuvre, etc., et livrent des travaux qu'il faut bientôt Recommencer, ou, s'ils sont surveillés, font une faillite qui ruine ceux qui ont eu confiance dans un homme chargé de travaux « pour le compte du gouvernement ».

Le bon sens et l'honnêteté exigeraient que l'adjudication fût posée entre deux limites, — l'une maximum — l'autre minimum — il n'y a ni probité ni avantage à se faire livrer des travaux dont le prix ruine celui qui les a faits, ou même n'est pas suffisamment rémunérateur.

11 faudrait considérer comme non avenue toute proposition qui engagerait son auteur à exécuter les travaux en adjudication à perte ou même sans profit.

De même — il faudrait fixer le prix de la moindre journée d'ouvrier à un taux qui permette de vivre modestement et sobrement.

Quant aux prix supérieurs — proportionnés au talent, à l'activité, à la force, à l'intelligence, qu'ils restent à débattre entre patrons et ouvriers^

C'est une terrible situation que celle des enfants dans les manufactures.

Au physique, voyez-les sortir» de l'atelier, pâles, hâves, défaits, grêles, chétifs, — la voix rauque et éraillée, Toell éteint et fiévreux, abasourdis par le bruit formidable et incessant des machines.

(î J'ai visité à Manchester, dit le baron d'Haussez, une manufacture* de tissage où battaient dans une salle, plus de 400 métiers mécaniques, surveillés par des jeunes filles, qui toutes, malgré leur âge, annonçaient dans leurs mouvements et sur leurs traits les effets de l'ennui; — impossible de donner une idée de l'effroyable tapage au milieu duquel elles vivaient ; ni le tonnerre ni l'artillerie n'en approchent; c'est à ébranler toute la machine humaine et à hébéter l'intelligence. ... Je n'ai pas l'idée d'un supplice égal à celui d'être condamné à vivre de 4 à 10 heures par jour dans un pareil tapage; l'habitude, si elle existe, ne peut s'acquérir qu'au prix de la mort intellectuelle et morale. »

Voilà pour le présent, parlons de l'avenir :

fine devrait être le travail de l'enfant? L'apprentissage du métier qu'il aura à faire étant homme.

Il n'en est pas ainsi ; Tenfant tant qu'il reste enfant, c'est-à-dire tant qu'il se contente des quelques sous qui sont sa maigre rétribution , fait une opération qu'il ne refera plus de sa vie; il lui faut, pour passer homme, c'est-à-dire pour être payé comme un homme, faire un nouvel apprentissage.

186 L'ART D'ÊTRE MALHETREDX

Dans ces métiers d'ailleurs de manufacture, grâce aux perfectionnements trouvés par le génie humain^ grâce aux merveilles de la mécanique, — à mesure que le principe de la division du travail est plus appliqué, l'ouvrier perd une force et une habitude d*application dont il n'a plus l'emploi ; — il devient moins intelligent et plus dépendant, — il devient l'accessoire, l'esclave d'une machine, il ne devient jamais un ouvrier complet, un ouvrier tout entier, un ouvrier de talent comme le peut devenir un menuisier, un serrurier, un forgeron, un charpen* tier , etc.

Pour les manufactures, l'art progresse, l'artiste rétrograde; presque jamais l'artisan des manufactures n'arrivera à être possesseur de l'outil de sa profession, Tacquisition de cet outil perfectionné exige d'énormes capitaux — et les capitaux tendent aujourd'hui surtout à se réunir dans un petit nombre de mains.

Il restera toujours partie intégrante et subalterne de l'outil, — partie accessoire à laquelle on chicane la vie, et dont on espère un jour se passer.

« De là une aristocratie manufacturière , dit M, de Tocqueville, une des plus dures qui aient paru sur la terre. »

Comparez aux hordes d'enfants sortant de l'atelier une troupe d'enfants élevés à la campagne et dans les travaux des champs :

Leur teint frais et animé, leur corps un peu trapu, robuste et agile, — leur voix trop sonore lancée à pleins poumons, — la santé , la joie , Fin-

L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX m

souciance sur leurs visages ; — leurs travâut sont proportionnés à leur âge et à leurs forces, et d'ailleurs se passent en plein air respiré à grands traits; — ils apprennent sans s'en apercevoir l'état qu'ils doivent e^çercer, qu'ils exercent déjà: — gardiens de troupeaux, ils font avec les animaux une connaissance intime; — sarcleurs, ils apprennent à distinguer, à connaître les plantes et les terrains; — tout jeunes ils s'intéressent au temps qu'il fera demain, et cherchent à le pronostiquer selon des signes que les plus âgés leur enseignent à reconnaître.

Ils voient pousser le pain et mûrir le vin, — ils s'intéressent aux progrès de Ja culture, et comprennent la nécessité de travaux dont le résultat est immédiat; — ils jouent dans l'herbe, — tandis que les autres jouent dans la boue.

Mais laissons le côté politique, et voyons Tînfluence morale du travail dans les ateliers pour les enfants.

Ils sont nécessairement mêlés à des garçons et à des hommes de tout âge, dont les discours, les récits, le langage, les plaisanteries, les exemples, les habitudes, les manières, — sans être parfois très-répréhensibles, — sont ftmestes aux enfants, et les familiarisent avec le langage de ce qui est un vice à leur âge, — leur innocence est un sujet de moquerie, ils ne tardent pas à en être honteux.

Et si nous parlons des jeunes filles, sans cesse loin de leurs mères, mêlées aux hommes qui se font une étude et une gloire de les perdre, n'obtenant que de faibles gains qui ne leur permettent la satis-

faction d'aucun des désirs naturels à la femme, — désirs surexcités par l'exemple de celles de leurs compagnes qui demandent à leur beauté, ou du moins à leur jeunesse un supplément qui se traduit par un bonnet, par un fichu, par un tablier, achetés non par un travail rude, mais par le partage d'un plaisir.

Par le travail des enfants dans les ateliers on étiole, on vicie, on démoralise une partie de la nation;

On coupe le blé en herbe , on gaule les pêchers en fleurs, on vendange des verjus.

— Concluez, me dira-t-on.

— Je conclus qu'il faut, sous peine de mort, et qui pis est de misère envieuse et criminelle — que l'homme revienne aux champs et aux travaux de l'agriculture, — que l'on transporte à l'habitant des campagnes tous les privilèges usurpés par l'habitant des villes.

Qui arrive à n'avoir plus d'autre plaisir que le café, le cabaret, les discours et les projets haineux, — d'autres fêtes que les émeutes, d'autres espérances que les révolutions dont il ne se lasse pas d'être le héros, la dupe et la victime.

Ah! voilà de quoi il faut se préoccuper et non de ces questions, dites politiques, qui déguisent sous des mots, des phrases, des mensonges les appétits de l'avarice et de la vanité.

La politique comme la guerre a, entre autres formidables défauts, — celui de donner aux crimes et aux forfaits des noms honnêtes et respectables.

Nous retrouvons le fougueux évêque d'Orléans à TAssemblée nationale, où il attaque le projet de Finstruction gratuite et obligatoire avec la même ardeur que l'athéisme à l'Académie.

C'est du reste, une seule et même haine, parce que, suivant monseigneur d'Orléans, l'instruction conduit nécessairement à l'athéisme et à la damnation éternelle; — il veut continuer la tradition et la légende de la pomme et du fruit défendu de l'arbre de la science; mais comme, sur cette terre, nous ne sommes pas en paradis, il nous pardonnera de n'avoir qu'une crainte médiocre d'en être chassés.

Et je dois dire ici que si je suis d'un avis difîérent de l'avis de monseigneur Félix, je ne suis pas cependant d'un avis contraire et opposé; je m'explique :

L'instruction a fait néanmoins quelque progrès — moins en France qu'ailleurs cependant — et aujourd'hui, on peut dire, sans hésiter, que l'homme qui se trouve dans la société entièrement dénué d'instruction, c'est-à-dire ne sachant pas lire, écrire et compter, est comme un. infirme et un mutilé, dans une condition d'infériorité injuste et douloureuse.

Il est donc criminel et aux parents et à la société de ne pas remédier à cette inégalité.

Cette éducation primaire doit donc être obligatoire, comme est obligatoire l'obligation imposée aux parents de nourrir leurs enfants; pour être obligatoire, il faut qu elle soit gratuite, mais il faut aussi qu'elle soit libre : plus de distinction entre l'éducation laïque et religieuse ;

Seulement que cette lutte se fosse à armes loyales.

Enlevez à l'Église les subsides que l'Ëtât lui donne ; supprimez le budget des cultes; laissez les fidèles de tous les cultes entretenir leurs églises et leurs prêtres, soumettez les instituteurs et laïques et prêtres aux mêmes conditions d'admission, de moralité et

de capacité, et puis laissez faire. Il faudra bien

que l'Église institutrice élève le niveau de ses études et augmente leur universalité, ce qui suffit pour que le plus grand nombre de ses écoliers échappent plus tard aux dangers de son influence.

On argue contre la propagation de l'instruction que les spécimens que nous avons sous les yeux d'ouvriers un peu plus instruits que les autres ne sont pas encourageants, que les orateurs de cabaret, les ramasseurs de bouts de phrases des clubs, les ouvriers poseurs, les « travailleurs » inspirent une certaine appréhension et font demander : que serait un pays dont la classe la plus nombreuse de beaucoup serait toute formée sur ce modèle?

Eh bien! j*ai étudié la question, surtout en 1848, où j'ai beaucoup fréquenté les assemblées, les clubs, etc., et aussi depuis, et voici le résultats de mes observations.

UART D'ÊTRE MALHEUREUX m

Ce qui effraie doit au contraire encourager : — loin d'arrêter l'élan de l'instruction primaire, il faut raugmenter; la barrière est levée, le quadrige emporté sur une pente rapide, dans un chemin dangereux, versera et roulera dans les précipices si vous essayez d'arrêter les chevaux; le cocher habile, au contraire, se contente de les diriger et, du fouet et de la voix, et soutient leur allure.

L'ouvrier qui sait lire et écrire se compare à son père, à son frère qui ne sait ni lire ni écrire, à ses camarades aussi ignorants qu'eux; il sent qu'il a sur eux un incontestable avantage, s'exagère cet avantage et se prend pour un homme supérieur.

En effet, comme le charlatan, entouré d'une foule de badauds, il les éblouit par sa faconde, et les influence dans certaines circonstances, se pavane, fait la roue, s'écoute, s'admire, puis se croit au-dessus de sa profession, qu'il néglige et qui l'ennuie, précisément parce qu'il tombe au-dessous en ne l'exerçant pas assidûment.

Il dupe ses camarades ignorants, et ne s'aperçoit pas qu'il est dupé à son tour par les avocats, les candidats errants, les hommes d'État de brasserie» les politiques d'estaminet, qui l'exploitent à leur tour en flattant et en exaspérant sa vanité, s'en font ce qu'on appelle en style de pipée des appelants, en style de prison des moutons^ en style de marchand de chaînes de sûreté, des alltmieurSy en style de tragédie des séides y en style d'escamoteur des compères ^ en style de morale, des complices et des victimes.

Il faut remettre ces pauvres et quelquefois criminelles dupes au niveau, non pas en les abaissant, mais en élevant les autres ; que tout le monde sache lire, écrire et compter, et ils n'abuseront plus ni les autres ni eux-mêmes, et les borgnes ne trouvant plus d'aveugles, perdront leurs chances de dangereuse royauté.

Mais ce n'est pas tout, et il me reste à traiter un point phis important, pour la clarté duquel j'ai besoin de commencer par une comparaison.

Le grand naturaliste Lacépède avait conseillé d'introduire dans les eaux de nos fleuves et de nos rivières certains poissons qui ne s'y trouvent pas; l'exemple en avait été donné déjà parles gourmands de Rome ; le scare fut, sous le règne de Claude^ apporté en grande quantité de la mer Carthienne par Optatus Elipertius, commandant de la flotte, et répandu le long des côtes depuis Ostie jusqu'à la Campanie * .

Lacépède enseignait les moyens de transport, etc. et donnait quelques aperçus sur l'élève du frai pour repeupler nos cours d'eau.

De notre temps, c'est-à-dire il y a une trentaine d'années, le pêcheur Remy, d'une part, qui n'avait pas lu Lacépède, et MM. Coste et Valenciennes, deux savants constitués qui ne se vantèrent pas de l'avoir

1. Optatus Elipertius, prœft'clus classis, intor Ostiensera et (^ampanise oram sparsos dissemiriavit. . .

Admovitque sibi gula sapores piscibus satis.

(Pline, livre IX.)

lu, se mirent à réaliser les idées de Lacépède; les savants confisquèrent et absorbèrent le pêcheur, se firent à grands frais envoyer chercher les poissons désignés par Lacépède; seulement ils apportèrent, par mégarde, un de ces poissons dont le nom ne me revient pas en ce moment, poisson désigné il est vrai, par le même naturaliste, mais comme un poisson qu'il ne fallait pas apporter, attendu que c'est une espèce de brochet.

Puis on s'est mis à faire éclore et chez le pêcheur Remyetdansles cuvettes de l'Institut, des millions de poissons et à jeter du frai de diverses espèces dans divers cours d'eau.

Cela dure depuis un qua^t de siècle et plus, — et nos cours d'eau continuent à se dépeupler.

C'est que les savants n'avaient pas pensé à la nourriture des poissons, et les jetaient ainsi au hasard et avec trop de confiance dans la Providence, qui n'est pas obligée de se mêler des innovations . des savants.

Chaque animal remonte sa machine au moyen d'une nourriture qui lui est destinée. Tel animal, tel poisson, n'existe pas sur une telle terre, ou dans une telle eau, parce que cette nourriture lui manquerait.

De sorte que, si je ne me trompe, et alors je suis prêt à admettre les objections et rectifications de MM. Coste et Valenciennes, comme celles que j'attends toujours des pères de la Salette et de M. le ministre des finances Pouyer-Quertier, lequel jusqu'à présent, en vrai Normand qu'il est, ne répond ni oui ni non, — le résultat définitif obtenu n'a

été que de payer des voyages et des honoraires aux savants.

Eh bien, ce qu'ont fait les savants ci-dessus désignés pour les poissons, nous le faisons pour les hommes, mais d'une façon à la fois plus béte et plus dangereuse ; les progrès de FinstructloQ primaire ont jeté et jetteront en plus grand nombre dans la société des esprits auxquels nous donnons d'abord une nouvelle naissance, de nouveaux besoins, de nouveaux appétits, et auxquels. . .

— Vous ne donnez rien à manger, interrompt un lecteur.

— D'abord dites riVows ne donnons. . . . mais, ce ne serait rien, il faut dire auquel nous donnons une nourriture empoisonnée.

En effet, non-seulement on ne donne pas à l'enfant nouveau-né des substances vénéneuses, on ne lui fait pas teter de l'acide prussique ni du curare^ mais on considérerait comme aussi mortel de lui faire boire de l'absinthe et du kirsch.

Bien plus, si on débutait par lui faire avaler de la soupe aux choux et au lard, — nourriture qui n'est nullement à dédaigner cependant, — on ne le nourrirait pas et on l'étoufferait.

Eh bien, ces esprits qui reçoivent une nouvelle naissance, par l'instruction, — ces esprits nouveaunés, quelle nourriture leur a-t-on préparée et leur prépare-t-on?

Quelle nourriture à la fois pure, substantielle et

appropriée à leur âge et à leur tempérament , trouvent-ils à leur portée? Il n'y a guère à bon marché que des journaux, dont beaucoup ne sont que des avocats plaidant une cause, organes de passion, d'ambition, d'intérêts égoïstes, charlatîHis de place publique, faiseurs de boniments y marchands de morale fausse ou sophistiquée, menteurs, hâbleurs, blagueurs, etc. ; nourriture, pour parler des meilleurs^ possible pour des esprits adultes, éclairés, qui choisissent les morceaux, et savent enlever les arêtes, — et encore! — mais nourriture évidemment empoisonnée ou au moins malsaine pour des esprits nouveau-nés, crédules,, béjaunes, — qui avalent sans goûter.

Et ici, je dois faire le procès à tout le monde, à moi comme aux autres.

Depuis vingt ans, nous voyons s'établir et se propager la librairie à bon marché; une librairie qui fait pénétrer les livres dans une couche sociale nouvelle, une librairie qui, nécessairement, imprime pour ceux qui commencent à savoir lire.

Et qu'avons-nous fait à ce point de vue si sérieux? Pour ma part, dans un assez grand nombre d'écrits que j'ai publiés, j'ai le chagrin de n'en compter qu'un très-petit nombre qui puissent être utilement donnés aux nouveaux liseurs: — Cloms Gosselihf qui a pour but de rattacher le paysan à la terre et à l'heureuse vie des champs ; .

Fort en thème ^ dont le titre, sans queje me rappelle y avoir donné mon consentement, est devenu Bmml Desloges et qui démontre l'absurdité de cette

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i96 L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX

éducation exclusivement littéraire qui n'enseigne que les deux langues qui nç se parlent pas, et nous a encombrés, ce qui est le péril de ce temps, de bacheliers et de fruits secs qui n'ont pas leur place d£|^s la société et n*y peuvent vivre qu'en la troublant et la bousculant, au risque de la détruire.

Genevièoej — qui n'enseigne rien, — enseignement meilleur par cela même — mais fait voir le bonheur dans une vie douce et sans ambition, dans l'amour vrai et pur et dans les joies de la famille.

Il y a encore un tout petit livre bien mince, le. livre des Cent Vérités, quelques pages, qui rectifie les préjugés populaires et les idées fausses sur l'histoire naturelle, la morale et la pratique de la vie.

Mais, — le reste?

Il y a cependant encore les Guêpes qui ont dit bien des vérités, attaqué bien des erreurs, triomphé de trois ou quatre peut-être, — ça n'est pas mauvais, — mais c'est de la soupe aux choux et au lard.

Et les autres écrivains contemporains? combien d'exceptions comptera-t-on? Et les livres dits de morale populaire?

Presque tous ennuyeux, douceâtres, propageant une fausse morale de papier, d'aucun usage dans la vie, des pratiques superstitieuses ou au moins bigotes , parlant au peuple comme les nourrices et les mères imbéciles parient aux enfants en leur faisant dire dodo, lolo, dada, toutou, nounou, mimi, etc..

Toute une langue qu'il leur faut ensuite désapprendre.

Singulier peuple qui se vante d'avoir conquis le suffrage universel, qui frémit d'indignation quand on parle, je ne dirai pas de le lui enlever, mais de le modifier, qui veut le conserver malgré les sottises et les calamités dont il est la cause, et qui, avec un enthousiasme égal, refuse d'aller aux élections, et s' opiniâtre à ne pas voter , ce qui le soumet à la tyrannie d'une minorité compacte et disciplinée.

Ainsi, aux dernières élections de Paris , — les deux candidats, MM. Hugo et Vautrain, Técarlate et le cramoisi, scarlet and crimson, disent les Anglais, ont réuni 214, 000 voix et il y a eu 240, 000 abstentions.

Il faut abolir le suffrage ou le rendre obligatoire, sans quoi nous achevons de nous perdre.

Il y a en France un certain nombre de gens, et c'est peut-être le plus grand nombre, qui s'intitulent conservateurs, — conservateurs de quoi? il n'y a plus rien.

Et, y eût-il encore quelque chose à conserver, ils ne veulent s'exposer ni à un danger, ni à une fatigue, ni à une réflexion, ni à un soin pour rien conserver.

Si vous, négociant, marchand, ou bourgeois ayant des commis ou des secrétaires, appreniez que

Tun ou plusieurs d'entre eux ont établi leur logis à Textrémité opposée du quartier où vous demeurez, vous leur diriez :

— Vous arriverez nécessairement trop tard au bureau, vous arriverez fatigués, vous essaierez de vous en aller trop tôt ; le mauvais temps vous empêchera quelquefois de venir; une foule de ces acci-^ dents ou incidents qui se multiplient en proportion de la longueur du chemin, vous arrêteront et vous retarderont.

Logez-vous dans mon quartier.

Les députés veulent rester et siéger à Versailles. Eh bien! alors, qu'ils demeurent à Versailles.

Qu'on établisse des logements, des baraques comme pour les soldats. Qu'on leur applique, avec de nouvelles raisons très-puissantes, ce que j'ai déjà proposé, que la rétribution soit payée en jetons de présence, ou en une carte donnée en entrant, contrôlée en sortant, qu'un certain nombre d'absences dans le mois entraine une assez forte amende et qu'un nombre d'absences plus grand et fixé d'avance soit l'équivalent d'une démission.

En effet, presque tous les députés demeurent à Paris. Je lis dans un journal que le président de la Chambre lui-même y a son domicile et que madame et mademoiselle Grévy ne viennent à Versailles que pour les réceptions officielles.

Voyez que de raisons, de prétextes, assiègent les représentants, pour ne pas venir, pour venir tard, pour partir avant la fin des séances ! que de temps perdu sur les chemins, temps qui pourrait être

employé à travailler, à étudier les questions, — à entretenir une correspondance avec les électeurs!

Je le répète, il n'y a pas à tergiverser : si les députés veulent rester à Versailles, qu'ils y restent, mais qu'ils y demeiirent, et que Ton mette fin à cette mauvaise plaisanterie d'une assemblée qui reste et siège dans une ville quand tous ceux qui la composent demeurent dans une autre.

XLVÎII

On en est encore à discuter les questions d'incompatibilité.

Je ne sais quel est Thomme célèbre qui expliquait le nombre prodigieux des travaux accomplis par lui en disant : Je ne faisais jamais qu'une chose à la fois.

Ce qui vaut la peine d'être fait, vaut la peine d'être bien fait; — pour qu'une chose soit bien faite, il faut que celui qui en est chargé y apporte toutes ses forces, toute son intelligence, toute sa volonté.

Ce n'est que dans les contes de fées que l'on voit un chasseur s'attacher les janibes pour ne pas dépasser les lièvres à la course et pouvoir en attraper quelques-uns.

Quel est l'homme qui a trop de connaissances, d'intelligence, de capacité et de temps pour remplir honnêtement les fonctions de représentant?

Quel est l'homme qui a trop de tout cela pour remplir les fonctions d'ambassadeur?

Comment se trouve-t-il un homme assez présomp-

tueux, assez eSronté, assez impudent pour vouloir remplir ces deux fonctions?

Comment se trouve-t-il un gouvernement assez bête pour confier à un seul homme deux tâches dont chacune demande tout, le temps et toutes les facultés de l'homme le plus capable et le plus laborieux ?

Chaque homme ne doit assumer que la somme de devoirs qu'il peut accomplir.

Chacun ne doit remplir qu'une fonction.

Les incompatibilités doivent être absolues : on ne peut être magistrat à Perpignan, ambassadeur à Bruxelles et en même temps député à Versailles.

Comment ces questions peuvent-elles être un instant douteuses, et par quelle aberration arrive-t-on à les démêler et à trouver à leur sujet deux opinions différentes!

La vérité se sauve» dit Publius Syrus, en un vers ïambique, au bruit de la dispute :

Nimium altercando veritas amittitur.

Il me semble qu'on bavarde beaucoup à tort et à travers au sujet de l'instruction obligatoire.

Les uns ne pensent qu'à se faire des lecteurs et des électeurs, abonnés pour leurs journaux, recrues pour rémeute ; — demandent l'instruction obligatoire, gratuite, laïqtie etc., plus pour la demander que pour l'obtenir.

Les autres la refusent, parce que les premiers la demandent.

On complique toujours tout, — tandis qu'il faudrait s'efforcer de simplifier.

Rien n'est si simple en réalité que cette question : — point d'égalité sociale sans l'instruction pour tous;

— pour être obligatoire, il faut que Tinstruction soit gratuite ; — mais elle ne doit pas être gratuite obligatoirement : — on n'empêchera personne de payer.

Il faut aussi qu'elle soit libre, — mais pour qu'elle soit libre, il faut qu'on ne protège ni ceux-ci ni ceux-là; — je le répète, supprimez le budget des cultes, et laissez faire.

Je répète encore une comparaison acceptée : — un père doit être forcé de donner l'instruction primaire à son enfant, c'est-à-dire de nourrir son intelligence, comme il est forcé de nourrir son corps; mais la loi n'a jamais pensé à lui ordonner de le nourrir de dindes truffées ou de lentilles à l'huile,

— de pain de froment ou de pain de seigle, — de prendre le pain ou la viande chez tel ou tel boulanger ou boucher ; — lire, écrire, compter et, si vous voulez, un peu de dessin linéaire.

Il n'y a là dedans moyen de se glisser ni pour les idées des prêtres ni pour celle des philosophes ;

— ce sont des connaissances précises, naturellement limitées, auxquelles doit se borner l'instruction obligatoire. •

Puis des livres et des journaux, si vous voulez,

— ni menteurs ni captieux, — des journaux à un sou, des livres à 2S centimes ; — des lectures dans les communes faites par l'instituteur le diman-

â02 L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX

che; — rinstituteur honnêtement rétribué, indépendant du curé et du maire ; — » les mêmes conditions d'admission, c'est-à-dire de capacité et de moralité pour tous les candidats instituteurs sans demander, sans savoir même s'ils sont prêtres ou laïques.

Voici ce que j'avais proposé au duc d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe :

En ce temps-là, on dépensait de grosses sommes en subventions à certains journaux, à certains écrivains; le gouvernement avait de plus deux ou trois journaux à lui.

Ce fut, je me rappelle, le duc d'Elchingen qui m'introduisit auprès du duc d'Orléans.

Je fis, je crois, comprendre au duc que ces grosses sommes dépensées pour la presse étaient pis que de l'argent perdu; qu'elles déconsidéraient le pouvoir et perdaient dans l'opinion publique un certain nombre d'hommes d'un certain talent.

Les journaux officiels ne sont lus, disais-je, que par les gens qui sont déjà à vous; les réponses que vous y faites aux attaques des autres journaux ne sont lues que par des gens qui n'ont pas lu ces attaques^ tandis que ceux qui les ont lues n'entendront jamais parler de vos réponses.

Vos subventions ne vous acquièrent ni du pouvoir, ni de la force, ni* des alliés ; elles mettent à néant une certaine somme de pouvoir, une certaine somme de force, un certain nombre d'écrivains auxquels vous faites revêtir la livrée rouge avec galon bleu et blanc des d'Orléans.

Supprimez toutes les subventions et toutes les

corruptions; appliquez cette sommey qui est une grosse somme, au Moniteur,

Que le Moniteur soit le mieux fait, le plus intéressant, le plus attrayant et le moins cber de tous les journaux. Ayez des hommes politiques pour la partie officielle; ne mentez pas, répondez aux attaques par des faits et par de la discussion, mais répondez surtout aux journaux dans leurs propres colonnes, et là, seulement par des faits exprimés avec calme, concision et sérénité.

Quant à la partie non officielle, de même que pour l'autre partie, songez qu'un gouvernement; pour être réel et vivant, doit avoir avec lui toutes les forces réelles, toutes les influences de son temps. -

Adressez-vous à tous les écrivains qui à divers titres possèdent un auditoire depuis Lamartine jusqu'à Paul de Kock; ne leur demandez aucun engagement politique. Si le journal ou la revue qui paie le plus cher, paie SOO fr. ou 1,000 fr. la feuille, payez 2,000 francs.

Aussitôt qu'un écrivain, dans un roman, dans un livre, ou au théâtre, vient d'avoir un succès, offrez à son juste orgueil un immense auditoire, et à ses légi^ times prétentions une rémunération magnifique*

Doublez le prix au i>esoin pour obtenir une collaboration exclusive, réunissez tous les auditoires, tous les publics^ tous les lecteurs autour de tous les talents ; ajoutez au Moniteur toutes les améliorations, toutes les innovations qu'imagineront les autres journaux^ mettez des gravures, des illustraions, des primes de tous gepres.

a04 L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX

Que ce journal coûte vingt francs par an et soit envoyé gratuitement aux instituteurs des communes pauvres; mais dépensez à cette œuvre tout cet argent que vous aurez économisé sur vos armes sans portée — telum imbelley sine ictu — et sur la corruption inutile; ajoutez-y, s'il est nécessaire, plusieurs millions chaque année.

— Vous chargeriez-vous de la direction du Moniteur ainsi conçu, me dit le prince?

— Oui.

— Mais comment feriez- vous pour qu'on ne sût pas d'où proviendraient les sommes que nécessiterait cette entreprise?

— Mais, je ne le cacherais pas, Monseigneur; loin de là, j'aurais soin de le faire savoir, et je rendrais compte publiquement tous les ans de l'argent reçu et dépensé, . .

Le duc parut étonné et surtout refroidi. Il me lit une ou deux objections vagues, par bienveillance et pour ne pas couper trop court; puis il me dit : J'y penserai.

J'ai lieu de croire qu'il n'y pensa plus.

C'est autour de cette idée qu'on pourrait, je crois, faire conspirer tous les* écrivains de talent et tous les savants capables de vulgariser les sciences par une forme claire et attrayante, à la véritable éducation du peuple; c'est ainsi qu'on préparerait une nourriture à la fois savoureuse et fortifiante aux esprits dégrossis par l'instruction primaire,

Et qu'on les enlèverait aux embaucheurs,. aux racoleurs; aux charlatans, aux abrutisseurs, aux

taiseurs de phrases creuses, aux politiques de brasserie et d'estaminet, aux orateurs-guignol de balcons d'auberges.

C'est une triste influence que celle d'une fausse iustruption donnée par exception à un certain nombre d'ouvriers, et il n'y a qu'un seul remède à ce danger, cette même instruction donnée à tous ; j'ajouterai aujourd'hui que parmi les ouvriers qui ont conquis plus au moins péniblement cette instruction primaire, il en est beaucoup, heureusement, qui en ont fait un autre usage que d'aller pérorer dans les cabarets et de répéter les phrases boursoufflées qu'ils ont ramassées dans les brasseries et sous les balcons des auberges où ripaillent leurs orateurs , et si on ne les connaît pas, c'est qu'ils ne crient pas, ne font pas de bruit et ne cassent rien.

L'égalité ne consiste pas, il est presque ridicule d'avoir à répéter et même à dire cet aphorisme de M. de la Palisse — à être tous non pas la même chose, tous orateurs, tous députés, tous ministres ou au moins journalistes ; — l'égalité consiste à exercer, avec la même liberté, les mêmes droits, les mêmes garanties, et, si on peut, la même supériorité^ chacun la profession où le hasard de la naissance, ou une aptitude spéciale nous ont placés.

Un bon agriculteur, un bon serrurier, est l'égal, socialement et pohtiquement parlant, d'un bon ora-

leur et d'un bon écrivain; mais l'orateur bavard, creux, emphatique, l'écrivain gribouilleur de phrases, sont loin d'être les égaux du bon serrurier et du bon laboureur.

On a ri de ce berger qui disait : Si j'étais roi, je garderais mes vaches à cheval. On a eu tort de rire. Il y a en Angleterre et en France, — en Angleterre beaucoup, en France quelques-uns^ — des fermiers qui mènent, en cultivant la terre^ une vie large, aisée, considérée. Pourquoi le laboureur, l'ouvrier ne charmerait-il pas ses veillées, surtout l'hiver, où elles sont longues, par la lecture, par la musique, par des conversations intéressantes et gaies?

Il est un assez grand nombre d'ouvriers déjà qui vont le soir aux bibliothèques, où ils se sont procuré des livres relatifs à leur profession et qui cherchent des progrès et des perfectionnements; soit de leurs outils, soit de leurs procédés, soit d'eux-mêmes*

J'en ai sous les yeux un spécimen frappant.

Saint-Raphaël que j'habite depuis quelques années s'intitule ville, je crois; profitons de ce que la majorité ne lit pas pour dire, sans blesser personne, que c'est une bourgade de pêcheurs dont beaucoup sont d'origine génoise, autour desquels se sont graduellement groupés toutes les industries nécessaires et quelques propriétaires de terres.

Il y a une trentaine d'années, un enfant de 14 à IS ans, fils d'un douanier, ayant appris à lire et à écrire et un peu à compter, s'en alla à Toulon et s'embarqua sur un navire à vapeur, en qualité d'aide chauffeur,

UART D'ÊTRE MALHEUREUX 307

métier rude et fatigant, entre ceux qui le sont le plus, et là, bien décidé à s'instruire, il se mit à. rechercher ceux de ses compagnons qui savaient quelque chose, le dessin, un peu de mathématiques, la manœuvre, tels que les mécaniciens, les ajusteurs, etc.; que.quefois son désir d'apprendre et son intelligence les intéressaient; et ils lui enseignaient avec plaisir Une partie de ce qu'ils savaient ; mais quand il ne trouvait la science que chez des hommes moins aflTectueUx , moins bienveillants, il payait leurs leçons en se chargeant pour eux de quelques corvées, ou en leur abandonnant sa ration de vin.

Notez qu'il ne pouvait trouver le temps d'étudier et de travailler que sur celui destiné à un repos si nécessaire dans un pareil métier.

Eh bien I aujourd'hui, Jean-André Ortolan, ayant successivement obtenu ou plutôt conquis des grades successifs tous remportés au concours, sans argent, sans protection, est l'un des deux mécaniciens en chef, inspecteurs de la flotte française, ayant rang de capitaine de frégate, décoré de là Légion d'honneur et de la médaille militaire.

Il vient quelquefois à Saint-Raphaël revoir avec bonheur ses camarades d'enfance, et c'est dans une de ces visites que j'ai eu l'honneur de faire connaissance avec lui.

Ce qui suit pourra paraître un peu aride ; je conseille cependant de le lire, parce que c'est une

étude sérieuse sur un sujet très-important, — le commerce, «qui ne va pas », qui n'ira jamais, s'il persévère dans les mêmes errements.

Il est beaucoup de choses que, par l'habitude de les voir toujours, on finit par ne plus voir du tout.

Des plantes greffées sur d'autres — des plantes parasites même, que l'on prend pour des végétations réelles, naturelles et que l'on confond avec les plantes qui les nourrissent et que parfois elles étouffent.

On sait l'histoire de ce membre d'une assemblée de 89 qui interrompit un orateur. — Cet orateur, avec quelque raison, s'alarmait sur la perte possible de nos colonies, et s'écriait : et alors... plus de sucre.

Il y en a chez les épiciers, dit l'interrupteur.

Avant de parler du commerce tel qu'il se pratique aujourd'hui, il faut bien voir ce que c'est que le commerce. Ce n'est pas au commencement des sociétés qu'il a été imaginé, il répond certainement à des besoins et il joue un rôle utile, — mais ce n'a pas été tout d'abord.

Supposons un petit hameau de cinq ou six maisons sur une plage marine ou. au bord d'une rivière.

Des cinq ou six familles qui habitent ces chaumières, — trois se livrent à la culture de la terre — deux à la pêche, une à la chasse.

Le pêcheur et le chasseur n'ont ni pain ni légumes, — niais les cultivateurs sont heureux de leur faire part de leurs produits, en échange d'une part de leur poisson et de leur gibier. — L'éèhange en

nature a été longtemps probablement la seule forme de commerce. Tant qu'il n'y a eu à échanger que des objets d'espèce semblable ou analogue c'a été facile. — On donnait un tas de pommes de terre pour un tas à peu près égal de poisson, — puis on a imaginé les mesures et les poids, — puis on a eu à échanger une marchandise commune contre une marchandise plus ou moins rare : donner un gros tas, ou trois mesures pour un petit tas ou une mesure. De là, la monnaie, chose fictive, représentant les choses réelles. Ce n'est pas le moment de chercher comment le signe, qui n'a qu'une valeur de convention, en est venu à être plus apprécié que la chose représentée elle-même, — ce qui est un grand mal.

Ne nous écartons pas de notre sujet :

Au commencement, — le laboureur qui voulait du poisson — n'avait que cent pas à faire pour aller attendre sur la plage le retour des bateaux.

Au pêcheur, qui avait besoin de blé ou de haricots ou de pommes de terre, il ne fallait qu'un quart d'heure entre deux marées pour aller trouver le cultivateur.

Mais il arriva que le cultivateur et le pêcheur curent besoin d'objets qui ne se trouvaient pas dans un hameau sans industrie; — il fallait au pêcheur du plomb et du liège pour ses filets, — au laboureur des outils, — à tous deux des vêtements, des chaussures, du sucre, des médicaments, etc., qui ne se trouvaient qu'à la ville plus ou moins voisine,

210 L'ART D'ÊTRE MALHEtREDX

On attendait un jour de chômage forcé pour aller faire ses provisions, — un jour où la tempête lîe permît pas d'aller à la mer, — où la pluie ou la gelée suspendissent les travaux des champs; — quand c'était urgent, il fallait perdre une journée.

Il se trouva dans le hameau un homme qui n'était ni pêcheur ni laboureur, isoit par faiblesse de constitution, soit par une autre cause quelconque;

— il offrit d'aller chercher à la ville les denrées ou objets qui manquaient au hameau; — on lui payait son temps et son travail par une portion de poissons, de légumes, etc.

Un peu plus tard , le même homme ou un autre homme, dans le même cas, c'est-à-dire faible ou paresseux, ou doué d'utie espèce d'intelligence particulière, — pensa qu'il était possible de faire un voyage au lieu d'en faire dix : — chargé d'aller chercher pour un habitant du hameau une livre de sucre , il en apporta dix livres , gardant neuf livres à la disposition de ceux qui en auraient b^oih ultérieurement, — une seule course lui était alors payée comme autrefois dix courses.

Il ne tarda pas à faire une autre combinaison :

— le marchand urbain auquel il achetait dix livres d'une denrée quelconque à la fois, les lui donna à un prix moindre que lorsqu'il n'en prenait qu'une livré ; — un peu plus tard , il renonça à se faire payer des courses qu'il ne faisait plus que rarement,

— en se contentant- de la différence du prix. Puis il arriva tout doucement à augmenter grâ-

L'ART D'fiTaE MALHEUREUX 2ii

dueliement Fécart entre le prix auquel il achetait et le prix auquel il vendait. Les habitants du hameau payaient un peu plus cher que s'ils étaient allés acheter eux-mêmes; — mais le travail qu'ils pouvaient faire pendant le temps qu'ils eussent perdu à cette course leur rapportait plus que la différence de prix qu'ils payaient ; — tout le monde trouvait donc son avantage à ce procédé, qui n'était rien autre que Tinvention du commerce.

Naturellement l'abus ne tarda pas à naître.

Le commissionnaire, devenu marchand, n'avait pas toujours assez d'argent pour payer au fabricant la totalité de ce qu'il prenait à la fois pour rendre ses courses de moins en moins fréquentes ; on convint de renverser le procédé, c'est-à-dire que le marchand promit de payer aii fabricant les objets qu'il achetait après qu'il les aurait lui-même vendus; — comme ce terme était vague, on convint de fixer Uti terme probable ^- trois mois, six mois, etc.

Cette promesse eut bientôt besoin d'être écrite, et, une fols écrite, devint une nouvelle forme de la monnaie, — billets et lettres de change, — le producteur, le marchand en gros et le fabricant payaient à leur tour ceuxXciui leur vendaient les matières premières, non-seùlement en promettant de payer à une certaine date, mais en transmettant la promesse de ceux auxquels ils vendaient eux-mêmes — promesse dont ils garantissaient l*exécution .

Par suite de quoi le marchand arriva à user du droit qu'avaient seuls les rois et les États de « battre monnaie», avec cette diflférence que les rois et

les États employaient pour leur monnaie des matières précieuses et ayant une valeur intrinsèque, après avoir été de convention, et que le marchand battit monnaie avec un petit carré de papier, une plume et de Tencre.

Le marchand devait se faire payer par ses clients :

1*^ La marchandise livrée ;

2® Une rétribution pour ses peines ;

3^ Une assurance contre ses risques.

Le client payait donc ce qu'il achetait d'abord un peu, puis beaucoup plus cher que s'il l'eût directement et sans intermédiaire reçu du producteur, — mais cela était commode, et, de plus, n'ayant de relations qu'avec l'intermédiaire, il perdait de vue la provenance. — Telle denrée était livrée en échange de telle somme — ça coûtait ça — ça valait ça; — il ne pensait pas, il ne^ savait pas que cette même denrée ne coûtait pas ça, ne valait pas ça — à quelques centaines de pas plus loin.

La situation de l'intermédiaire le provoquait sans cesse et puissamment à l'amour, à la passion du gain; — cette situation était celle-ci:

Acheter le moins cher possible, vendre le plus cher possible;

C'est-à-dire prélever une dîme, un droit à la fois sur le producteur et sur le consommateur.

La tentation d'augmenter le prix de vente était prurigineuse; une augmentation de quelques centimes était peu de chose pour l'acheteur qui achetait nne marchandise, — c'était beaucoup pour le

marchand qui en vendait cent. — On arriva graduellement à ce scandale auquel on ne fait plus attention aujourd'hui — que l'intermédiaire gagne énormément plus d'argent que le producteur; — le spéculateur sur les grains — quand il réussit — vit dans le luxe, fait une grosse fortune et parvient aux premières dignités ; le laboureur vit et meurt pauvre et ignoré.

Il en est de même de celui qui fait des gageures 3ur le coton, — tandis que celui qui le cultive gagne à peine de quoi manger, en récompense de grandes fatigues.

On cite un assez grand nombre de libraires riches et même très-riches; le nombre des écrivains qui vivent de leur plume dans une aisance modeste est très-restreint.

Lorsque, grâce aux empiétements successifs du marchand, son métier fut devenu évidemment meilleur que celui du travaillenir (je parlé du vrai travailleur), un nombre de gens, toujours croissant, se jeta dans le' commerce — achetant pour revendre, prenant des deux mains à leurs deux sujets, le producteur et le consommateur.

Mais, par une conséquence inévitable, on arriva à ce résultat, qu'il y eut plus de marchandises offertes que de marchandisses demandées.

Ainsi, pour revenir à notre hameau, — un second marchand s'établit en face du premier, — six familles pouvaient nourrir le premier marchand, — mais le bénéfice à faire sur leur consommation ne peut nourrir deux marchands; tous deux mourront de

faim, à moins qu'un des deux tue très-vite son rival et devienne ou redevienne en possession de la totalité des fournitures.

Le second qui s'établit n'a qu'un moyen « d'entamer » la lutte ; — il faut qu'il offre sa marchandise à plus bas prix que l'autre ; — pour cela, il retranche un peu sur les bénéfices possibles, — mais le concurrent, voyant le danger, ne tarde pas à l'imiter en descendant un degré de plus que lui*

Celui-ci descend deux degrés; -*- il vient un moment où les bénéfices sont presque nuls — tous deux vont trouver les producteurs et les marchands en gros; — ils demandent des denrées moins chères, c'est-à-dire inférieures, mauvaises, avariées, quelquefois malsaines, — peu leur importe, il faut soutenir la concurrence ; — puis tous deux se retrouvent bientôt à deux de jeu ; -^ alors on trompe sur la quantité, on livre à faux poids, on sophistique^ on mêle aux denrées toutes sortes de matières aux*quelles on ne demande que d'avoir le poids et l'apparence de la denrée qu'on est censé vendre.

L'un des deux au moins, n'ayant pas vendu assè» de la marchandise qu'il doit payer à terme, ne la paiera pas ; — ses billets deviennent une fausse monnaie qui passe de mains en mains — ' et amène d'autres intermédiaires à ne pas payer non plus leurs billets à l'échéance et à les changer également en fausse monnaie.

Lorsqu'on s'aperçut de ce danger, on chercha à y porter un remède; on créa les corporations, qui,

entre autres, avaient pour but d'empêcher qu'il ne s'établît de chaque corps d'état, de chaque industrie, de chaque commerce plus de membres, d'ouvriers et de marchands que la consommation publique n'en pouvait employer et nourrir.

Mais on ne tarda pas à arriver à un abus contraire : on limita à un trop petit nombre, et les élus se partageant la consommation et s'entendant entre eux, rançonnèrent outrageusement le client.

Prenons aujourd'hui le commerce au point où il est arrivé.

Commençons par dire que ce n'est pas le commerce en lui-même que j'attaque, — le commerce eKdrcé avec intelligence et probité remplit dans la société des fonctions utiles, nécessaires même : — je parle des abus et non de la chose.

Entre le producteur, laboureur, ouvrier, etc., qui crée une denrée, une chose quelconque par son travail, et le consommateur de cette denrée ou de cette chose, — s'interposent un nombre exagéré d'intermédiaires ^ la plupart parasites qui se font un moyen d'existence du travail d'autrui, -^ se composent une sorte de liste civile aux dépens du producteur et du consommateur.

Pour rendre mon assertion plus sensible, plus visible, employons des images.

Que le boulanger, au lieu de livrer le pain à la femme ou à l'enfant de l'ouvrier qui vient le chercher chaque matin, le confie à un voisin qui eii

prend un morceau en le portant, jusqu'au bout de la rue, à un autre voisin qui mordra à même et prélèvera cinq ou six bouchées avant de le livrer à un troisième, lequel agira de même avant de le remettre au domicile de l'acheteur.

Au lieu de pain, supposons du miel ou des confitures, le marchand les pèse, les met dans un pot de verre ou de faïence, et les donne à un intermédiaire — qui les verse dans un autre pot, — puis va le porter à un second qui les verse à son tour dans son pot, et va les porter à un troisième qui agit de même — avant de les verser dans le pot de l'acheteur.

Ce n'est pas trop d'évaluer à un tiers du miel acheté la part qui est restée aux parois des pots des intermédiaires^ même en supposant que les intermédiaires aient eu le soin honnête de pencher leurs pots suftisamment en en transvasant le contenu.

Tout producteur est en même temps consommateur, donc paie double dîme au commerce, — si vous joignez à cet état de choses fait par les intermédiaires, les impôts que l'on s'obstine à faire peser sur les objets de consommation indispensables, voyez quelle mince et chétive part il reste au producteur du produit de son travail; — l'intermédiaire lui paie le moins possible ce qu'il lui achète — et lui fait payer le plus cher possible ce qu'il lui vend, — je ne parle pas ici de la vente à faux poids, de la mauvaise qualité, de la sophistication. — Comme producteur, c'est le prix de ce qu'il vend, comme consommateur, c'est la chose qu'il achète qui restent en partie entre les mains des intermédiaires.

Je suis jardinier, je bêche, je plante, je sarcle, je bine, je rechausse, j'arrose — j'obtiens un bois* seau de pommes de terre.

Dans un autre endroit, un tisserand fabrique de la toile de coton.

Il veut manger des pommes de terre, moi j'ai besoin d'une chemise.

Il paie mon boisseau de pommes de terre 4 francs.

Je paie la chemise 8 francs.

S'il m'avait acheté directement mes pommes de terre à mon jardin, il les aurait payées 2 fr. 30 c.

Si j'avais acheté la toile chez lui au moment où il l'ôtait du métier, je l'aurais payée 2 francs.

Mais il y a un homme auquel j'ai vendu mes pommes de terre, lequel les a revendues à un second, qui les a vendues à un troisième — qui les vend au tisserand.

Il en est de même de sa toile, qui a passé par trois ou quatre mains avant d'arriver à moi.

Nous sommes pauvres tous les deux parce que nous entretenons des intermédiaires qui vivent, eux, dans l'abondance, parce que, gagnant déjà souvent plus que nous producteurs sur ce qu'ils revendent, ils réitèrent cent fois, mille fois une opération que nous ne pouvons faire qu'une fois.

Mais alors pourquoi le commerce se plaint-il? pourquoi le commerce « ne va-t-il pas » ?

Parce que la dîme exorbitante prélevée sur la production et la consommation par les intermédiaires allèche trop de monde, et est divisée en trop de parts.

218 L'ART D'ÉTRË MALH£(JR£U\

D'après une statisque publiée en Angleterre, il y a déjà un certain nombre d'années, il faut que neuf familles consommant fassent vivre une famille vendant en boutique*

Je ne crois pas que la proportion soit bien différente en France, par exemple, où le nombre des marchands va toujours s'augmentant.

C'est étourdiment et au hasard que Ton s'établit marchand — que Ton ouvre une boutique — que l'on tend ses filets.

On ne s'informe pas si, dans le quartier, dans la rue, il n'y a pas déjà assez et peut-être trop de boutiques vendant ou oifrant les mêmes denrées.

Vous vous déclarez épicier et vous vous installez en cette qualité — le plus souvent sans argent ou Avec très-peu d'argent.

Il y a déjà un ou deux épici^s dans la rue où vous ouvrez boutique, et cinq, dix, vingt épiciers dans le quartier.

Quelques-uns gagnent de l'argent, les autres vivent péniblement, un ou deux ont fait faillite, un ou deux vont la faire, — peu importe.

Donc le nombre des épiciers suffisait et au delà à la consommation des habitants du quartier, — le produit de la vente de l'épicerie, partagé entre les épiciers déjà élablis, ne suffisait pas pour les faire vivre tous»

Rien n'arrête néanmoins le nouveau; — il ne peut vivre qu'en rognant la part des autres, — c'est un ennemi que ces autres voient s'installer avec

effroi : ou le nouveau fermera boutique dans un temps plus ou moins long, ou il fera fermer boutique à un ou deux autres, ce qui ^ne Tempêchera peut-être pas d'en faire autant à son tour, parce qu'il enlève assez de débit aux autres pour les empêcher de vivre, mais pas assez pour vivre lui-même. —C'est une guerre à mort; — il faut abaisser les prix pour enlever les clients aux concurrents; — d'abord on diminue sur ses bénéfices, puis sur la qualité des produits,puis on fraude sur la quantité, puis on fait des mélanges bizarres, effrontés, malsains.

J'ai raconté, il y a bien longtemps, l'histoire authentique d'un épicier qui poussa loin cette industrie; je résumerai ici l'affaire en quelques lignes; — on trouvera, si on veut, l'histoire dans tous ses détails à la page 164 d'un livre qui s'appelle : De loin et de près.

Il se nommait Lacour. — Il avait loué une boutique au-dessous de laquelle était un caveau ; — le caveau était petit, il piocha pour l'agrandir, et ne tarda pas à s'apercevoir que ce caveau renfermait un trésor, — ce trésor, c'était le caveau lui-même, creusé dans une terre jaune sablonneuse/

Que vend -on de jaune dans répicerie, se demanda- t-il?

Et il se répondit : On vend de la cassonade, de la farine de moutarde^ de la farine de lin, du miel, etc.

Et il mélangea ces denrées de la terre de son caveau — dans des proportions d'abord médiocres, -^ puis plus fortes.

C'est un procédé cependant qu'il n'avait pas inventé.

La terre, aima parens^ est mère de tout lucre, Noire, elle est du café, mais, jaune, elle est du sucre.

Cependant comme sucre c'était peu sucré, comme moutarde, ça manquait de piquant, comme farine de lin c'était peu émoilient, comme miel ça laissait à désirer sous le rapport du parfum.

Mais Lacour alla trop loin.

PuiS; le caveau devenu caverne tant il en avait vendu, il n*osa plus le creuser, par crainte d'éboulement ; — il prit de la terre ailleurs ; — elle n'était ni plus ni moins sucrée, ni plus ni moins piquante, ni plus ni moins émoUiente, ni plus ni moins parfumée que celle du caveau, — mais elle n'était pas du même jaune, — c'était de la fausse terre de caveau, — et encore il la vendait à faux poids pour s'indemniser de la peine qu'il lui fallait prendre depuis qu'il la devait aller chercher au dehors.

Lacour fut condamné à la prison et à l'ameftde.

Le rabais sur les marchandises mises en vente n'existe pas pour le petit consommateur qui achète par menues portions ; — on n'oserait mettre 1 kilogramme de moins sur une fourniture de 10 kilogrammes, — ça se verrait.

Mais, si vous vendez les 10 kilogrammes, par fractions de 10 grammes, une pincée de moins à chaque livraison ne s'aperçoit pas, et il est facile de donner 2 kilogrammes de moins sur les 10.

De même, une augmentation de près de 1 franc sur 1 kilogramme ferait murmurer, — mais une

augmentation de 1/2 centime par gramme, on n'y fait pas attention, et ça augmente le kilogramme de S francs.

Cela est pour le prix de la quantité.

Mais, ajoutez les fraudes sur la qualité, les mélanges, sophistications, etc..

Et vous en arrivez à ceci :

Que l'ouvrier, en achetant au jour le jour, doit, pour vivre pauvre , donner bien plus d'argent que n'en dépense par an le rentier pour vivre dans l'aisance.

Ajoutez le crédit qui met le pauvre à la merci du marchand et vous en arrivez encore à ceci :

(( Il n'y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen d'être pauvres. »

Il est avéré qu'un très -grand nombre de marchands* au détail, — achetant trop cher eux-mêmes — quoiqu'ils achètent le plus mauvais, mais ne Tachetant que par portions relativement minimes et achetant à crédit, — ne comptent absolument pour vivre que sur la fraude. — Et ces innombrables intermédiaires qui vivent en mesurant à faux poids des marchandises sophistiquées, aujourd'hui échappent à la surveillance et à la répression par leur nombre même.

Néanmoins, la plupart de ces vendeurs et revendeurs et sous-vendeurs ferment boutique après avoir écoulé plus ou moins de leur fausse monnaie sous la forme de billets mis en circulation et non payés à l'échéance, après avoir, pendant plus ou moins long-

temps nourri et entretenu eux et leurs familles par une dîme prélevée sur la subsistance des pauvres.

Et M. Buret, que j'ai déjà cité ailleurs, après une étude semblable à celle que j'ai faite, il y a près de trente ans, s'écrie :

« Quand on examine à Paris le nombre d'agents qui vivent aux dépens de la petite consommation, le nombre de cette formidable armée, exclusivement occupée à mesurer, à peser, à empaqueter, à transporter des denrées de la main droite à la main gauche, on s'eflTraie avec raison de la part des valeurs qu'elle doit absorber sur la subsistance des salariés ».

Le petit commerce est un jeu de hasard, une loterie — on joue sur trois chances :

Une grande ou petite fortune, — une vie difficile, — la banqueroute.

Et on y joue non-seulement Fargent qu'on a, mais aussi Fargent qu'on n'a pas, c'est-à-dire l'argent des autres. — On se noie en s'accrochant à quelques autres qu'on noie avec soi.

Cet attrait du hasard et du jeu jette dans le commerce du détail un nombre d'individu^ cent fois plus grand que ne le demandent les fonctions utiles des intermédiaires.

Et voilà pourquoi « le commerce ne va pas », voilà pourquoi le commerce tel que le pratiquent les sept dixièmes des commerçants, des petits marchands surtout, « ne peut pas aller », « n'ira ja-

maïs, » et cependant est tin fléau et pouf lui-même et surtout pour la classe laborieuse et pauvre.

Quel est le remède?

Il y en a plusieurs — c'est moins sûr que s'il n'y en avait qu'un — cependant les voici :

1® Se persuader d'abord que ce sont là des questions plus sérieuses, plus importantes que de savoir si le gouvernement de la France sera:

Royauté légitime et de droit divin,

Royauté orléaniste ou représentative,

Républico-royauté-plébiscitaire-pourune-fois ou bonapartiste,

Ou anarchie despotique, incendiaire et partageuse ;

C est-à-dire de savoir qui touchera les gros, les moyens ou les petits traitements — de ceux qui ont parié sur les chances blanche, bleue, multicolore ou rouge, — sur le lis, sur le coq, sur Taigle — sur le sens dessus dessous.

Notez que dans cette liste, je ne parle pas de la république, attendu que tous les jours je désespère de voir s'établir en France cette forme de gouvernement, la seule logique, la seule juste, la seule honnête, la seule légitime, la seule grande.

Attendu que, en cherchant bien, je ne trouve qu'un seul républicain en France — moi — et un autre que je ne nommerai pas pour ne pas le compromettre et ne décourager personne — et puis aussi parce que je ne suis pas certain de le connaître.

2^ Il faudrait ne plus attirer dans les villes tant d'hommes qui, producteurs laborieux, utiles et heureux dans les champs, — deviennent misérables, vicieux et souches de coquins dans les villes.

Il faudrait rendre la vie des champs plus attrayaote — et soumettre celle des villes à des conditions et à des garanties.

3® Il faudrait finir cette puérilité injuste des synonymes, — rendre à la tromperie sur la qualité et la quantité^ son vrai nom de vol^ — enlever aux mélanges malsains et aux éléments inertes, substitués aux éléments nutritifs — le nom de sophistication et leur restituer leur vrai nom d'empoisort" nement.

Chanter une bonne fois sur Taif de la Palisse : — que si le bourgeois qui vole Tépicier est un voleur et le bourgeois qui empoisonne le marchand de vin est un empoisonneur,

L'épicier et le marchand de vins qui volent et empoisonnent le bourgeois sont également non pas des trompeurs et des sophistiqueurs^ mais des voleurs et des empoisonneurs.

Depuis trente ans et plus que je fais cette gueri*e; j'ai réussi à faire aggraver les peines encore insuffisantes qui frappent ces marchands; mais il faudrait qu'il n'y eût pas pour ces faits identiques divers noms et diverses peines,

4** Il faudrait rétablir les corporations dans certaines mesures, en y introduisant un nombre égal

de non commerçants, chercher et décider combien par mille habitants il doit y avoir d'épiciers — de boulangers — de marchands de vins — de fruitiers — de merciers etCi, etc., et ne donner autorisation qu'à proportion des vacances.

5*^ Il faudrait encourager, fonder des sociétés coopératives qui permissent aux ouvriers d'acheter et de veudre sans intermédiaires ou avec le plus petît nombre possible d'intermédiaires.

6** Il faudrait brûler la tribune, et exiger le domicile réel des candidats à la députation.

Mais qui s'occupe de cela?

Je lis dans plusieurs journaux que le Journal officiel aurait reçu du gouvernement l'ordre de ne plus publier les faillites commerciales.

J'enregistre le fait, toujours prêt à en insérer la négation formelle et signée de la part du pouvoir.

Ce serait l'histoire de ce maire du pays bordelais qui, ayant entendu dire que très-souvent les vignes souffraient beaucoup de gelées tardives à l'époque de la floraison de l'aubépine, crut trouver un moyen de préserver à l'avenir les ceps de tout dommage, en faisant arracher toutes les aubépines des haies.

LU

Passons à la question du pain.

La grande république romaine prenait le pain au sérieux, et c'étaient souvent ses plus illustres citoyens qu'elle chargeait d'y veiller.

Nous voyons Pompée briguer l'honneur de semblabes fonctions, obtenir d'être chargé de l'approvisionnement, — et Cicéron fier d'être un de ses lieutenants.

Et ce n'était pas un ministère médiocre : Pompée était, pour cinq ans, chargé de veiller au pain de tout l'univers 9 — avec pouvoir absolu sur tout ce qui concernait les grains.

• Per quinquennium omnis potestas rei frumentariœ toto orbe terrarum.

Ce quinquennat entraînait, pour en assurer l'exécution, la disposition de tout l'argent de la république : omnis pecunicBy — et d'autant d'hommes et de vaisseaux qu'il le jugerait nécessaire ; plus tard on nomma des édiles^ des préteurs du blé^ œdiles prœtores céréales.

Auguste choisit dans les meilleures familles du premier ordre des préfets du froment, prœfecti frumenti ; des préfets de l'approvisionnement, prœfecti annonce.

Voici deux ordonnances de Charlemagne (Capitulaires),806:

« C'est un gain honteux que celui qui consiste, par toutes sortes d'inventions perfides, à amasser des denrées pour les revendre ensuite injustement au triple et au quadruple de ce qu'on les a achetées, etc.* »

« Que personne ne se permette, par avidité, d'acheter avant les récoltes, pour revendre ensuite au double

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