‹ L'art d'être malheureuxChapitre 13 sur 20 · ut nemOf pr opter cupiditatem · texte numérisé non relu

ut nemOf pr opter cupiditatem

venir avec une voiture attelée et chargée, vendre directement aux consommateurs, et s'en retourner chez eux en vingt-quatre heures ; — le but de cette loi est de supprimer les intermédiaires. ~ Les paysans, dans un rayon de sept lieues autour de Paris, vendent directement aux habitants; — ils doivent apporter leurs grains sur les marchés désignés et s'en retourner le même jour, de sorte qu'ils ne peuvent amener de hausse sur les prix en conservant et en détenant !es grains; de plus, les boulangers ne peuvent se présenter sur les marchés que quatre ou six heures après celle de leur ouverture, pour ne pas établir de concurrence avec les particuliers qui y viennent l'aire leurs provisions; — défense d'acheter des grains ailleurs qu'aux marchés.

Cette distance, ce rayon de sept lieues, sont plus tard portés à huit lieues et à dix lieues.

Il est défendu sous les peines les plus sévères d'acheter et de vendre le « blé en vert », c est-àdire avant la moisson ; — il est défendu de le vendre et de l'acheter « sur place » — la vente et l'achat ne peuvent avoir lieu que sur les marchés ; — défense aux marchands d'aller sur les routes audevant des cultivateurs apportant leur blé aux marchés; défense renouvelée aux marchands de grains de former des sociétés, — défense à tous fonctionnaires et employés du gouvernement de s'immiscer dans le commerce des grains.

A chaque instant des ordonnances contre les ialermédiaires et les trafiquants : ordonnances du roi Louis XIII, du 3G mars 1635, commençant par ces mots : « Considérant que ,1a malice des hom-

mes augmente de jour en jour, etc., après avoir pris avis des principaux officiers et notables bourgeois, ordonnons ce qui suit :

« Les marchands qui amèneront des grains pris hors du rayon de dix lieues ne pourront les garder ni les tenir en réserve, ils devront les apporter en totalité sur les marchés, au plus tard dans le second marché après leur arrivée.

m Les mesureurs de grains sont tenus d'assister à tous les marchés et d'enregistrer les prix.

» Les deux premières heures de chaque marché réservées au public, — les boulangers ne peuvent s*y présenter qu'après ces deux heures écoulées etc., etc. »

Passons aux boulangers :

Chaque boulanger marque son pain de sa marque particulière ; — le pain est taxé d'après le prix du grain, — chaque boulanger a chez lui, en évidence, des poids et des balances. — Le boulanger qui fait le pain, le vend par lui-même, par sa femme ou ses enfants, — personne ne peut acheter le pain pour le revendre, etc.

Parenthèse.

Il y a une trentaine d'années, on vit à Paris se renouveler un débat qui reparaissait de temps en temps, — la police voulait que le pain de quatre livres pesât quatre livres; — les boulangers soutenaient que, à cause de la cuisson, il leur était impossible de donner un poids tout à fait fixe ; — on remarquait cependant que ce poids ne s'éloignait jamais

du poids normal, sous lequel il était vendu, en surplus, mais s'en écartait en moins.

J'eus le bonheur de trancher cette difficulté, — qu'on ne vende plus un pain de tel ou tel poids, dis-je , — mais tel poids de pain ; — qu'on ne vende plus uii pain de quatre livres, mais quatre livres de pain, — que l'on pèse chaque pain, et qu'on ajoute en coupant un morceau sur un autre pain, ce qui peut manquer au poids annoncé et vendu.

Ce fut un des trois ou quatre petits succès en ce genre que j'aie obtenus dans toute une carrière assez longue ; — l'autorité accepta cette solution, — seulement on négligea de la compléter comme je le demandais.

Il fut dit que les boulangers pèseraient le pain à tout acheteur qui l'exigerait.

Il fallait, — il faudrait défendre aux boulangers, sous une peine sévère, de livrer un seul pain sans le peser, — même malgré l'acheteur.

On n'a pas pensé au crédit qui met l'ouvrier et le pauvre à la discrétion du marchand, — tellement que, même le jour où il paie comptant, l'ouvrier ne s'avisera pas de s'aliéner une bienveillance dont il peut avoir besoin plus tard, en montrant de la défiance à un homme qui peut lui dire un matin : Ta femme et tes enfants ne mangeront pas aujourd'hui.

Ce que les Romains appelaient annonncBf les vivres d'une année, les Grecs l'appelaient la vie, Bloc — locution qui a été adoptée par les peuples modernes et dont l'habitude nous empêche de sentir l'énergie; — on dit que, aujourd'hui, « la vie est bien chère »,

— on Ta dit à peu près de tout temps, parce que Tétat de la société et la civilisation ont amené des difficultés ^t créé des besoins nouveaux ; — parce que, comme on le faisait dire à Louis XIII, dans l'ordonnance citée plus haut du 30 mars 1635 : « La malice humaine va croissant tous les jours. y>

Aujourd'hui quand on se plaint trop fort de la cherté du pain, l'autorité établit ou supprime, ou rétablit la taxe, — d'après le prix du blé : — c'est tout à fait insuffisant.

Mais pour qui s'occupe sérieusement de ces questionsAk, — il n'y a qu'une question^ la question politique^ c'est-à-dire prendre ou conserver les places et surtout l'argent.

Il suffit d'observer que, dans l'argot des ministèïes, — TAgriculture et l'Instruction publique, — le pain du corps et le pain de l'âme et de l'esprit,

— chez ce peuple à la fois sauvage et corrompu, s'appellent les « petits ministères » ;

Que les personnages un peu considérables n'en veulent pas; - Que ça se donne à des comparses, à des confidents, à des subalternes ;

Que ni M. Thiers, ni M. Guizot, ni cent autres n'en ont jamais voulu ; qu'on n'oserait les offrir à W Gambetta, ni à M. Challemel, ni à M. Naquet.

Tandis que le grand Pompée se faisait gloire d'être chargé du « pain de l'univers », — et que Cicéron était fier de l'y aider en qualité de lieutenant;

23i L'ART B'ÊTRE MALHEUREUX

Tandis que c'est aux membres des meilleures familles du premier ordre que Auguste accordait l'honneur d'être « préfets du pain ^y^

Tâchons de faire comprendre Tinsuffisance extrême de la taxe du pain sur la base du prix du blé :

Supposez une servante qui porte un panier de cerises, — du verger à sa maison, en passant par une certaine rue à l'heure où les écoliers sortent de la classe ; — le maître, qui entend de chez lui les cris joyeux et le vacarme, dit à un valet de charrue d'aller au-devant de la servante pour que les cerises ne soient pas pillées.

Le valet paresseux, — fait trois pas dehors, — et attend que la servante soit à la porte de la maison pour chasser le dernier des gamins qui la poursuivent, et qui plonge sa main dans la corbeille, au moment où elle a déjà le pied sur le seuil.

Voyez combien il reste alors de cerises dans le panier.

C'est dès le moment de la moisson qu'il faut que l'État surveille le pain — et qu'il l'escorte,

Au sortir du sein de la terre « la bonne mère », . jusqu'à la bouche de Partisan, de l'ouvrier et du pauvre;

Que tout le long du chemin à parcourir, il le protège avec une sollicitude maternelle et implacable, — et que, accordant aux « intermédiaires indispensables » leur part, mais seulement leur part de ce pain, il chasse, il frappe sans pitié les intermédiaires parasites et scélérats, les harpies qui volent des bouchées de ce pain.

L'ARÎ D'ÊTRE MALHEUREUX 2^

Il faut dire aux spéculateurs : — Spéculez sur la rente, spéculez sur le luxe, spéculez sur les vices,

— faites-en votre patrimoine ;

Mais, respectez le pain, -r- respectez la sueur,

— la sainte sueur de Thorame qui travaille pour nourrir sa femme et ses petits enfants.

Donnez aux avocats sans talent et sans cœur, donnez aux vaniteux niais le brillant, le clinquant et la piaffe de ce qu'on appelle le pouvoir.

Mais si vous réussissez encore à trouver quelque part, dans ce siècle de papier, des hommes à l'âme élevée, au caractère noble et désintéressé, — des hommes fermes jusqu'à la dureté pour le bien.

Nommez-les préfets, ministres du pain.

Choississez les premiers, les meilleurs, d'entre les citoyens; prenez Pompée et Cicéron, si vous n'en n'avez pas de plus grands, prrachez le pain à la spéculation, à l'agiotage, au vol.

Vous avez bien pris pour vous le monopole du tabac, ce poison ; — que l'État, sous le contrôle d'hommes considérables, prenne le monopole du pain, cette nécessité; — que l'État aille le chercher sur les guérets, — et qu*il ne cesse de le protéger et ne l'abandonne que entre les dents du pauvre et de ses petits.

Les politiques et les législateurs, — surtout les législateurs d'occasion, ressemblent souvent aux inventeurs qui exécutent dans leur cabinet des machines merveilleuses, — le mouvement perpétuel, — machines qui marchent admirablement chez eux et

s'arrêtent dehors, — parce qu'il n*ont tenu compte ni du vent, ni de la pluie, ni des frottements^ — les législateurs oublient les frottements de la cupidité, de la fraude.

On parle de la liberté du commerce, — essayez sur toute autre chose, mais n'essayez pas sur le pain et sur la vie.

On compte sur la concurrence; — maïs on ne pense pas que la concurrence est étouffée aussitôt qu'on a pu réunir les concurrents dans un intérêt commun, — aussitôt qu'on leur a fait voir que chacun, séparé des autres, peut gagner cent francs,

— et que tous, étant d'accord pour le vol, ils gagneront chacun mille francs.

Qu'un boulanger, renonçant à une partie de son gain pour se faire une clientèle ou pour augmenter celle qu'il a déjà, abaisse le prix du pain ; voici ce qui arrivera, ce qui arrivera tout de suite : les autres s'entendront pour le ruiner; — s'il résiste, on le séduira, on lui fera voir des bénéfices plus considérables en entrant dans le complot; — s'il résiste encore, aussitôt qu'il aura acquis une clientèle suffisante, il reprendra de lui-même les prix des autres.

La taxe, les boulangeries coopératives, etc., — ce sont des expédients, des calmants, des cataplasmes

— ça n'est pas la guérison, — il faut des remèdes énergiques, — employez, s'il le faut, le scalpel et le couteau.

Je n'ai connu qu'un ministre de l'agriculture, c'était Tourrety — du temps de Cavaignac ; j'allais souvent le matin passer une heure avec lui, — il

comprenait, lui, la grandeur de sa mission et de ses devoirs.

Sans M. Thiers, sans les pseudo-républicains qui ont amené l'Empire et ses suites, je me serais fait, auprès de Tourret, secrétaire, garçon de bureau, quelque chose, n'importe quoi, pour Taider dans Tœuvre pour laquelle nous étions d'accord.

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