‹ L'art d'être malheureuxChapitre 14 sur 20 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il y aurait un rôle très-élevé et très-utile à jouer pour un grand ministre, ce serait d'utiliser les connaissances et l'intelligence qui scintillent éparpillées dans les diverses feuilles périodiques, de canaliser la presse, qui cesserait alors, soit de rouler en dévastant comme un torrent, soit de croupir dans certains fonds stagnants et marécageux et servant d'asile aux grenouilles et aux sangsues.

Ce serait, chaque fois qu'il se présente une question politique ou économique, ou légale, ou même littéraire, d'inviter tous les écrivains à l'étudier sérieusement et à publier le résultat de leurs études. — Des prix pourraient être offerts à ceux dont les idées, les solutions, les avis auraient été en tout ou en partie adoptés par l'Assemblée nationale ou le gouvernement.

Voici, par exemple, l'enquête sur la situation de la classe ouvrière. — Il ne faut pas attendre toujours d'écrivains, souvent isolés ou privés de documents, des études complètes sur telle ou telle

question, — mais que chacun dise ce qu'il sait, ce qu'il a vu; il élucidera telle ou telle pîtrtie de la question.

En réunissant les lumières éparses, ici d'une lampe, là d'une bougie, et plus loin d'une veilleuse, on peut élever des phares et des feux sur des rivages dangereux.

Voici pour ma part ce que je sais sur la question des ouvriers :

J'ai comparé l'existence de l'ouvrier et de sa famille, dans une usine située dans une grande ville, à Paris ou à Lyon ou ailleurs, avec l'existence de l'ouvrier occupé dans une usine établie à la campagne.

Celui-ci vit heureux et considéré, au sein d'une famille heureuse, élevée au travail, à l'honnêteté.

L'autre, presque toujours, traîne ses jours, triste, misérable, envieux, exposé à toutes les tentations, aux plaisirs malsains et abrutissants ; sa famille est une charge, il la délaisse pour le cabaret, le café ou le club ; — ses enfants, négligés par lui, hâves, chétifs, — déplorables Gavroches, lamentables Fleur-de-Marie, ou hideux Tortillard, n'ont pour lui ni respect ni affection, et il les voit dans l'avenir encore plus malheureux que lui.

Dans l'intérêt de la classe ouvrière, il est des soins que doit prendre la loi, d'autres qui appartiennent à l'éducation.

Le cabaret est la perte de l'ouvrier, — il détruit la famille. Il faut marcher résolument à la ruine du cabaret et du café :

Par des garanties strictement exigées de ceux qui veulent en ouvrir;

Par une responsabilité sévère de tous les désordres qui y ont lieu;

Par une surveillance inexorable sur la qualité des boissons vendues;

Par un impôt qui, déchargeant et mettant à trèsbon marché le vin sain et pur que l'ouvrier emporte dans sa maison, pour sa famille et pour lui, retombe entièrement et lourdement sur le vin bu au cabaret, qui ne mérite ni protection ni égards;

Par le refus d'admettre en justice les dettes de cabaret, de café, etc.

Il faudrait que l'éducation fît admettre en principe, que le fils doit exercer la profession de son père, — sauf les cas très-exceptionnels d'une inaptitude constatée, ou d'une aptitude extraordinaire dirigée d'un autre côté.

Le fils, succédant à son père dans sa profession, acquiert depuis sa plus tendre enfance, et presque sans s'en apercevoir, les connaissances qui feront de lui un bon ouvrier ; il profite de l'expérience et de la vie de son père ; il commence là où son père est arrivé et finit, — cause certaine de progrès. — Il reste dans la famille, suit son père à l'atelier, travaille avec lui, sous ses yeux ; — cause certaine de moralité.

Il faut que tout le monde sache lire , écrire et compter, et puisse ajouter gratuitement les connaissances spéciales à l'art ou au métier qu'il professe. — Aujourd'hui que certains ouvriers seuls savent lire, ils se comparent à leurs parents, à leurs

compagnons , se prennent pour des lK>mnies supérieurs, et sortent violemment de la voie heureuse et honnête, — et déraillent; — leurs compagnons plus ignorants les prennent pour des prophètes, pour des aigles, et les suivent.

Il faudrait rétablir « les devoirs », c'est-à-dire les corporations d'ouvriers, — mais il faudrait que ce ne fût pas un prétexte aux agitateurs, pour jeter les ouvriers dans la politique et les tumultes , ni au gouvernement pour trop faire sentir son action.

Par les « devoirs », des relations s'établissent dans toute la France entre les ouvriers de la même profession; on se connaît, on acquiert une réputation et une considération, d'après son talent et sa conduite, on s'entr'aide.

Une correspondance habituelle entre les « devoirs »

porterait à la connaissance des intéressés que telle

besogne dans telle ville, dans tel endroit a besoin

* de bras; que telle autre ville, tel autre endroit sont

encombrés d'ouvriers de telle ou telle profession.

Il faudrait que l'ouvrier « allant au travail », voyageât sur les lignes ferrées à prix extrêmement réduit, comme les militaires.

II faudrait surtout honorer le travail, aimer les ouvriers, ne pas Içs craindre et ne pas les exploiter, dans Tintérêt des ambitions personnelles en les flattant, en les enivrant, en les trompant, en excitant leur vanité et leur envie.

En 1848, dans le département que j'habi taisaient, je fus plus d une fois invité à me rendre dans les

assemblées .politiques et dans les clubs ; — c'est là que je pus étudier cette race dangereuse et ridicule créée par la lecture des journaux et les flatteurs ambitieux, de l'ouvrier poseur, phraseur, fanfaron, hâbleur et fainéant, pour qui on a inventé le nom prétentieux et peu mérité de (( travailleurs ».

J'eus occasion aussi de connaître des ouvriers très*honnèteSy très-intelligents, très-laborieux, et de le^ témoigner l'estime affectueuse qui leur était due.

Diçu sait combien de discours bêtement emphatiques, dangereusement flatteurs et empoisonnés on débitait aux uns et aux autres !

.Cependant, tout se remit dans l'ordre : — les ouvriers rentrèrent à l'atelier, dégrisés et ayant vu, la plupart, qu'on les avait joués et exploités.

Quelque temps après, je crus m' apercevoir qu'un des ouvriers dont je parlais tout à l'heure, semblait m'éviter. — Quand je le rencontrais, il tournait brusquement à l'angle d'une rue ou traversait, — ne regardait pas de mon côté» et ne voyait pas le salut cordial que je lui adressais. — Lorsque, après plusieurs de ces rencontres, je fus certaia de ne me pas tromper, je saisis la première occasion ; il traversa la rue^ je la traversai aussi; il hâta le pas> je le doublai, et, me campant en face de lui, je lui tendis la main ; -^ il hésita, allongea lentement le bout des doigts et les laissa tomber mous et inertes dans ma main, puis essaya de continuer son chemin :

^^ Un instant, lui dis-je, mon cher ***♦ — vous

allez, avant de me quitter, répondre franchement à ma question.

Voici plusieurs fois que je vous rencontre ; vous sembiez m'éviter, vous ne répondez pas au signe amical que je vous fais.

— Monsieur, me dit-il, c'est que je ne vous vois pas.

— Allons, ça n'est pas bien ce que vous faites là, ça n'est pas digne d'un homme et d'un brave ouvrier, — il faut me répondre franchement comme je vous parle, et me dire la vérité.

Vous me voyez très-bien, — et vous m'évitez; — autrefois vous veniez à moi, vous me tendiez la main, et vous serriez la mienne avec une vigoureuse étreinte, — je ne reconnais plus cette main dans la chose flasque que vous venez de me tendre en vous faisant un peu prier.

— Vous avez raison, M.Alphonse, répondit-il tristement, mais je vais maintenant vous dire la vérité.

Un grand nombre de ces messieurs, au temps des clubs et de la république, avaient l'air de tant nous aimer, nous estimer, nous admirer ! . — Ils nous serraient les mains, nous prenaient sous le bras^ nous menaient dans les cafés, — et comme ils nous parlaient! nous étions le peuple, le grand peuple, — nous étions le maître, le roi.

Puis, après que ça a été fini, — quand quelqu'un de nous a été pour tendre la main à ceux qui l'avaient tant caressé, il a été accueilli avec un froid regard et un air d'étonnement , — bientôt on ne nous a même pas rendu notre salut.

Et voilà pourquoi je vous évite, comme j'évite tous les bourgeois.

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— C'est-à-dire que vous pensez que Ton vous a flattés, accueillis parce qu'on avait peur de vous?

Cependant vous me connaissez depuis longtemps, vouis savez que je ne vous ai pas flattés, vous savez que je n'ai traité en amis que les honnêtes, les laborieux, les intelligents, que je ne vous ai jamais dit de ces grandes phrases bêtes qui ont grisé tant d'entre vous.

— Ça c'est vrai.

— Eh bien ! regardez-moi en face, et souvenezvous un peu, — vous savez bien que je suis pour le moins aussi fort que vous, — donc je n'ai jamais eu peur de vous, — j'aime les bons, et je me f... moque des méchants.

Dormez-moi la main cette fois, — mais une main d'homme, une main d'ouvrier, — une forte main d'honnête d'homme et d'homme laborieux, — une main dont on sente l'étreinte cordiale et vigoureuse, et n'insultez plus un ami, en ayant l'air de croire qu'il a pu jamais avoir peur de vous.

Ce qu'il fit de bon cœur et de bonne poigne, et à quoi il n'a plus manqué depuis, soit dans nos rencontres fortuites, soit dans ses visites à mon jardin, ou dans mes visites à son atelier.

On parle d'un rendez-vous de l'empereur de Russie, de l'empereur d'Autriche, de l'empereur d'AUemagne ; — c'est un terrible argument contre la

forme manarchique, que cette entrevue des trois empereurs.

Voilà trois hommes placés à la tête de trois grandes nations, uniquement par le hasard de la naissance*

J'ai^ en ma yie, vu d'assez près deux ou trois rois et leur entourage, — j'ai pu alors deviner ce qui m'a été expliqué ensuite, lorsque j'ai vu deux de mes amis portés successivement au pouvoir suprême en 1848.

Dès le premier instant et pendant les quelques mois qu'a duré leur souveraineté, il s'est immédia-* tement établi autour d'eux un cordon sanitaire pour empêcher la vérité d'arriver à leurs oreilles, — et je les étonnais quelquefois beaucoup, lorsque cette vérité, je la leur apportais en fraude comme une denrée de contrebande.

Qu'est-ce donc pour les rois nés sur les marches du trône!

J'estime que quand ils ne sont pas les plus méchants et les plus absurdes des hommes, il faut qu'ils aient été bien richement doués par la nature ou par la Providence.

Voilà une représentation des trois empereurs, donnée par leurs ministres ; — combien de fois ont-ils changé de costume, d'uniforme, de plumet, de décorations?

Lorsque Frédéric II mourut, on ne trouva que sept chemises dans une armoire,

Et on raconte qu'un étranger, visitant le palais de Polsdam, demanda à voir la garde-robe du roi.

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— Ah, dit l6 valet qui montrait le palais, — c'est que Sa Majesté est sortie.

— Raison de plus, dit l'étranger; — sans cela je n'oserais pas le demander.

— C'est que lorsque le roi est sorti, il n'y a plus de garde-robe, — il fait un peu froid, et il a tout sur lui.

Henri IV écrivait à Sully : « Mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués, »

Voilà donc trois hommes, — les nations qu'ils gouvernent ou sont censés gouverner, forment un total de plus de cent-vingt millions d'hommes.

Ils peuvent, le soir, après dîner, — en buvant leur café et en fumant un cigare , — disposer du sort de ces cent-vingt millions d'hommes, les jeter dans les désastres et les horreurs de la guerre ;

Leur faire quitter leurs maisons, leurs champs, leurs femmes, leurs enfants, — et les envoyer se battre au loin, tuer et se faire tuer.

Ajoutez les autres pays d'Europe qui représentent au moins une autre centaine de millions d'hommes; ils ne sont pas moins préoccupés de ce que pensent, de ce que disent, de ce que projettent, de ce que décident ces trois hommes, — quelque folie, quelque injustice, quelque cruauté qui puissent leur passer par la tête, il faudra tout subir; ils peuvent jeter près de trois cent millions d'hommes dans la frénésie d'une lutte longue et désastreuse, — ruiner, dévaster, dépeupler le monde.

Si les peuples étaient consultés, ils oseraient à peine confier une semblable puissance à un Dieu;

Et ils Tabàndonnent à trois hommes, qui, probablement, ne sont ni les meilleurs cœurs ni les plus grands génies du monde ni même de leur pays ;

A trois hommes élevés et maintenus dans Tignorance, à trois hommes que je veux croire aussi bons, aussi doux, aussi désireux du bien que n'importe qui, mais qui obéissent sans le savoir à l'ambition, à la férocité, aux folies de leurs ministres.

Au Havre, en 1848 on lisait sur tous les murs :

Nommons Morlot et Martinez, ouvrier.

L'ouvrier était ce qu'on appelait alors une pratique, — ce qu'on appelle aujourd'hui un c< travailleur » , comme les Grecs appelaient les furies Euménides, c'est-à-dire douces et avenantes;

Le bourgeois, un de ces aristocrates sans places, pour qui le libéralisme est une échelle.

Quand on eut réussi à faire nommer Morlot et Martinez, il s'agissait de se débarrasser de Martinez.

On l'invita à déjeuner à Paris, on le grisa — non pas dans les nuances tendres et élégantes — qui faisaient dire à Malitourne, je ne suis pas gris — je suis.,, lilas; mais dans les nuances les plus complètes et les plus foncées; puis on le fît monter à la tribune. — Dieu sait les gestes qu'il y commit et les discours ponctués de hoquets qu'il y proféra — la

tribune avait Tair d'un guignol en gaieté, et Martine/, d'un polichinelle en délire.

Il prit le verre d'eau, le goûta, le reposa sur le marbre avec dégoût en disant :

Pouah!

Et s'écria : Garçon, du vin!

Il finit par disparaître comme dans une trappe — il était tombé endormi — on l'emporta.

Le lendemain on lui fit entendre qu'il fallait donner sa démission.

La mode des ouvriers était passée — l'ardeur pour les clubs était éteinte — on fit nommer qui on voulut.

Pour tout le parti P. R., prétendu républicain, aujourd'hui comme alors — l'ouvrier n'est ni un menuisier, ni un charpentier, ni un maçon — c'est un ouvrier en révolution, un ouvrier en émeute, un ouvrier tireur de marrons du feu.

C'est toujours le rôle de Morlot avec Martinez.

Car M. Morlot , homme vaniteux, égoïste, peureux, se disait aussi républicain.

Seulement après le coup d'État, lorsqu'il fallut venir au secours de ceux que l'insurgé Bonaparte appelait les insurgés — et qu'il ne faut pas confondre avec les assassins et les incendiaires de la Commune — l'honnête et bon Goudchaux, qui avait été ministre avec (^avaignac, vint au Havre, comme partout, pour organiser les secours.

M. Morlot eut peur, et refusa sa maison pour la réunion d'un comité — cette réunion eut lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

Il existe une jolie épigramme grecque de Tempereur Julien sur la bière.

Qui êtes-vous? Bacchus? Mais de quel pays êtesvous le Bacchus? — Par le vrai Bacchus! je ne vous connais pas..., le vin sent le nectar, et vous sentez le bouc, etc. * .

Qui êtes vous? Vous, la République! — Par la vraie République! je ne vous connais pas.., ou mieux, je vous connais trop.

La vraie République, c'est le gouvernement des meilleurs élus par les bons, désignés par tous.

C'est la pauvreté fière et contente, c'est la sobriété, c'est la simplicité des mœurs; c'est l'amour de cette liberté qui a pour limites respectées la liberté des autres, et qui, se trouvant heureuse de n'avoir à obéir qu'aux lois, leur obéit pieusement; c'est le mépris des richesses, du luxe et de la vanité; c'est le courage, c'est le dévouement, c'est l'amour du travail et la religion du devoir ; c'est la pureté des cœurs, c'est la sincérité du langage, c'est l'amour de la famille et l'amour de la patrie lagrande famille.

Êtes-vous donc les meilleurs,** vous qui vous avancez en colonnes serrées à l'assaut du pouvoir?

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