‹ L'art d'être malheureuxChapitre 15 sur 20 · Je n'en connais que la traduction latine d'Érasme · texte numérisé non relu

Je n'en connais que la traduction latine d'Érasme

Quis? unde es Bacche? Per verum Bacchum, Non te novi : Jovis solum novi Ûlium :

lUe nectar olet, tu vero bircum

Sur quoi se fonde votre prétention à gouverner en maîtres ce grand et beau pays qui s'appelle la France ?

Est-ce sur la vertu? Est-ce sur la bravoure ? Estce sur la science? Est-ce sur les services rendus? Est-ce sur les grands talents ? Est-ce sur l'amour de la justice? Est-ce sur aucun des points auxquelsje disais tout à l'heure que je reconnaissais la vraie République ?

Dans ce bon pays de France où on crie si fort à l'ëgallté,

Il est à remarquer que, au fond, personne n'en veut.

Chacun l'exige, avec ses supérieurs — personne ne consent à l'accorder à ses inférieurs.

Après une révolution, le parti triomphant ne se contente pas de faire redescendre ses adversaires vaincus au niveau commun ; il prétend les enfoncer au-dessous et s'asseoir dessus. L'amour des distinctions honorifiques; choses excellentes si elles n'étaient ni prodiguées ni mal distribuées, montre encore combien est grande la haine de l'égalité.

Faute de la Légion d'honneur qui, malgré les abus imbéciles qu'on en a faits, est encore au moins une des décorations les plus respectées et les plus enviées, on s'accroche à des rubans de toute provenance, de toutes couleurs — sans s'occuper de les mériter, pourvu qu'on obtienne la permission de les porter. — On met à sa boutonnière des rubans

lildSy bleu de ciel, cuisse de nymphe émue, cheveux de la reine, caca dauphin, etc.,

Provenance d'un pays où on n'est jamais allé, dont on serait embarrassé de préciser la situation géographique — auquel on n'a ni l'intention ni le pouvoir de rendre jamais le plus petit service, dont le souverain, qui est censé vous donner la décoration, ignore complètement votre existence.

En France, peut-être encore plus que ailleurs, ou n'arme pas l'égalité — ce n'est pas un but, mais une échelle; échelle que Ton voudrait renverser aussitôt qu'on a gravi le dernier échelon et qu'on est arrivé à se jucher n'importe où.

Voyez la question des décorations — dans cette funeste guerre, où nous avons été si cruellement vaincus, et où si peu de gens ont fait leur devoir, il s'est distribué plus de croix pour faits de guerre, qu'après les victoires si inutiles de Grimée, qu'après les victoires chevaleresques remportées sur l'Autriche au bénélice de l'indépendance de l'Italie.

Une décoration est obtenue quelquefois par des moyens qui devraient en rendre à jamais indigne; non-seulement celui qui l'a obtenue en est fier, mais encore il est plus considéré par ceux mêmes qui savent comment la chose s'est faite;

Mais suivez le nouveau décoré — il voudrait que la facilité et la faveur qui lui ont fait obtenir sa croix fussent désormais supprimées; il voudrait qu'on fût désormais très-exigeant sur les titres des candidats.

Il se retourne avec dédain vers le premier qu'on nomme après lui et s'écrie :

— Ah ça! on donne donc la croix à tout le monde, on la prodigue, on en abaisse le titre, on la déshonore!

Faute de décorations — ou en outre des décorations, on imagine de temps en temps quelque autre signe de distinction qui sépare de la foule et du vulgaire ceux qui le possèdent, l'obtiennent, l'usurpent ou le simulent, — et on ne s'arrête devant aucune puérilité ;

Pendant longtemps les mains blanches, effilées, souples, molles — ont été réputées un signe de distinction, de race, d'aristocratie. — Cela prouvait que depuis et pendant plusieurs générations celui qui avait de telles mains n'avait pratiqué aucun état manuel ; n'avait fait — comme ont dit vulgairement œuvre de ses dix doigts, — ne s'en était servi que pour mettre des bagues, et, selon les époques, secouer le tabac de son jabot, ou friser ses moustaches. On établissait ainsi un, deux ou trois ou trente quartiers de noblesse, de fainéantise, d'oisiveté et d'inutilité; je doute fort que les rudes preux et les batailleurs chevaliers premiers auteurs des maisons nobles — se soient piqués d'une pareille distinction,

Très-charmante chez les femmes, dont les mains doivent être baisées, dont les mains doivent soigner, panser et guérir;

Mais plutôt honteuse pour les hommes.

En 1789, à la suite des mouvements et bouleversements politiques — d'autres « couches sociales » sont venues à la surface.

Il y avait là une légitime et utile révolution; — sous ce qu'on appelle l'ancien régime, la séparation des classes était arbitraire et abusive — toutes les voies étaient fermées à ceux qui n'étaient pas nés dans telles ou telles familles : — le droit d'aînesse, Tordre de Malte pour les hommes, les couvents pour les filles, perpétuant les fortunes dans un petit nombre de mains, y perpétuaient en même temps les honneurs, le pouvoir, les dignités, les fonctions publiques.

La patrie se trouvait privée des services que pouvaient lui rendre les hommes de cœur, de génie, de talent nés et inexorablement emprisonnés dans la roture; — elle devait avoir perpétuellement recours au même petit nombre de familles dont les descendants étaient souvent fort descendus ;

Il fallait faire ce que fait le laboureur qui, avec le soc de sa charrue, amène à la surface pour recevoir et nourrir le grain une couche inférieure qui remplace la couche supérieure épuisée.

Il serait facile de démontrer comment cette couche était alors épuisée et stérile; — je me contenterai de donner une seule raison qui fait que, dans une période donnée, la classe riche doit perdre sa prééminence et tomber dans l'infériorité.

Dans la classe du peuple — les enfants mal constitués, mal venus, rachitiques meurent presque en naissant : — dans la clause riche, au contraire, on

L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 25i

dispute et on enlève à la mort ou au bocal un grand nombre de fœtus incomplets, chétifs, demi-avortés.

Il n'en est plus de même aujourd'hui; — aujourd'hui, tout est ouvert à tous — non-seulement le fleuve a rompu sa digue, mais il a aussi emporté ses berges et ses rivages; — il y a bien plus de réputations usurpées que de talents et de génies méconnus; — rien n'empêche le soldat de devenir maréchal de France, l'ouvrier et le paysan ministres, et les uns et les autres présidents de la république.

Aussi lorsque M^ Gambetta^ peu maître de sa langue, en pleine Assemblée des représentants de la France, a osé annoncer l'avènement des « nouvelles couches sociales », on a le droit et le devoir de se demander : Que faut-il entendre par ces paroles ou plutôt par cette menace?

Pourquoi l'avènement des « couches », quand rien n'arrête l'essor des individus? — quand il n'est aucune barrière ni aucunes bornes, je ne dirai pas au génie, au talent, mais à l'ambition, à l'audace des individus? Où sont les barrières, où sont les bornes, où sont les digues? Que voulez- vous renverser?

Voulez-vous une preuve irréfutable de ce que j'avance? Nous la trouverons en M® Gambetta luimême, un avocat sans cause, sans talent supérieur, sans expérience, n'ayant jamais étudié que le carambolage et le besigue — pilier de café, ne sachant de

la politique que| ce qu'en peuvent enseigner des articles de journaux, lus en buvant l'absinthe entre deux parties de dominos.

Cet homme n'ayant pas même l'audace, Fénergie, le mépris du danger qui ont pu quelquefois, en temps de révolution, suppléer la capacité, les études, le talent, l'expérience.

Cet homme a été cependant maître absolu de la France pendant quelques mois ; il a été le successeur de Charlemagne, de François I®', de Henri IV, de Louis XIV — il a été roi de France.

Il est vrai de dire que lorsque nous serons à une distance suffisante des événements pour les bien voir, comme on se met au point pour examiner un monument; — lorsque l'histoire énumérera, classera, étiquetera les misères et les hontes de cette époque néfaste, le règne de M® Gambetta sera une des plus tristes, la première peut-être d'entre nos hontes — et son impuaité sera la seconde.

Donc il faut établir ce qu'on doit entendre par a l'avénement des nouvelles couches sociales » dont l'avocat en question nous a menacés en même temps qu'il annonçait que le parti soi-disant républicain, dont il était alors le chef (je le crois fort descendu aujourd'hui), refusait de se séparer de la queue composée des voleurs, des assassins, des incendiaires de la Commune, lesquels il avait cependant abandonnés dans la- lutte, dans le danger, dans l'expiation;

Ce qu'il faut entendre, c'est l'avénement de l'anarchie, de la violence, de la ruine, de la misère pour tous : — le règne d'abord des médiocres et des fous.

des avides, des vaniteux, puis des coquins, puis des scélérats.

Pourquoi de « nouvelles couches » ? Quel est celui qui oserait dire qu'il est aujourd'hui — pour aucun individu — » une seule barrière qui ferme aucune carrière, aucun but au génie, au talent, au travail — puisque ces barrières n'existent pas même pour ceux qui n'ont ni génie, ni talent, ni amour du travail, puisque Maître Gambetta a été roi de France?

Les gens irrésolus prennent avec empressement les chemins qui conduisent à des carrefours, — c'est-àdire à des points de la route où on pourra,'si Ton veut, changer de direction, ce qui permet en tous cas de ne se décider que plus tîird sur la ligne à suivre, c'est pourquoi la prorogation pour quatre mois de la Chambre des représentants a été votée sans débats.

En effet, personne n'est prêt, — personne n'est assez content de son jeu pour commencer la partie, tout le monde veut « refaire »et « demande des cartes », espérant recevoir du hasard, — et peut-être d'une c< coupe sautée » , ou d'une « carte filée » les atouts qui lui manquent.

Après de longs et ardents débats, qui n'ont eu pour résultat que de montrer, ce que j'ai souvent constaté, à quel point de vulgarité et de grossièreté est des-

cendu ce qu*on appelait autrefois « Féloquenee de la tribune », nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour, — chacun des trois partis en présence, — république, empire, monarchie — voit les deux autres se réunir contre lui, aussitôt qu'il essaie

de lever la tête.

On né recule pas devant les alliances les plus étranges, — parce que aucun parti n'a au fond de principes et de conviction, et que tous sont d'accord sur un seul point, s'emparer du pouvoir, des places et de l'argent.

Le parti de la France n'a pas réussi à se constituer.

On a dû arrêter et mettre en prison comme escrocs quatre hommes qui, à divers titres et dans divers partis, deux au moins dans tous les partis — ont été quelque chose dans le gouvernement de la France — un même ministre, etc.

Un des grands malheurs déchaînés sur notre malheureux pays par les révolutions et les changements de gouvernement — c'est que chaque nouvel intrus au pouvoir souverain doit payer et récompenser ses complices — et que, à tous les degrés du pouvoir, on remplace des hommes rassasiés, repus et gras par des hommes maigres esurientes et sitienteSf mourant de faim et de soif. C'est que à chaque nouvel exemple de ces élévations, de ces fortunes dues à l'intrigue, au mépris des lois, à la

violence, on voit s'accroître d'une façon effrayante le nombre de ceux qui embrassent cette carrière facile et se mettent sur cette route qui conduit aux sommets sans fatigue, sans travail, sans capacité.

Par la bassesse, par l'effronterie, par le mensonge, par la servilité, par la persévérance à dévorer les affronts, par la sédition, la rébellion, par le crime

— on voit certains arriver à occuper des places qui, pour être passablement remplies, exigeraient beaucoup de sagesse, de prudence, de courage, de dévouement, de lumières et de probité.

De là les foules pressées se mettant en route pour les mêmes destinées où quelques-uns parviennent;

— de là tant de scélérats, de coquins, de chenapans, de drôles, de maroufles, de pignoufs prêts à bouleverser le pays pour personnellement faire une fortune que de nombreux exemples leur montrent possible et qui se croient capables de gouverner l'empire de Charlemagne.

Chacun de ceux qui par l'intrigue, la servilité, l'effronterie, le crime ou le hasard sortent de la foule desdits scélérats, coquins, chenapans, drôles, maroufles, piqixoufsy etc., et arrivent à une position, en décide pour le moins vingt autres non moins scélérats, non moins coquins, non moins chenapans, non moins drôles, non moins maroufles, non moins pignoufs^ à se mettre en route sur ses tfaces.

Car il ne faut pas se le dissimuler, quelques-uns finissent par arriver — si beaucoiip « trouvent les galères à moitié chemin de la fortune, des honneurs et du pouvoir — quelques-uns trouvent la fortune.

les honneurs et le pouvoir à moitié chemin des galères. »

On me demandait une fois comment il se fait que les hommes'et les femmes qui remplacent le divorce par un mutuel et fréquent empoisonnement se servent toujours de Tarsenic et du phosphore, qui laissent des traces si visibles; — n'est-ce pas un bienfait de la Providence qui veut que le crime soit puni?

Les bienfaits de la Providence, répondis-je, nous en sommes environnés, il y en a sur nos têtes, — Cœli enarrant gloriam Dd, — il y en a sous nos pieds.

Mais ici, je ne crois pas que la Providence se manifeste aussi visiblement : il y a même quelque chose de triste et d'un peu eifrayant à dire, — c'est que peut-être on ne découvre que les empoisonnements naïfs et mal faits par l'arsenic et le phosphore et que les autres restent ignorés et impunis.

De même que parmi les coquins, ceux-là sont pris, qui sont trop pressés, qui sont tout à fait dénués, qui ne peuvent pas traîner jusqu'à l'exécution de leur « grand coup », auquel s'il réussit, eux d'abord, les autres ensuite, donneront un nom honnête, ceux qui, chemin faisant et pour le pain quotidien, <c leur pain quotidien \ est cher, — sont obligés de faire quelques menues escroqueries, filouteries, que personne n*a de chance de partager avec eux, et qui conséquemment n'ont pas de parrains complaisants et gardent leur nom d'escroqueries et de filouteries.

Tel qui la nuit prochaine espérait dévaliser un

Rothschild, — se fait arrêter le matin parc^ qu'il s'est laissé aller à « faire un mouchoir » pour son déjeuner.

Savons-nous ccwnbien nous avons vu, nous voyons encore en place des gens qui ne valent pas mieux que ceux qui n'ont pas réussi?

J'ai eu à ce sujet non-seulement des révélations, mais des confessions bien étranges.

Le diable les porte sur une montagne, d'où il leur montre les honneurs, Targent, les jouissances sans travail.

Et, comme un croupier de roulette, il leur crie :

« Faites vos mises. Messieurs. »

Je rends le jeu de plus en plus avantageux pour les pontes ; -=- au lieu de ne jouer que de l'or, comme au trente et quarante des établissements vulgaires, — au lieu de ne pas jouer moins de cinq francs, comme à la roulette ordinaire, — j'accepte les mises de oO, de 5 centimes, on peut même jouer sur parole. — Il n'y a plus ni double zéro ni zéro simple.

Au lieu de trente-six fois la mise , je paie trentesix mille fois.

Accourez, à tous coups Ton gagne.

Voyez M. un tel qui est venu au jeu avec un franc qu'il avait emprunté; — eh bien! il a fait sauter la banque.

Voyez .cet autre, qui a jeté sur le n** 13 un bouton de culotte que j'ai fait semblant de prendre pour un louis d'or. — Eh bien! le n° i3 est sorti, et je lui ai payé 36,000 louis d'or, — avec quoi il a

acheté des maisons de ville et de campagne, des voitures, des chevaux, des femmes à chignons queue de vache, des décorations, de la considération, des [j flatteurs et des parasites.

Le jeu est dans tout, dans la politique, dans les affaires, et on joue avec des dés pipés, avec des cartes biseautées, — et on sait combien les joueurs deviennent indifférents à tout ce qui n'est pas le jeu.

C'est ce qui fait que, aujourd'hui, on habite un pays, mais on n'a plus de patrie. — On veut recevoir ou plutôt prendre, ça va plusjvite, mais on ne veut pas donner, ni faire le moindre sacrifice.

La politique devrait être une science, — je crois que ça l'a été autrefois, — aujourd'hui c'est une avidité, une faim, une soif ; -^ ça ne s'étudie pas plus que la faim et la soif, — on sent quand ça vient, — et alors, si on n*a pas d'argent, on enfonce les boutiques des boulangers et les comptoirs d'étain.

La politique devrait être, a été peut-être, une science, de l'espèce de la science de la médecine.

Il faudrait, il fallait de longues études perfectionnant et ornant une grande intelligence : l'histoire, la philosophie.

L'anatomie du corps social -^ rostéologiey la myologie, la névrologie, etc»»

La diagnostique, etc„ etc*

Mais, — nom avons changé tout cela^ — on n'étudie que ses propres besoins et ses propres appétits \ — un avocat ignoranti ou inhabile, ou paresseux, trouve les places occupées par des confrères instruits, éloquents, laborieux; il lui reste une ressource» un pis aller — le pouvoir, — un ministère, la présidence de la république, une sous-préfecture, un bureau de tabac; pour commencer il cherche, il obtient, il achète, peut-être» la défense d'un gredin, — puis après avoir plaidé contre la loi, contre le sens commun, contre la société, contre la morale, et avoir fait condamner son drôle au maximum de la peine encourue en insultant les juges, — il pense qu'il est mûr pour « représenter son pays ».

Quand je dis « son pays » c'est une façon de parler; — il cherche une localité le plus loin possible des lieux où il est né, où on connaît son père l'épicier vendeur peut-être à faux poids, — ou pis que cela,

— loin du pays surtout où on le connaît lui et ses mœurs et ses habitudes, et son caractère et sa petite vie; c'est là qu'il a soin de poser sa candidature*

De la politique, de l'histoire, de la philosophie, il ne sait pas un mot, — des besoins, des produits, des intérêts du département qu'il est censé représenter, pas davantage.

D'autre part, qui se présente contre ce champion?

— un ex'seigneur ruiné, — un homme qui de la

politique ne sait qu'une chose, — c'est qu'il voudrait êtfe ministre, soit pour l'argent, soit pour la piaffe; — un marchand enrichi qui a une famille à caser, — un autre avocat, qui n'ayant pas les poumons de l'emploi, et trouvant d'ailleurs la place de grand débagouleur et d'orateur de balcons occupée, se fatigue de servir de doublure, de jouer les utilités, et se campe de l'autre côté, — comme conservateur par avance de ce qu'il espère obtenir de la faveur, de même que son ami d'hier, son adversaire d'aujourd'hui, attend pour se faire conservateur, à son tour, d'avoir pris quelque chose de vive force ou par embûche; — ça lui est bien égal de parler pour ou contre, — il n'a guère appris que cela dans sa vie, — voyez Maître Clément Laurier,

— voyez vingt autres.

Aussi quelle politique fait-on? la médecine des charlatans de places publiques.

Une clarinette, une grosse caisse, des cymbales,

— un habit rouge, un plumet, — quelque chose pour monter dessus; un cal^riolet, une borne, un balcon, une table de cabaret.

Voilà pour l'opposition.

Quant aux conservateurs, ils prennent un air grave, — l'habit noir, la canne à pomme d'or ; ils examinent les symptômes, — et tâchent de les faire disparaître ou de les masquer. — Un bouton?

mettez dessus un emplâtre, — si ça ne le guérit pas, ça le cachera. — Un chancre, brûlez-le c.

Et après? après vous le rebrûlerez s'il reparaît; — un rhume, mouchez-vous et Dieu vous bénisse ; —

VOUS avez le nez rouge? — mettez dessus de la poudre de riz.

Quant à chercher quel état pathologique dénoncent les symptômes, ça serait long, difficile, trop laborieux, et puis il faudrait savoir.

Vous avez le nez rouge, — peut-être faudrait-il cesser de boire.

Quelle est la cause des boutons, des fistules, des chancres ? quel venin circule dans vos veines 1 — quelle affection attaque vos os, vos nerfs, etc. ?

Ah bien, vous m'ennuyez !

Et croyez-vous que la plupart reconnaissent leur ignorance et en souffrent, cherchent à étudier, s'efforcent d'apprendre? Nullement, L'estaminet, le cercle, le salon, les dîners, les soupers... et le reste occupent leurs loisirs, selon la situation, l'éducation, la sphère de chacun ; — et puis d'ailleurs il ne s'agit pas de guérir le malade, — il s'agit de débiter su propre drogue et ses fioles, d'empocher,, . et puis,

— la musique, — et fouette, cocher !

La France, ou plutôt la société, est évidemment empoisonnée, — ses nerfs, ses muscles, ses os, ses veines, tout est travaillé par un venin, par un « virus » qui de temps en temps se trahit au dehors par des symptômes effrayants et hideux. — 11 ne suffit pas de soigner ou de masquer chacun de ces symptômes à mesure qu'il paraît, — il faut une cure radicale;

— cette cure j'ai la conscience que je l'ai indiquée.

— Mon projet de constitution peut admettre des corrections, des adjonctions, — mais je maintiens

qu'il présente de grandes chances de Salut pour la malade. Mais qu'est-ce que ça fait aux \)harlatans? Si la France se portait bien, c'est absolument, pour Fontanarose, comme si elle était morte, car elle n'aurait plus besoin de Fontanarose et des autres charlatans ; elle n'achèterait plus leurs drogues , leurs spécifiques, leurs panacées, leur orviétan, et ils ne vivraient plus grassement aux dépens de la malade; — quelques-uns, les plus fortg, cultivent la maladie, — mais le plus grand nombre ne s'en occupent même pas.

Il est à peu près établi par les statistiques, que la production de la France, répartie également entre tous les individus, donnerait pour chacun, environ 75 centimes par jour.

Mais, comme il y a énormément de gens qui dépensent dix fois, et beaucoup de gens qui dépensent cent fois cette part de 7S centimes.

Il y a conséquemment immensément d'autres gens qui n*ont pas ces 75 centimes, ni inème la moitié.

Or, de toutes les égalités réclamées, il n'en est jusqu'ici qu'une seule conquise ou à peu près. — C'est l'égalité des besoins et des dépenses.

Comment faire?

Augmenter infatigablement la production, — car la France, pays fertile entre tous, est loin de produire tout ce qu'elle peut produire. — Il faut donc courir à l'agriculture comme on court à un incendie.

Loin de là, grâce à la petite politique, à la poli^ tique d'expédients et d'intrigues, tout tend à agrandir les villes et à y attirer une population qui diminue le nombre des producteurs et augmente hors de toute proportion le nombre des consommateurs^ — car je Tai déjà dit, «^ le paysan devenu ouvrier dans les grandes villes, consomme deux fois et souvent quatre fois ce qu'il consommait dans la ferme.

Mais ce qu'il faudrait obtenir^ ce serait le retour à la terre, notre bonne nourrice, — à la terre, — la seule source de la vraie richesse. — Une idée :

« Tout propriétaire faisant acte de résidence et de gestion personnelle sur un domaine de tant d'hectares, ou de simple présence continuelle sur un domaine double d'étendue, sera autorisé à ajouter à son nom patronymique, le nom de sa terre et à signer, avec cette addition, tous les actes authentiques, »

Je comprends la présence à Paris des ouvriers consacrés aux industries parisiennes, mais je n'y comprends pas l'existence des grandes usines» des grands ateliers dei^onstruction, de produits de toutes sortes, etc.

Le séjour d'une capitale et d'une grande ville, est beaucoup plus coûteux que celui des petites villes, et surtout que le séjour à la campagne, où une usine employant un grand nombre d'ouvriers forme par elle-même un village où tout le monde se trouve lié par les mêmes intérêts.^^Â Paris et dans les grandes

villes, tout est plus cher, les denrées, les loyers, etc., etc. De plus, Tattraitdes distractions coûteuses, l'entraînement de l'exemple, la possibilité de se faire croire qu'on trompe d'autres q-ue soi en se déguisant en « monsieur, » tout, malgré l'élévation forcée des salaires, tend à entourer la vie de l'ouvrier de plus de difficultés, de privations, de désirs impossibles à satisfaire, de surexcitations fiévreuses.

L'ouvrier est moins heureux même avec un salaire supérieur, lequel salaire rend la main-d'œuvre plus coûteuse et les produits plus chers.

Seulement la proximité du pouvoir, les chances d'obtenir par des protections, des transactions, des corruptions, quelquefois des menaces fixent à Paris de grandes industries qui produiraient ailleurs à meilleur marché et, conséquemment trouveraient des débouchés plus faciles.

Je ne veux parler aujourd'hui que du sort plus heureux de l'ouvrier, hors des grands centres de population.

J'ai visité, à diverses reprises en France et en Espagne, des usines métallurgiques construites et dirigées par mon frère Eugène, et voici ce que j'y ai vu. »

Des habitations saines, commodes, uniformes, étendues en proportion du nombre des membres de chaque famille, proprement, parfois coquettement tenues. Une population de cinq ou six cents, quelquefois de mille ou douze cents ouvriers agglomérés, formant un village ; les provisions achetées en gros par l'administration de l'usine, et cédées en détail,

au prix coûtant, c'est-à-dire à bas jirix à tous les ouvriers. — Quelques vieillards des deux sexes, exerçant de petites industries utiles ; — deux écoles. Tune pour les garçons, l'autre pour les filles. — Je me souviens entre autres d'une très-belle personne, fille d'un forgeron, qui, dans une de ces usines, dirigeait l'école des filles.

Autour de chaque maisonnette, un jardin cultivé avec amour, avec orgueil par ses possesseurs, chacun s'efforcent à l'envi d'avoir les premiers et les meilleurs légumes, les fleurs les plus rares, et les plus belles. — A chaque jardin, une tonnelle verte et fleurie couverte de chèvre-feuilles, de jasmins, de liserons, de rosiers grimpants ; où les femmes travaillaient et où toute la famille mangeait pendant la belle saison.

Le dimanche et les autres jours fériés et aux heures de repos, la chasse dans les bois et les campagnes appartenant à l'usine, la pêche dans les cours d'eau, rivières et ruisseaux qui alimentaient les réservoirs fournissant le moteur hydraulique ; les promenades à la recherche des premières violettes.

Deux grands jeux de boules; une enceinte d'arbres où, sur un sol bien uni, on dansait le dimanche soir.

Chacun, connu, estimé, sans erreurs et sans tromperie possible d'après son talent, ses qualités et son caractère, — l'arislocratie formée des plus intelligents et des plus laborieux.

Pas de semblants ruineux , personne ne pouvant espérer abuser les autres sur ses revenus, chacun sachant ce que gagnent les autres.

Les mariages se faisant dans l'usine, à la chapelle de l'usine, entre jeunes gens se connaissant depuis longtemps, ayant pu s'étudier par une fréquentation de toute leur vie ; filles et garçons ne pouvant se faire remarquer qu'en se montrant laborieux, intelligents, rangés, économes, doux de caractère et énergiques à la besogne.

Une petite bibliothèque de livres les uns instructifs, les autres intéressants et amusants, appartenant à l'usine, à la disposition des ouvriers.

Certes, j'ai vu là des populations réellement heureuses.

Comparons-les à l'ouvrier de Paris.

Il habite un logis très- cher, mais ayant l'air d'un taudis au milieu des palais et des logements somptueux, logis enfumé, peu aéré, où le soleil n'entre jamais, logis triste qu'on îie pense ni à orner ni à rendre plus agréable. •

La vie chère, et cependant pieifie de privations ; à chaque pas, des objets d'envie, des^^niets, des vêtements étalés d'une façon provoquante, Ifiais réservés à de plus « heureux ». ^

Dans les rues, dans les lieux de réunion oï^de distraction, un assemblage au hasard de gens o^ diverses professions, de revenus, de gains plus ou"*" moins disproportionnés, plus ou moins vrais, plus ou moins avouables ; chacun mentant sur sa position, aflSchant des dehors luxueux doublés de misère se déguisant en quelqu'un de plus riche qu'il n'est. L'ouvrier abandonnant les vêtements de velours de coton que j'ai vus autrefois, larges, aisés, laissant

aux mouvements de son corps et de ses membres robustes, la grâce rustique de la force, pour revêtir Thabit et la redingote du monsieur, — lesquels, devant durer longtemps, sont toujours à la mode d'une autre époque, mal faits, gênants, ridicules.

Et dans ces réunions, comme on y rencontre des femmes de tous les états, de toutes les positions, — toutes déguisées, attifées d'une façon ruineuse ou pis, — l'ouvrier n'ose pas mener sa femme ou sa fille, qui se sentiraient humiliées par les toilettes des autres ; alors il les laisse à la maison et va seul. Les distractions où les hommes ne sont pas en présence des femmes tournent vite à la grossièreté; on joue, on boit, on revient à la maison malade, triste, de mauvaise humeur, ivre. La femme et la fille qui se sont ennuyées, font un accueil aigre et grognon, on se querelle, on ne s'aime pas, leaiplaisirs bêtes, fatigants du dimanche doivent être payés par les privations du reste de la semaine.

On devient malheureux, envieux, méchant, triste ; on boit et on va à l'émeute.

Les mariages se font au hasard, à la suite d'une rencontre fortuite, sans qu'on puisse connaître bien et la famille à laquelle on s'allie, ni la femme, ni l'homme à qui on s'unit, — les enfants ne sont élevés ni au grand air ni sur l'herbe, leurs jeux se passent sur le pavé et dans les ruisseaux des rues. Ces jeux ne peuvent consister qu'à casser quelque chose, à tourmenter des animaux, à se jeter des pierres.

Ne serait-il pas sage et urgent, et dans l'intérêt de tous, qu'un gouvernement favorisât de tout son pouvoir rétablissement et le transfèrement des grandes usines et des grands ateliers hors des grandes villes, dans des conditions incontestables de salubrité et de bien-être au physique et au moral pour les ouvriers — et de sécurité pour la société?

Mon frère Eugène Karr, ingénieur, constructeur et directeur de forges depuis plus de trente ans, — a publié sur ce sujet un travail très-court, très-net, très-intéressant et très-concluant.

Il cherche les raisons qui ont pu faire établir et maintenir à Paris ou à ses portes, ces immenses et nombreux ateliers qui renferment plus de cinquante mille hommes, — et il avoue qu'il ne les trouve pas.

Les plus imporJipmts de ces ateliers sont les ateliers de construction de machines,d'outils, de wagons, etc., les fonderies, les forges etc.

« Les matières premières qu'emploient ces industries sont la houille, le coke, les fontes brutes, les cuivres, les aciers, les tôles, les fers-blancs, les bois débités, etc.

» La houille et le coke viennent, pour la presque totalité, (ï Angleterre et de Belgique — les fontes viennent à! Angleterre^ â! Ecosse et de Belgique — les fers^ ceux qui ne viennent pas de la Suède, — sont tirés pour leur majeure partie, des forges du Berrij, de Montalaire, de la Basse -Indre près Nantes; — les aciers sortent des fabriques de la Loire, de V Isère, de YAriége et de la Savoie, — Jes cuivres de l3.,Rtissie,

de YEspagnCyde V Angleterre; — les tôles et les/Î5rshlancs en très-grande partie de Y Angleterre et des fabriques françaises, presque toutes très-éloignées de Paris, — les bois viennent de la Suède^ de Y Amérique très-peu des forêts françaises.

Donc ces matières, pour venir à Paris, traversent une partie de la France et arrivent chargées de la dépense de leur transport.

» Est-ce donc pour. Paris que travaillent tous ces ateliers? — Non, à part de rares exceptions. — Les produits fabriqués retournent pour leur presque totalité, en se répandant dans tous les départements, aux extrémités de la France d'où sont venues les matières premières qui ont servi à leur confection — ces produits souvent même sont expédiés hors de France.

» Est-ce parce que les salaires des ouvriers sont à bas prix à Paris, que les fondeurs, les constructeurs, etc., s'y sont installés? — Non, le prix de la journée de l'ouvrier à Paris est notablement plus élevé qu'en province, — les. terrains mêmes insuffisants, et les logements y sont beaucoup plus chers.

» Il y a donc un désavantage marqué pour les industries installées à Paris, en face d'ateliers qui le seraient hors de Paris et des grandes villes rapprochées de la mer, ou des grands cours d'eau, qui leur apporteraient à bien meilleur marché les matières premières et remporteraient leurs produits confectionnés, etc., etc., etc. »

On comprend que je supprime et les chiffres et

d'autres raisons très-concluantes qui s'adressent aux gens spéciaux.

L'ingénieur s'occupe ensuite du sort des ouvriers à Paris, — après leur avoir rappelé qu'il a passé « trente années de sa vie parmi eux, tant à Paris qu'éloigné de Paris, et qu'il connaît leur vie, leurs goûts, leurs besoins, leurs habitudes.

» Le salaire des ouvriers est plus élevé à Paris, il est augmenté d'un tiers, d'un quart, pour quelquesuns, parfois même de la moitié. »

Mais il passe en revue les logements, la nourriture, « le vin, qui, dit-il, fait faire tant de sottises aux ouvriers, mais qui cependant est nécessaire à l'homme qui travaille, »

Et il fait le procès au vin de Paris, trè^-cher, sophistiqué, malsain, empoisonneur.

Il résulte, — que l'ouvrier, plus chèrement payé, y est plus pauvre, moins heureux qu'en province, sous le rapport de la vie matérielle et de celle de sa famille.

Puis il fait un tableau comparé de la vie de l'ouvrier à Paris, ou à la campagne, où il jouit, dans une grande aisance relative, de la salubrité, des distractions, des plaisirs honnêtes et gratuits, — et les partage avec sa famille.

Et il conclut que, après ce qui se passe et ce qui s'est passé à Paris, à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux,

Autant dans l'intérêt des industries, que dans l'intérêt des ouvriers eux-mêmes, et des grandes villes et surtout de Paris, — les grands ate-

liers devraient être éloignés de ces centres, comme établissements insalubres,

« La capitale ne gagnerait-elle pas à être seulement la première ville du monde, pour son commeixîe, son luxe, ses édifices, ses musées, ses théâtres, etc.? Est-il nécessaire qu'elle soit encore une ville de fabriques? ».

Cependant — comme la politique depuis long-temps — peut-être depuis. • . toujours — wsauf à de très-rares intervalles — consiste non pas à s'occus per du bonheur des sociétés,

Mais à prendre, surprendre, garder, reprendre les places, les dignités, la puissance et l'argent,

A usurper, à escroquer, pour y parvenir, une popularité aussi malsaine que momentanée :

Depuis vingt ans surtout on a engagé, par tous les moyens, les villes à s'agrandir, à s*embelHry — à s'endetter surtout et à préparer pour l'avenir et les générations futures une situation qui, surchargée de la nécessité de payer les caprices et les vanités du passé, leur rendra impossible de subvenir à des besoins nouveaux.

En même temps, on élargit cette zone pestiférée qui s'étend fatalement autour des villes.

Ces considérations nous ramènent tout naturellement au paupérisme, que nous ne nous lasserons pas d'étudier dans ses causes, en cherchant les moyens les plus efficaces pour en arrêter l'extension.

Après la Commune, le 3"*® conseil de guerre a eu à juger un spécimen curieux du caractère français.

Ferdinand Cabin a exercé des fonctions élevées pendant la Commune, — il était « intendant général à FHôtel de Ville » ; accusé pour ce fait, il a pu établir aux débats que, s'il a, à cette époque, dépensé passablement d'argent à «s'amuser», — c'était, en effet, le moment ! — c'a été surtout l'argent de sa mère, tenant un restaurant à l'avenue d'Italie, — et le président du conseil, le colonel Dulac, reconnaît qu'au point de vue de la probité, l'accusé paraît irréprochable.

Des renseignements obtenus et des témoignages apportés à l'audience, il résulte que Cabin ne s'est jeté dans les affaires publiques ni par avidité ni par sentiment de dévouement; son seul mobile, comme l'a dit un des témoins, a été :

« L'amour du galon. »

En effet, Cabin, en sa qualité d'intendant général, s'était adjugé un képi orné de six galons d'argeat et de trois étoiles, — une constellation.

Mais tant de galons et tant d'étoiles ne tardèrent pas à exciter l'envie ; — les frères May, intendants divisionnaires, qui avaient des prétentions exclusives aux trois étoiles, le firent mettre en prison, où on l'oublia quelque temps; puis un jour, il vint un magistrat de la Commune qui lui demanda •

Pourquoi êtes-vous en prison ? Cabin répondit : Je n'en sais rien.

— Ni moi non plus, dit le magistrat ; alors allezvous-en.

Cabin sortit de prison avec son képi, ses six galons, mais avec deux étoiles seulement, — une étoile avait été sacrifiée aux frères May, des gaillards qui ne badinent pas sous le rapport des étoiles qui leur sont dues — pour conjurer leurs mauvais sentiments, en s'avouant usurpateur d'étoiles.

Cabin déchu d'une étoile, zodiaque diminué, reprit tranquillement les fonctions interrompues par son emprisonnement, — il se dit que deux étoiles c'était* encore très-joli, — qu'il y a beaucoup de gens qui n*en portent pas du tout, et que ces deux étoiles suffisaient encore pour exciter le respect, l'admiration, — et hélas! l'envie des populations; c'est ce dernier sentiment qui se manifesta le plus franchement, puisque le pauvre Cabin fut dénoncé comme s' étant livré à des vols, à des concussions, à des pillages dans l'exercice de ses fonctions ; — accusation qui, au grand étonnement du président du conseil de guerre qui l'avoua, — ne se trouva pas fondée, — il n'avait jamais, paraît-il, rien volé qu'une étoile, et aux frères May, et il l'avait rendue.

Cabin n'est pas un voleur — il n'a fait de mal à personne, pendant qu'il était dans les étoiles — il a même rendu quelques services désintéressés à des négociants qui venaient devant le conseil de guerre en rendre témoignage, et la loi ne se prononçant pas plus sur l'usurpation d'étoiles que sur le vol de la lune, Cabin acquitté s'en retourne, — le front

274 L'ART DÊTRE MALHEUREUX

celle fols complètement dénudé d'étoiles;— aux fournaux maternels de la barrière d'Italie où il pourra contempler d'un œil mélancolique les milliers de petites étoiles qui s'échappent en étincelles du charbon qui brûle sous les casseroles.

Le cas de Cabin nous présente le défaut plus risible que haïssable de Fancien caractère français — « l'amour du galon » ; — mais aujourd'hui, et Fétonnement du président du conseil en fait foi ~ on y a ajouté l'avidité furieuse du luxe, des plaisirs, des jouissances coûteuses ; -^ autrefois le Français, frondeur, querelleur, batailleur, se battait pour se battre, pour vaincre ; — aujourd'hui, plus sauvage, il ne se contente plus d'abattre son adversaire, il veut le manger, et malheureusement Cabin est une exception; — autrefois en France on buvait du vin en invoquant Vénus, les amours et surtout la gaieté.

Aujourd'hui on boit tristement l'eau-de^vie et Vab' sinthe, en invoquant tout bas le pillage, l'incendie, l'assassinat ; — le vin rendait insouciant, l'eau-de-vie et l'absinthe rendent morne, désespéré, envieux, cruel.

« A Mulhouse, les probabilités de vie, qui sont, pour les enfants des négociants et des gens aisés, de vin^^t-neuf ans^ ne sont que de deux ans pour les enfants de Yindustrie cotonnière ^

Page 1