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L'ART D*ÉTRB MALHEUREUX 55
terre rougit de grains de poussière, autant de milliers d'années l'auteur de ce méfait restera dans le séjour infernal (XI, 207),
— Dans TAsipatravana, forêt qui a pour feuilles des lames d'épée (XII, 7S).
Un brahmane, possédant le Rig-Veda entier, ne serait souillé d'aucun crime, même s'il avait tué tous les habitants des trois mondes (XI, 261).
Après le brahmane tiré de la bouche de Brahma, vient le kchatriya tiré de son bras — c'est la classe militaire, la classe des rois (I, 89).
Ensuite le t;at5j/a,— classe des laboureurs et des marchands — tiré de la cuisse de Brabma (I, 90).
Ensuite le soudra^ tiré du pied.
— Le soudra n'a rien à faire dans la vie que de servir les classes précédentes (I, 01).
— On ne doit pas donner un conseil à un soudra^ ni lui enseigner aucune pratique de dévotion, ni aucune loi (IV, 80).
— Les hommes qui exercent à tort les arts libéraux sont des voleurs (IX, 289).
— Le mariage d'un membre d'une des classes sacerdotale, militaire et commerçante — avec une fille sovdra est impur (X, 4-12).
— L'abandon de la vie pour le salut d'un brahmane fait parvenir au ciel les hommes de vile naissance (X, 62).
— Que le soudra qui se livre aux occupations des supérieurs — soit dépouillé ou banni (X, 96).
— Servir les brahmanes est l'action la plus louable et la seule récompensée pour un soudra.^
— Un soudra ne doit pas amasser de richesses
superflues, car cette insolence offenserait les brahmanes (X, 129).
Que tout homme, selon ses moyens, tasse des présents aux brahmanes, — après sa mort il obtient le ciel (X — 129).
— L'homme qui a imposé silence à un brahmane doit se purifier^ ne rien manger pendant vingt-quatre heures et se prosterner devant lui (XI, 204), etc.
Toutes les sociétés, — comme toutes les religions qui ont suivi — se sont plus ou moins modelées sur la religion et la société indiennes.
Les révolutions ont amené des alliances ou des guerres entre les classes privilégiées ; — quelquefois une de ces classes a fait des promesses aux sovdras pour se servir d'eux et renverser sa rivale; — mais, la guerre finie, on a toujours remis le soudra à sa place.
Parfois, une des classes priviligiées l'a emporté sur les autres; — le pouvoir s'est déplacé; — mais il y a toujours une, deux ou trois classes privilégiées et des^ot^ra^.
Toujours, — considérant la nature comme marâtre — ou Dieu comme un père injuste, la société n'a pas cru qu'il y eût assez pour un partage égal entre ses membres, et elle a décidé que le plus grand nombre aurait peu, pour qu'un petit nombre eût beaucoup.
Cela a duré longtemps et dure encore jusqu'à un certain point, mais cela ne peut plus durer.
Cela a duré parce que les classes vivaient séparées,
— parce que les rois se montraient vêtus de la pourpre, marchaient au bruit du canon et entourés d'hommes armés, — parce que surtout, à part les classes privilégiées, on tenait les peuples dans une sacrosainte ignorance, ignorance qui a été la base du pouvoir souverain des prêtres, même sur les rois, tant qu'ils ont pu garder la science pour eux;
— aussi voyons-nous chez les Indiens, lès brahmanes édicter des peines sévères contre le « vol de. doctrine », — c'est-à-dire l'usurpation de la science — fait par les trois autres classes, — l'arbre du bien et du mal, le fruit défendu est dans toutes les religions et dans toutes les sociétés.
Parce que les brahmanes et les sotidras de tous les temps mangeaient les bons morceaux entre eux dans le fond de leurs temples et de leurs palais ;
Parce qu'ils savaient mettre une sourdine à leur toumebroche; parce que les femmes nobles et les femmes riches, qui ont été longtemps les mêmes — réservaient le velours et la moire pour les salons où elles ne rencontraient que des femmes traînant comme elles le velours et la moire, — et qu'il était réputé de « mauvais goût, » pour une femme; — peine sévère justement redoutée — de paraître dans les rues autrement que vêtue simplement et de couleurs sombres, de façon à n'être pas remarquée et à passer inaperçue comme dans un bal masqué*
Pendant longtemps, lorsque, malgré la garde soigneuse ni<pnt montée autour de l'arbre de la
science, quelque quidam hardi en volait quelques fruits plus ou moins mûrs, on tâchait d'étouffer le quidam» el si on ne réussissait pas à le supprimer, on Facceptaity on l'initiait, et on en faisait un des plus sévères gardiens de cet arbre contre la gourmandise publique.
Mais aujourd'hui l'arbre a été mis au pillage, — on a gaulé les fruits; beaucoup s'en sont indigérés au lieu de s'en nourrir. « Les voleurs de doctrine », trop nombreux pour être acceptés comme recrues, ont été déclarés des ennemis et ont accepté le rôle d'ennemis.
La bourgeoisie, qui a hérité de la noblesse^ a tout perdu par sa vanité.
Elle a voulu triompher dans la rue; -» elle a fait jeter devant sa^ porte les plumes des faisans et des perdrix, et les cosses de pois de primeur de son dîner de la veille.
Elle a adapté à ses tournebroches des musiques bruyantes, provoquantes et agaçantes.
Les femmes ont tratné la soie et le velours sur le pavé et dans le ruisseau.
Les bourgeois invitent des journalistes à lente dtners el à leurs bals, à condition que les journalistes publieront le « menu y> du dîner, vanteront les mets et célébreront les vins, — et raconteront les jupes de brocart et décriront les épaules de satin.
Tout (5é bruit a dérangé et éveillé ceux qui croyaient faire de bons dîners avec du pain, du fromage et des
côtelettes de porc frais, surtout s'il y avait beaucouj^ de cornichons,
Côxxx qui croyaient s'amuser en se promenant daas les champs, le dimanche,
Toi — z'en bazin, Moi — z'en nankin, Tous deux en escarpins,
. A. £iUer cueillir dans les bois au mois de mars les ^^olettes, — au mois de mai le muguet,
*^t dans les blés, au mois de juillet, les bleuets pour ^^ f^ire des couronnes, dont les filles se croyaient ^^flftsamment jparées, — et avec raison, puisqu'elles ^i^Dt trouvées charmantes par leurs amoureux.
"*^^s provocations de la bourgeoisie ont produit
^ ^ Qu'elles devaient produire. — Tout le monde
y^iourd'hui veut manger des faisans, des perdreaux
^es pois de primeur ; — toutes les femmes veulent
^îtier du velours sur le pavé.
De révolutions en révolutions, — après beaucoup ^e batailles, on a enfin conquis quelque chose. Et quelque chose de durable, — C'est ;
l'égalité des dépenses.
Si cette égalité consistait dans un partage égal du revenu de la France^ par exemple, — savez-vous ce que chaque Français aurait à dépenser par jour?
Une somme qui^ selon les divers économistes, varierait de cinquante-deux à quatre-vingt-douze centimes.
Aussi n'est-ce pas cela que Ton veut. Tout le monde veut être riche, — donc on ne pense pas à diviser les gros morceaux^ mais à se les disputer et à se les arracher tout entiers les uns aux autres.
Voici l'heure du déjeuner de mes poules; — je voulais leur émietter un morceau de pain, mais il m'échappe des mains,. une des poules s'en empare et se sauve avec, jusqu'à ce qu'une autre le lui enlève pour se sauver avec à son tour ; mais celleci se le verra également arracher, avant d'avoir pu en prendre une becquée ; quelques-unes des plus fortes mangeront une partie dç pain, une autre partie, la plus grosse, sera perdue, traînée et salie sur la terre et dans le ruisseau ; le plus grand nombre des poules n'ont rien.
L'agiotage, certaines affaires industrielles jouent le rôle de ces poules voleuses et accapareuses,
Parce qu'on ne s'entend pas sur la richesse réelle, parce qu'on prend le signe, la représentation pour la chose.
Côté triste et inquiétant : il n'y a pas assez pour tout le monde.
Côté heureux et consolant : la France possède un territoire très-étendu et très-fertile et le plus favorisé par la nature de tous les pays de l'Europe.
Si l'on faisait un partage de la terre, chaque Français aurait pour sa part cent cinquante ares de terre.
L'Anglais — dans un partage égal — n'aurait que cent ares — le Belge — quatre-vingts.
La France est très-loin de donner ce qu'elle peut donner.
Au lieu de se disputer avidement, haineusement, le pas assez qu'il y a, il faut l'accroître — ça se peut faire — et ça doit se faire sous peine de voir Ja France disparaître dans une guerre civile qui sera bientôt une guerre sociale.
Mais pour cela, il faudrait sortir de la petite politique, de la fausse politique.
Ne plus voir tout un pays combattre bêtement pour que les honneurs, les abus, les gros traitements, appartiennent à tel groupe de cent hommes, ou à tel autre groupe de cent autres hommes^
Il faudrait étudier sérieusement les questions qui, comme l'incendie dans une prairie desséchée, nous entourent d'un cercle de feu qui se rapproche chaque jour.
Le paupérisme, la situation de la classe ouvrière, l'industrie, le vote, les impôts.
Ensuite l'agriculture, l'instruction publique, l'armée.
On nomme bien quelques commissions, mais elles n'ont pas besoin même de regarder : — leur rapport est fait d'avance; d'après leur composition, les unes donneront un résumé favorable au gouvernement actuel dont elles font partie, — les autres une solution contraire à ce gouvernement, parce qu'elles espèrent faire partie d'un gouvernement rival.
Il est h peu près établi par les statistiques que la production de la France, répartie également entre tous les individus, donnerait pour chacun environ 7S centimes par jour.
Maisi comme il y a énormément de gens qui dépensent dix fois, et beaucoup de gens qui dépensent cent fois cette part de 7S centimes.
Il y a conséquemment immensément d'autres gens qui n'ont pas ces 78 centimes, — ni même la moitié.
Or, de toutes les égalités réclamées, il n'en est jusqu'ici qu'une seule conquise ou à peu près. — C'est, je l'ai dit, l'égalité des besoins et des dépenses.
Gomment faire?
Augmenter infatigablement la production, — car la France, pays fertile entre tous, est loin de produire tout ce qu'elle peut produire. — Il faut donc courir à Tagriculture comme on court à un incendie.
Loin de là, grâce à la petite politique, à la politique d'expédients et d'intrigues , tout tend à agrandir les villes et à y attirer une population qui diminue le nombre des producteurs et augmente hors de toute proportion le nombre des consommateurs; — car, je l'ai déjà dit, — le paysan devenu ouvrier dans les grandes villes, consomme deux fois et souvent quatre fois ce qu'il consommait dans la ferme*
Ce qu'il faudrait obtenir, ce serait le retour aul champs^ à la terre, notre bonne nourrice, ^^ aima mater f «— la seule source de la \Taie richesse.
M. Foulon-Ménard, dans une brochure très-intéressante sur les « fonctions de l'État », donne un moyen singulier mais possible peut-être pour arriver à ce but:
a Tout propriétaire faisant acte de résidence et de gestion personnelle sur un domaine de tant d'hectares, ou de simple présence continuelle sur un domaine double d'étendue, sera autorisé à ajouter à son nom patronymique, le nom de sa terre et à signer, avec cette addition, tous les actes authentiques. »
La France est un pays d'engoûment et d'ostracisme perpétuel, — et naturellement, l'angle de dénigrement est égal à l'angle d'engoûment; — il faut donc que l'homme, quel quil soit, écrivain, artiste, politique, profite de sa veine pour jouer son tout; — l'homme monaentanément à la mode
— par une action grande ou brillante, ou étrange, par un hasard, par un ridicule peut-être — cet homme peut tout oser, tout risquer, tout prendre;
— on lui oflFre, on lui donne tout ; — mais aussitôt que la veine s'arrête — qu'il mette son gain dans sa poche et s'enfuie loin de la table du jeu :
— au jeu de la mode on ne se rattrape pas.
Combien avons-nous vu, combien verrons-nous encore 'd'exemples de cette folie humaine, mais dont
Jes Spécimens les plus frappants appartiennent à la France !
M. Leverrier découvre une planète; je ne puis apprécier ce qu'il y a de mérite à découvrir une planète, ni de quelle utilité cette découverte peut être pour Thumanité, je sais seulement que beaucoup d'astronomes de province en ont découvert et que sur la fin de sa vie François Àrago \e$k faisait décou-* vrir par ses secrétaires.
Toujours est-il que M. Leverrier ayant découvert une planète fut un moment à la mode; — il eut tous les talents, — toutes les vertus, — toutes les capacités; — on lui ofirit toutes les places, toutes les décorations, tous les bureaux de tabac, et on le nomma député.
Liszt était un pianiste, auquel je ne conteste aucune, des qualités du pianiste — la force, Tagilité, l'égalité des doigts ; — Lizt est à la mode, les Hongrois lui offrent un sabre, qu'il jure de ne tirer que pour la liberté; les grandes dames se le disputent; quittent pour lui leurs maris et leurs enfants.
Le général Trochu — a essayé de rendre deux immenses services à la France; — le premier est la fameuse brochure en 1867 — dans laquelle il disait, avec preuves à l'appui, la vérité sur la situation d'infériorité de l'armée française ; — ça n'était pas mûr, on lut à peine la brochure, et le général tomba en disgrâce.
On se le rappela après la première défaite de l'armée française; — cependant ça n'était pas encore
le moment; — il émit alors une idée logique dont le bon sens est établi par les traditions nlilitaires de tous les siècles :
a Toute ville assiégée sera prise dans un temps donné, si elle n'est pas secourue par une armée libre au dehors. ^)
Cette vérité est surtout un axiome avec les tristes progrès de Tartillerie moderne.
Le général Trochu demande alors que l'armée du maréchal de Mac Mahon retourne sur Paris; — on ne l'écoute pas; — son heure allait venir, mais elle n'était pas venue.
Elle vient : — le général Trochu est à la mode ; l'empereur, l'impératrice, la république — tout l'acclame et se met sous sa protection; lui seul peut et doit sauver le monde; — il sauvera tout le monde ;
— il est gouverneur de Paris, chef du gouvernement de la défense nationale — héros — demi-dieu
— dieu — dieu et demi : — on espère, on attend, on exige tout de lui.
Il n'y a plus besoin d'armée de secours — allons donc! pourquoi faire? le général Trochu n'estil pas là? — ça suffit; — il sortira avec des troupes mal armées, indisciplinées, ça ne fait rien, il peut, il doit détruire l'armée prussienne.
Mais — entre l'ennemi du dehors et l'ennemi plus cruel et plus dangereux du dedans — entre les Prussiens et l'émeule, il hésite, il temporise; — poussé par les clameurs publiques et par ses collègues du gouvernement, il sort, remporte un petit avantage sans résultats, mais très-meurtrier; — les grands stratèges MM. Gambetta, Freycinet, de Serres
— annihilent les armées des départements — éparpillent les forces : — on ne vient pas au secours de Paris : — il arrive ce que tout le monde savait d'avance : — Paris est affamé, Paris doit se rendre.
xvir
Les fameuses fortifications de M. Thiers — ont fait ce qu'elles pouvaient faire ; — prolonger un peu les misères et les douleurs d'un siège sans en modifier le résultat, si ce n'est en augmentant les exigences du vainqueur — et en donnant le temps à rémeute de s'organiser, à la Commune de s'installer et de s'emparer des forts.
Je auis de ceux qui, en 1840, étaient vivement opposés aux fortifications de Paris *,
Il faut dire que généralement alors — en voyant d'accord pour élever ces fortifications et le roi Louis- Philippe, et M. Thiers, et l'opposition la plus avancée — il était permis de penser que la crainte d'une invasion étrangère, que rien ne faisait prévoir, n'était qu'un prétexte, — que c'était non pour protéger, mais pour contenir Paris, qu'un gouvernement et surtout un ministère de résistance voulaient ces fortifications — dont Topposition egpérait bien ^'emparer quand elles seraient construites.
\, Guêpes, 1840 — édition Lévy.
UART D'ÊTRE MALHEUREUX 67
fêtais de ceux qui se refusaient à croire que la France, avec trente-huit millions d'hommes et sur» tout de Français, ne pourrait pas toujours élever sur ses frontières une de ces haies vives de poitrines et de bras, une de ces invincibles murailles vivantes que la mitraille peut trouer et abattre, mais qui se réparent et se relèvent d'elles-mêmes au son du tambour.
D'ailleurs, en 1840, il faut se rappeler quelle était la situation de la France : une longue et heureuse paix l'avait enrichie en hommes et en argeat et avait donné à l'Europe des gages certains qu'il n'y avait plus à craindre d'elle Tesprit d'aventures, de conquêtes et de batailles qui lui avait fait troubler le monde pendant si longtemps; — d'autre part l'Afrique et sa guerre perpétuelle avaient été à la fois une école, un gymnase et une pépinière où s'était formée une brillante phalange d'officiers braves, énergiques, expérimentés. — Bug^aud, Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, etc., etc., — et une armée toujours entraînée, toujours en haleine.
Il est vrai que M. Thiers était alors fort belliqueux, il avait beaucoup contribué à envoyer une armée à Anvers en 1832, — il avait voulu intervenir en Espagne (nous savons aujourd'hui ce que nous coûte d'avoir voulu intervenir dans les affaires de l'Espagne), et il parlait d'attaquer l'Autriche en Italie (nous savons ce que plus tard ça nou§ ^ rapporté).
D'autre part, la nombreuse famille de Louis- Philippe, dont tous les membres avaient pris part avec bravoure et distinction aux dangers et aux succès de Tarmée d'Afrique, et dont plusieurs étaient très -populaires, promettait une durée indéfinie à cette situation. — En effet, sans une opiniâtreté aveugle^ eelle que Jupiter inspire aux rois quand il a décidé leur chute, quos vult perdere Jupiter demenlat, au moyen de l'élargissement successif et gradué de la base électorale, la France avait devant elle un long avenir de paix et de progrès; — on n'eût pas enfoncé une porte entrebâillée par laquelle quelques-uns des plus pressés pouvaient entrer et les autres espérer de les suivre.
Il fallait, — pour en arriver à voir l'ennemi en France et surtout devant Paris, — ce que M. Tliiers seul semblait seul prévoir, il fallait un concours et une suite de circonstances que M. Thiers pouvait en effet prévoir, ce dont je doute cependant, parce qu'il contribuait énormément pour sa part à les faire naître.
En effet, les quelques hommes qu'on appelle très-singulièrement aujourd'hui orléanistes, — tels que M, Guizot; M. Thiers, M. Barrot, etc., orléanistes à la façon des trois Scipions, qui furent appelées l'Africain, TAsiatique et le Numantin pour avoir abattu Carthage, renversé Antiochus et détruit Numance,
Pour arriver ou revenir au pouvoir, ces hommes
UART D*ÊTRK MALHEUREUX • 69
d'État attaquaient, harcelaient, diminuaient, excavaient « le trône de Juillet ».
Une fois au pouvoir, ils dépopularisaient le gouvernement par une résistance acharnée aux idées mêmes qu'ils avaient préconisées, et aux complices qui les suivaient et les avaient aidés à enfoncer une porte qu'ils n'avaient rien de plus pressé que de leur jeter sur le nez.
Ce sont eux qui, en ce temps-là, pour cueillir les fruits de l'arbre, ont tellement courbé et abaissé ses branches qu'ils les ont rompues.
Ce sont eux qui, de relais en relais, d'étapes en étapes, ont amené la république de 1848. .
Ce sont eux qui, ensuite, ont voté pour le prince Louis et ont amené l'empire ; — ce sont eux, — M. Thiers surtout, — qui avaient entretenu, développé et embelli la légende napoléonienne.
n fallait tout cela, il fallait l'empire également amené par eux, pour que nous eussions une guerre avec l'Allemagne.
Revenons au général Trochu.
Peut-être ce qu'on attendait, ce qu'on ne tarda pas à exiger du général Trochu était au-dessus de ses forces, — peut-être eftt-ce été au-dessus de la puissance humaine — je ne suis pas en position de porter sur ce sujet un jugement définitif; — mais on a fait de lui — ce que le- roi de Schiller fait du beau page plongeur : il jette la coupe d'or dans un gouffre; le page plonge et la rapporte demimort. — Le roi lui donne la coupe, et lui dit : Je vais la jeter encore une fois et tu auras ma
fiJle si tu reviens ; — il jette la coupe, le page plonge et ne revient plus.
La veine du général Trochu était épuisée, — il n'est plus héros ni demi-dieu, — il est lâche, il est traître, — il a trahi l'empereur et l'impératrice pour la république; — puis, il a trahi la république... pour gui? on ne le dit pas, on ne le sait pas, — mais il n'y a pas besoin de le dire ni de le savoir.
L'angle de réflexion (dénigrement) est égal à l'angle d'incidence (engoûment).
MMt Rouher, Palikao, Chevreau, Pîétri, etc., — bonapartistes avoués, avérés, attachés à Tempire ou par la complicité ou par la reconnaissance, ayant amené, déclaré et commencé la guerre, — sont venus reprocher amèrement à M. Trochu, bonapartiste tout au plus d'occasion, de ne pas s'être fait tuer pour l'empire, sans penser que pour faire ce reproche, ils n'étaient pas eux-mêmes aussi morts qu'il eût été décent de l'être.
Mais c'est comme cela et ça sera toujours comme cela»
Le général, qui avait accepté l'engoûment, s'est montré moins résigné au dénigrement: — il a fait un procès.
Il ne peut se dissimuler que ce procès, malgré la condamnation de ses agresseurs, il l'a perdu devant le tribunal : — je ne crois pas qu'il l'ait également perdu devant l'opinion des gens de bon sens.
Je ne dirai à ce sujet qu'un seul mot : — S'il est un genre de procès qui ne doive, qui ne puisse pas être jugé par le jury, — c'est un procès politique.
Le jury sera toujours entraîné par le mouvement capricieux et le courant vertigineux de l'opinion publique.
£t je dirai aussi : — Puisse l'exemple des ennuis qui assaillent les gens en place quand ils descendent Fautre versant du pouvoir, effrayer suffisamment «t décourager le plus grand nombre possible d'ambitieux I
Et guérir, chez la majorité des citoyens, ce que M. Guizot appelait, en se grattant : « Tacarus du pouvoiri »
Depuis la révolution de 89, — deux circonttancâs condamnent la France à Tagitation : — à côté de gens que toute une vie de vertus et de travail conduit péniblement à une modeste aisance et gra^ duellement à ceiliaines positions et à certain^ bouneurs hiérarchiquement atteints, et à une considération renfermée dans une certaine sphère, on a vu des soldats, des avocats, des journalistes» sorte d'avocats à plume, des financiers, etc., atteindre tout d'un seul coup, ou même d'un seul saut* non pas seuleinent les premiers grades et lei premiers
72 L'ART (D*ÊTRE MALtfKUREUX
honneurs de leur profession, mais aussi les sommets du pouvoir et de la fortune.
Et ce ne sont jamais ou presque jamais les premiers en réalité parmi les soldats, les avocats, les journalistes, les financiers, qui gagnent ces parties hasardeuses ; non, ce sont ceux qui, par leur médiocrité de tçilent et de fortune, par le peu de considération qu'ils ont obtenu, par une vie gaspillée, par une jeunesse débraillée, ont perdu l'espoir d'arriver par les chemins frayés et les grandes routes honnêtes; ce sont les fruits secs, les soldats indisciplinés, les avocats d'estaminet, les journalistes de coulisses, les financiers de pile ou face, qui osent risquer ces aventures, parce qu'ils apportent au jeu cet avantage qu'ils ne risquent rien contre tout.
Le second point, et qui est la conséquence et le corollaire du premier, c'est que, vu les exemples fréquents qui montrent la loterie à côté du travail et de rhonnêteté, — toutes les professions dites libérales se sont trouvées encombrées; — on veut être avocat ou journaliste pour être ministre, ou pour le moins ambassadeur. Il y a longtemps qu'on a dit : La littérature mène à tout, à condition d'en Sortir. — Les soldats, eux-mêmes, étudient pour devenir orateurs, écrivains, journalistes. Une fois là, pas si bêtes que de s'occuper de leur métier; on avance bi^ plus vite à la Chambre que sur les champs de bataille, et surtout que dans la pratique assidue des études spéciales et des devoirs obscurs, '—et puis on vit plus « longuement. »
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L*ART D'ÉTaE MALHEUREUX 73
Il n'est donc pas i;nauvais qu'il pousse dans les régions du pouvoir quelques orties et quelques genêts, et comme disent les trompes de chasse dans la fanfare du Renard^ je crois :
Les ronces et les épines, Démêlent nos cheveux.
Il y a longtemps que je demande que la puissance politique ne donne pas d'argent, qu'il n'y ait pas en France, de fonctions rapportant plus de douze mille francs par an ; on se débarrasserait de ceux qui ne cherchent, dans les révolutions et les désastres de la patrie, que la satisfaction des appétits vulgaires et des complices qui les servent et les aident pour avoir les miettes.
Et qu'on sache bien que, pour le fonctionnaire, le roi, l'empereur, le ministre, le préfet, le député, etc., etc., il n'y a plus de vie privée. Quoi! vous voulez que je vous confie mes affaires, et vous espérez que je ne voudrais pas savoir comment vous conduisez les vôtres!
Majesté, Excellence, plus de vie privée pour, vous, mon bonhomme ; je veux vous mettre dans la maison de verre du Romain, de verre grossissant même, pour ne pas perdre les détails ; je veux vous voir tourner dans un bocal comme un poisson rouge; je ne veux pas vous perdre de vue; je veux voir ce que vous mangez, ce que vous aimez ; je veux savoir ce que vous faites la nuit et ce que vous ne faites pas le jour ; je veux savoir si vous digérez bien.
Et alors les nations ne passeraient plus misérablement leur vie de nations à payer des cabotins
qui se battent sur leur tète à qui jouera mal les premiers rôles et touchera les gros appointements.
Vous souriez, vous appelez ça un paradoxe.
Eh bien! je vous le dis en vérité, ce serait le salut, mais ça ne se fera pas.
Il y a quelque chose de navrant dans le contraste autrefois ignoré, mais aujourd'hui mis en lumière par la presse, entre le luxe, les plaisirs et les jouissances de quelques-uns, — et les privations, le dénûment et la misère de beaucoup. Tous les jours les journaux racontent les fêtes, les bals, les festins des heureux, — disent les parures des femmes, donnent le menu des repas, etc..
Et, à quelques colonnes de là, publient la liste des suicides causés par la misère*
Ce n*est pas seulement à la presse qu'il feut s'en prendre de ce contraste affligeant pour beaucoup, Irritant pour quelques-uns.
Autrefois l'aristocratie se contentait d'être richci heureuse , de s'amuser, — mais n'était nullement désireuse de donner ses plaisirs en spectacle à ceux qui ne les partageaient pas. On savait mettre une sourdine à son tournebroche. Les femmes du monde réservaient leurs parures pour les salons où elles se rencontraient entre elles, et se piquaient de passer inaperçues dans la rue et comme déguisées par une sorte de domino de simplicité ; mais aujourd'hui,
il semble que le bonheur des privilégiés ne serait pas* complet, s'ils n'y joignaient la triste et pâle envie des spectateurs pauvres et affamés, « Loin de mettre une sourdine au tournebroche », on a inventé des tournebroches à musique qui font savoir à tout le monde quels bons dîners on fait, qui chantent le détail des primeurs, des gibiers en temps prohibé, et des vins à un franc la goutte.
Et les femmes du monde traînent dans la fange des rues des robeS de mille francs, de mille cinq cents francs, de deux mille francs, etc»
De plus> il n'est sorte d'agaceries, de provocations qu'on n'adresse aux journaux pour obtenir d'eux qu'ils disent à leurs lecteurs les somptuosités, les spleti* deurs des fêtes que Ton donne, — sauf à se plaindre hypocritement ensuite d'une indiscrétion dont on leur a soigneusement fourni les détails, — parce qu'on ne se contente pas d'être heureux et de s'amuser, — on veut être vu heureux, — être vu s'amuser.
On a parlé quelquefois du plaisir égoïste qu'éprouvent certaines personnes à entendre la pluie, la grêle et la neige battre les vitres au dehors, étant elles-mêmes à couvert, au sec, auprès d'un bon feu. Mais pour augmenter ce plaisir, il serait féroce de vouloir que les voyageurs, mouillés, trempés, grelottants, les regardassent de la rue à travers les vitreà ruisselantes et sous les gouttières, en se disant : Sont-ils heureux d'être à l'abri, d'être au sec devant un bon feul — D'exiger que les autres aient plus froid de leur feu, plus faim de leur repas, et se sentent plus mouillés de leur abri.
Exprimer ce désir serait s'exposer à faire briser les vitres, — et il est plus prudent de fermer ses volets.
Je parlais tout à Theure de vin à un franc la goutte : — ça n'est pas une invention, ni même une exagération. •
J'ai lu, dans un livre allemand, je crois :
La ville de Brème a subi à peu près toutes les formes connues de gouvernement : — elle a été capitale de Tarchevêché de Brème, — puis ville libre, — puis ville impériale, — puis chef-lieu du département français des Bouches-du-Wés«f, — puis elle a été république; — je ne sais aujourd'i^ii si elle est encore république ou redevenue ville irap^ri^l^? ou appartenant au Hanovre.
C'est là que de faisait, qae se fait peut-être encore le fameux « vin de la rose », Rosen-Wein.
Ce vin de la rose mis en tonneaux en 1624, — fut payé 300 rixdalers (i,200fr.) la pièce de 204 bouteilles.
Or, aujourd'hui, — sans tenir compte de la plus-value donnée au vin par l'âge, en additionnant seulement les frais de location et d'entretien de la cave, — les contributions, les intérêts composés, etc., — chaque pièce coûterait près de six cents millions de rixdalers, — une bouteille, deux millions sept cent cinquante mille rixdalers (dix millions de francs), — le verre, un million quatre cent mille francs, — et la gouUe entre 4,300 et 1,400 fr.
Pendant l'occupation française, de 1807 à 1813, quelques généraux de l'empire mirent sans façon à sec plusieurs tonneaux de ce précieux nectar.
Aussi les bourgeois de Brème prétendent-ils que leur ville a payé à la France, grâce à la soif de ses gêné-
raux, une contribution plus forte que tout le reste de l'Allemagne.
Ce n'est pas seulement en France, car il ne faut pas être injustes pour nous-mêmes, que ce contraste affligeant et imprudent frappe les yeux^ offense les esprits et ulcère les cœurs.
En même temps qu'on nous racontait les fêtes de Saint-Pétersbourg, à l'occasion du mariage de la fille de l'empereur, — on nous racontait aussi que les populations de provinces entières mouraient littéralenient de faim.
En ce moment, c'est de Londres qu'on nous envoie et qu'on célèbre dans le monde entier, par les innombrables voix des journaux, les splendeurs des fêtes données pour ce même mariage.
Remarquons en passant que la vieille Renommée mythologique, dont cependant on se plaignait autrefois, était quelque chose de bien petit, de bien mesquin, en présence de la renommée moderne.
C'était avec terreur et indignation qu'on la représentait avec cent bouches, cent oreilles et cent yeux.
Aujourd'hui, un journal qui ne parlerait que par cent bouches, ne paierait pas son imprimeur; — le journal le Figaro en a cent mille; — le moindre de ses reporters se fâcherait d'être comparé à la Renommée antique, qui ne pourrait plus aujourd'hui
se placer qu'en qualité de portière et •ne serait pas des premières et des plus huppées.
Mettez en face des récits qui nous viennent de Londres depuis quelques jours, ces lignes empruntées à un vieux numéro de Quarterly Review :
« La richesse chez nous est si mal repartie que la généralité de notre population est condamnée à un travail et à des efforts qui n'aboutissent qu'à une pauvreté sans remède^ qu'elle ne soutient sa misérable existence que par les secours de charité que détermine la crainte qu'elle inispire, etCé »
J'emprunte à un écrivain anglais cité par M. Buret, quelques lignes seulement :
« Il est impossible de donner une idée des scènes dont je suis témoin aux personnes qui n'y ont pas assisté elles-mêmes. A celui qui voudrait les comprendre dans toute l'étendue de leur hideuse réalité, je dis : Allez et voyez* . . Je citerai deux exemples, , mais qui ne sont pas pires que des centaines d'autres: je suis allé dernièrement voir une femme et un enfant ; je les trouvai dans une cave, couchés sur un méchant lit, la mère dans un accès de fièvre, l'enfant près d'expirer; le plancher était presque aussi humide que le sol de la rue et les murs étaient couverts de végétations de pourriture; ce trou ne renfermait pas une parcelle de nourriture ou de combustible ; le père de famille avec un autre enfant était assis sur un banc à côté d'un métier immobile, arrêté par le manque d'ouvrage et la maladie.
» Dans une autre cave, une femme était étendue, (une femme en couches et mourante) ; sur le métier
était un enfant mort ; 11 y avait une semaine qu'il était mort ; l'homme me dit qu'il n*avait pas d'argent pour le faire enterrer. » {Report ofthe Ministry to the poor. — January 1 833.)
Je trouve dans ce même rapport un fait qui démontre que ce ii*est pas seulement en France que :
« Les maisons des pauvres rapportent plus aux propriétaires que les maisons les plus élégantes et les mieux entretenues : on ne leur loue qu'à la semaine ; — une cave de Liverpool se loue de 4 à 6 shillings par semaine. {Buret,)
» Un prix aussi exorbitant tente les spéculateurs qui bâtissent sans cesse de nouvelles maisons pour les pauvres. » (Villermé,)
Qui nous délivrera, — nous délivrera-t-on jamais de la morale de papier et des phrases toute» faites?
On prétend que ces grandes fêtes font « aller le commerce » ; — le nombre des suicides de marchands ruinés ne diminue pas pour cela.
Ce serait, d'ailleurs, tout au plus exclusivement au commerce de Paris que profiteraient ces magnificences chantées par les journaux, — et dont la France tout entière paie les frais, — opération que j'ai traduite ainsi :
Prendre de l'argent dans toutes les poches, pour le remettre dans quelques-unes.
Mais au moment où Ton vient d'accomplir l'acte digne d'éloges de rendre les matelas aux pauvres qui n'en avaient plus, ce qu il eût mieux valu faire au commencement qu'à la fin de l'hiver, — au moment où on avoue officiellement la misère,
Que fait-on des « pierreries de la couronne » ? Ces inutilités qui représentent une grosse somme d'argent^ eussent payé peut-être notre rançon, si, comme je le demandai aussitôt qu'elle fut fixée, on les eût mises alors en loterie. — Certes, l'appât de ces trésors et la sympathie que nous excitions alors.., je le crains, plus qu'aujourd'hui, eût fait placer dans le monde autant de billets qu'on en eût voulu faire.
Je crains, dis-je, que nous n'excitions plus les mêmes sympathies dans le monde,
Parce que nous ne les méritons plus.
Alors, nous étions écrasés par un ennemi envahisseur et préparé depuis longtemps à une guerre pour laquelle nous ne Tétions pas du tout.
Mais aujourd'hui nous n'avons plus d'ennemis que nous-mêmes — et ces ennemis-là sont mille fois plus inexorables et plus cruels que les Prussiens.
Je sais que chacun des partis monarchiques réserve ses bibelots pour son roi ;
Mais,
Le temps en est passé.
D'abord, la royauté a été invisible, les « grands rois » demeuraient cachés au fond de leurs palais, — c'est alors que la royauté a été la plus forte.
Puis elle a été terrible : Salmonée faisait rouler son char sur un pont d'airain pour imiter le bruit du tonnerre — origine des tambours qui battent aux champs quand le « gouvernement » passe;
Puis riche et prodigue : Héliogabale, Cahgula, etc., et avec moins d'éclat el de crimes, Louis XIV, etc.
Mais aujourd'hui, je vous le dis en vérité, si nous devons avoir encore un ou plusieurs monarques, il faudra en revenir pour les empereurs à la redingote grise de Napoléon, plus grand avec elle, — vous savez ce que je pense de cette grandeur, — qu'avec le manteau semé d'abeilles d'or;
Et, pour les rois, au vieil habit bleu de Frédéric If, et au chapeau gris, et au parapluie de Louis-Philippe.
Le bon sens aurait conseillé, n'en dût-on tirer aucun parti, dût-on les jeter à la mer et les ajouter au terrible trésor qu'elle renferme, de supprinjer ces oripeaux, en même temps que la grosse liste civile, et tous les gros traitements : 1° par économie ; 2^ pour faire disparaître toute cette piaffe du pouvoir qui séduit tant de gens, et diminuer le nombre des candidats.
A qui ces oripeaux ont-ils fait le moindre plaisir depuis le départ de Timpératrice?
A qui ont-ils tenu chaud cet hiver?
Le moindre cotret eût été cent fois plus utile.
La liberté ne peut exister, et surtout persister, sans la simplicité des mœurs — or, le goût, la passion, le besoin du luxe va toujours croissant ; cela
finira, mais comment cela finira-t-il? Quelques rêveurs demandent des lois somptuaires; — elles n'ont Jamais servi à rien, et Tibère refusa d'en faire, vu leur inutilité ; il est vrai que celles qui ont été promuU guées l'ont été par les Césars romains, par Henri III, par Louis XIV, par Louis XV, et qu'il n'y a que l'exemple venu d'en haut qui puisse réformer le luxe. Les Suédois n'avaient pas de luxe sous Charles XII, ni les Prussiens sous le grand Frédéric; mais il ne parait pas être dans les idées des rois modernes de donner de semblables exemplesé
On ferait bien rire les reines et lés impératrices et les présidentes de notre temps, en leur disant que la femme de Charlemagne, le plus grand et le plus puissant monarque qui ait jamais été, — savait le compte de ses jambons et se plaignait quand on lui en avait dérobé quelques-uns.
Pour Charlemagne lui-même, rien, dit Éginhard, ne le distinguait du peuple dans ses vêtements.
Ce n'est pas non plus de nos évoques et de nos prêtres que viendra l'exemple de la simplicité : — ils disputent aux femmes à prix d'or les plus belles et les plus riches dentelles, — et j'ai vu à Nice un simple vicaire inviter les dames de la ville à venir voir sa collection de points de Valenciennes, d'Angleterre, de Malines, et ses guipures, et exciter leur envie en faisant passer sous leurs yeux les diverses jupes et ornements dont il s'affuble pour prêcher la parole d'un Dieu qui n'eut toute sa vie, disent les prêtres eux-mêmes, qu'une seule robe grossière faite par sa mère dans une étable.
N'aurions-nous donc d'espérance que dans notre inconstance^ qui fait qu'à une mode» à une institution, à une politique, à une vie, à une qualité, à un pantalon, à une forme de manches ou de gouvernement, — pour cesser d'être, il suffit d'avoir été?
Voici trois fois — 1830 — 1848 — 1870 — que nous voyons le même coup.
Chaque fols on renverse im pouvoir existant en jetant le peuple sur lui ; — le pouvoir renversé, ceux qui ont pris sa place trouvent que tout est bien, que tout doit être fini et veulent arrêter le peuple ; — ce qui était la justice du peuple devient rébellion, insurrection, etc., on en tue quelques milliers, on en déporte, on en met au bagne et en prison quelques autres milliers, — et on recommence.
La politique peut-elle toujours consister à faire tuer, tous les vingt ans, quelques centaines de soldats par le peuple; puis à faire, par les soldats et par la justice, tuer, déporter, emprisonner quinze ou vingt mille, tant coquins, que dupes, égarés, trompés, imbéciles?
A chasser violemment quelques centaines de fonctionnaires gras et repus, et à les remplacer par un nombre égal de fonctionnaires maigres et afiamés?
A notre époque la pauvreté est devenue le paupérismcy c'est-à-dire, une armée ennemie, — qui tend tous les jours à se grossir, à s'organiser.
Se grossir parce que raugmentation et le raffinement des besoins accroissent tous les jours le nombre des pauvres ; parce que tel se sent, se croit, se proclame pauvre parce qu'il ne mange pas des perdreaux arrosés de château-yquem.
S'organiser, — parce que tous les jours s'augmente le nombre des aristocrates sans places que l'instruction mal dirigée jette dans le monde en ennemis.
11 faut rechercher les causes de la pauvreté — et en même temps voir celles auxquelles il est possible de remédier, — puis chercher les remèdes de ces causes ; — nous les prendrons une à une ; — quant aux remèdes, j'aurais, hélas! plus d'une fois à dire: Je ne sais pas, — mais enfin, les symptômes de la maladie bien constatés, il peut se trouver d'autres médecins plus habiles.
Commençons :
Une des causes de la misère est l'abandon de l'agriculture, de la vie des champs, par cette masse que l'industrie appelle et entasse dans les grandes villes, en lui promettant un travail moins rude et des salaires plus élevés, — mais à laquelle elle ne peut assurer un travail soutenu.
L'habitant des campagnes est généralement pauvre,
(Vis il n'est que pauvre; — il y a, en France surtout,
\'\ teiîre et du travail de la terre, pour tout le
monde; — c'est dans les villes que la pauvreté devient la misère, l'épouvantable misère.
Les habitants des campagnes ne contribuent que pour un nombre insignifiant à la population des hôpitaux, et n'ont que rarement et en très-petit nombre recours à la charité publique.
Le paysan souvent semble à Thabitant des villes plus pauvre qu'il ne l'est en réalité ; — son habitalion a un aspect nu et misérable ; — ses vêtements sont grossiers, — ses aliments communs et peu variés.
Mais il ne souffre en général ni du froid ni de la faim ; — ses membres endurcis, son estomac robuste s'accommodent si bien de ce régime que l'on voit sou vent, presque toujours même, le paysan devenu riclic n'en. pas changer et continuer le même genre de vie.
Tout le monde vit plus longtemps aux champs qu'à la ville; — mais cette différence est sensible surtout à l'égard des pauvres. Le rapport de la mortalité à la population est de 1 sur 40 dans les campagnes ; — il était il y a quelques années dans ce qui formait le XII« arrondissement de Paris, peuplé d'ouvriers, de 1 sur 26.
L'air des champs est plus pur, — les travaux rudes en apparence, sont plus salutaires et plus variés, ce qui est un point important sur lequel je reviendrai tout à l'heure.
Des statistiques qui n'ont pas été contestées ont établi en Angleterre, dans des districts agricoles, comme le comté de Durham, par exemple, que 210 individus sur LOGO, arrivent à l'âge de 70 ans; — tandis que
dans les districts industriels, comme Liverpool et Manchester, on n'en compte que 63 ; — mais ce calcul ne donne pas encore la triste vérité, car cette diffé» rence est surtout fournie par la classe ouvrière, '
La dégénérescence de la classe ouvrière dans les villes est constatée par les résultats du recrutement militaire.
Le nombre des exemptions pour défaut de taille ou faiblesse de constitution, qui est à peu près de 2 sur 7 daîis les cantons agricoles, est de 2 sur S dans certains cantons industriels, et dépasse la moitié dans certains autres.
Il est un autre point.
Les progrès de Tindustrie ont amené Textrême division du travail. Tandis que le paysan, qui marche, qui conduit la charrue, qui sème, qui herse, qui fauche, qui porte, exerce toutes les parties de son corps par des exercices variés, — un ouvrier ne fait qu'une seule opération, toujours identique, — c'est-à-dire un petit nombre de mouvements toujours les mêmes et sans cesse répétés.
On sait combien se développent les jambes des danseuses, combien s'atrophient les jambes et les cuisses des postillons.
Eh bien, beaucoup, des travaux de l'industrie, altèrent au plus haut degré la forme humaine, exagèrent certains muscles, certains membres, aux dépens des autres.
A la campagne, je le répète, on est pauvre; mais on n'est que pauvre; — une chaumière quelquefois,
bâtie en pierres et en terre, et couverte de paille, est le seul abri, «^ parfois même il faut le partager avec la vache et Tâne; — mais on n'y peut pas mourir de froid, — les enfants ramassent du bois, — on n'y peut pas mourir de faim; il y a des champignons^ des fraises^ des arbouses, des sorbes, des noisettes dans les bois;
Des salsifis sauvages, de la chicorée dans les prés;
Des oiseaux qui, Thiver, se prennent à tous les pièges, des lapins qui se jettent dans les collets; — il y à des poissons et des écrevisses dans la rivière.
Et puis, les plus pauvres peuvent, sans frais, nourrir trois ou quatre lapins.
Presque jamais un paysan ne refuse un morceau de paiii à un passant; — il ne le refuse jamais à un voisin.
Les femmes et les enfants se rendent utiles paî* des travaux en rapport avec leurs forces et avec leur âge; — les femmes filent et sarclent, les enfents mènent les troupeaux de chèvres, d'oies et de dindons, ou ramassent des glands pour le cochon, ou cueillent de l'herbe pour les lapins.
On est librCj on ne dépend que de Dieu et du ciel, du soleil et de la pluie; — le travail est attrayant; —on sème, on planté, on greffe, et on voit croître, et on récolte; c'est un poëme jamais terminé, c'est un spectacle jamais fini, dont l'intérêt ne diminue jamais.
On n'a guère de voisins, à moins qu'ils ne deviennent des amis, — sans quoi on réserve et on échange
«8 L'ART D'ÊTRE 31ALHEUREUX
toutes ses affeetions dans la famille ; — au lieu de diviser son cœur en monnaie de billon, de part et d'autre dépensée, gaspillée au hasard, on paie en quelques grosses pièces de bon aloi, on paie en or de cœur ;
Les fêtes, les plaisirs gratuits se succèdent d'une façon certaine; — mars, on cherche sous les feuilles les premières violettes, les iris fleurissent sur la crête du toit de la chaumière;- avril, les oiseaux commencent à chanter; — mai, voici les premières fraises mûres et l'aubépine en fleurs; — juin, les cerises; — juillet, août, septembre, les autres fruits, les foins, la moisson ; — octobre, les vendangt^s; — novembre, décembre, janvier, février, la chasse, etc.
Le chaume de la maison est couvert du plus splendide velours vert; — on fait de grands feux de bois mort, qui ne coûte que la peine de le ramasser.
Et comme les mets les plus grossiers semblent exquis! — quels estomacs! quels appétits!
Les enfants atteignent dix-huit aus, — vingt ans,
— on se fréquente avec les enfants des chaumières voisines, on s'est toujours vus, toujours connus, on sait toute la vie les uns des autres, on connaît mutuellement ses qualités et ses défauts; on se marie
— et on recommence le cercle; en mettant ses sabots dans l'empreinte des sabots de son père — et allant peut-être un peu plus loin que lui.
On n'est pas attristé par l'aspect du luxe, des joies, des plaisirs de la ville; — M. de Rothschild ne voit pas de plus beaux couchers de soleil; —
le roi n'a peut-être pas de si belles chicorées dans son jardin.
Et la pluie qui dans les villes fait de la boue, comme elle a ravivé nos prés ! Quel foin ! les cheyaux du roi n'en sauraient manger de meilleur!
Roi!
Si j'étais roi, je garderais mes moutons à cheval!
Mais dans les centres industriels — quel contraste !
Ah! il faut avoir vu les taudis où s'entassent certains ouvriers; — dès le seuil ces réduits s'annoncent par des vapeurs méphitiques sortant des allées obscures, des escaliers étroits et escarpés.
J'emprunte ces détails à un rapport d'une commission officielle, cité par M. Eugène Buret — sur la situation de la classe ouvrière à Lille (Nord).
« Des caves obscures dans lesquelles l'air n'est jamais renouvelé, — il est infect; — les murs sont
plâtrés de mille ordures S'il existe un lit, ce
sont quelques planches sales, grasses, — c'est de la paille humide et putrescente; — les fenêtres toujours closes, garnies de verres et de papier si noirs, si enfumés que la lumière n'y saurait pénétrer; — il est certains propriétaires qui font clouer les croisées pour qu'on ne casse pas les vitres en les fermant et en les ouvrant; — par terre, de la cendré, des ordures, des débris de toutes sortes, — une odeur fade, nauséabonde et cependant vive et piquante, —
odeur de saleté et d'ordures, — odeur de maladie. » Mais pour voir la misère de la classe ouvrière, c'est dans le pays le plus riche du monde qu'il faut se transporter — en Angleterre; — j'emprunte à M. Buret et à divers recueils anglais les exemples que voici :
« La misèi^ anglaise se distingue de celle des autres pays par son aspect fantastique, par le costume grotesque qu'elle se compose avec les lambeaux de vête: ments autrefois portés par les classes aisées et qu'elle va ramasser dans la boutique des chififonniers * !
» Il est constaté que beaucoup d'ouvriers de Spitalfields ne vont pas à l'église faute de vêtements^!
« Au rez-de-chaussée, la pièce uuique de la maison^ dont le plancher était de quelques pouces plus bas que le fumier de la petite cour, vivait une famille de dix personnes. Ce réduit, qui n'a pas dix pieds carrés et moins de sept pieds de hauteur, était loué 1 shilling 6 pence par semaine, environ 2 francs. L'homme, le chef de famille, tremblait la fièvre ; la maladie et le jeûne l'avaient réduit à une maigreur extrême, et il n'y avait de vivant en lui que le regard, regard trausparent, animé par le feu de la fièvre et dont il était impossible de soutenir la douloureuse expression. Cet homme, âgé de 37 ans, Anglais de naissance, teinturier en soie de profes-