‹ L'art d'être malheureuxChapitre 9 sur 20 · XL · texte numérisé non relu

XL

Il y a quelque temps, un ouvrier serrurier avait à faire dans une maison que je ne désignerai pas, un travail assez pressé ; il avait fallu changer deux croisées, l'une dans la chambre d'un matelot, l'autre ' dans celle du patron ; — on avait enlevé les vieilles fenêtres, on en avait apporté deux neuves; il n'y avait plus qu'à les ferrer; il faisait mauvais temps; le matelot ne. voulait plus coucher dans sa chambre — le patron était assez mal dans la sienne, où le vent venait la nuit, quand il lisait, éteindre les bougies — c'était un ouvrage de deux heures. Le maître de la maison qui avait eu diverses occasions de témoigner une cordiale bienveillance au serrurier, le fit prier plusieurs fois de venir poser les croisées; -;— au bout de quinze jours, il alla lui-même au villagCi distant d'un quart d'heure, où demeurait le

serrurier; il lui expliqua le désagrément de cette situation, et le pria d*y mettre un terme.

Il se passa encore trois semaines.

Puis, un jour, pendant l'absence du patron, le serrurier arriva, posa les fenêtres — et s'en alla sans exécuter deux ou trois petits travaux accessoires convenus.

Le lendemain matin, dès le jour, il arriva avec sa note.

Le bourgeois lui .dit : Vous m'avez fait attendre cinq semaines, dans une situation tout à fait fâcheuse , il serait juste que je vous fisse attendre votre paiement pendant cinq semaines; — cependant je n'en ferai rien; — mais vous n'avez pas été assez complaisant pour que je le sois pour vous : — l'ouvrage que vous aviez à faire n'est pas terminé, vous serez payé immédiatement après qu'il le sera, mais pas une minute plus tôt — il y en a pour une demi-heure.

L'ouvrier se plaignit en termes que le patron dut relever avec une certaine sévérité, — puis s'en alla en disant: En voilà encore un qui boit la sueur du peuple !

— Mon ami, dit le patron, je ne sais pas ce que cette boisson aurait d'agréable/ mais en tout cas, je ne serais pas assez riche pour me donner le luxe de la sueui' à vous, qui doit être fort chère, attendu sa rareté.

Voilà donc les trois aspects sous lesquels devaient être envisagés l'ivrognerie, les cabarets, les cafés.

Causons de moyens qiife je crois efficaces , à un certain point, pour combattre la funeste et menaçante influence du caba)*et ^.t du café*

Parlons un peu du libre-écliaiige, une des fjjrandes questions de ce temps-ci ;

Le libre-échange est la règle et l'état normal, le troc logique, honnête, et ce qu'on appelait autrefois « troc de gentilhomme » : Prends ce que j'ai et qui te manque, en échange de ce qui me manque et que tu as.

Les premiers produits qu'un pays peut livrer à réchange avec un autre peuple, sont ceux que son sol, son climat, son aptitude particulière lui fournissent avec le plus d'abondance et de facilité; mais pour plus de clarté, prenons un exemple dans la vie commune et quotidienne. •

Je sais bien que les farceurs dangereux et sinistres qui ont imaginé deux moraleS; dont une qui n'est pas morale, est à l'usage des gouvernants, ont réussi à faire croire à presque tout le monde qu'il y a aussi deux logiques, dont une élastique, à leur discrétion; deux sens communs, dont un n'est pas commun, est très-supérieur et leur appartient exclusivement. Us ont bonimenté à leur auditoire qu'on ne pouvait juger les affaires et les intérêts d'un pays av** lo« lumières qui lont juger les affaires et les intérêts d'une famille et d'un individu.

Comme les arracheurs de dents, habillés en rouge, juchés sur des cabriolets qui, au son d'une musique assourdissante, disent à la foule : Pour composer

cet clixir, j'ai dû parcourir les Indes, rAinérique, rOcéanie; j'ai dû apprendre la médecine, la chimie, la dyspepsie, la nécropsie et l'autopsie, etc. Allez, la musique! » et, le boniment terminé, ils vendent l'eau du ruisseau dans des petits flacons bouchés, cachetés, étiquetés.

J'ai un jardin dont le sol est léger et sablonneux : les pommes de terre y viennent en abondance et d'une qualité excellente.

Mon voisin a, au contraire, une terre foite, lourde, compacte, qui produit facilement des choux, et quels choux !

Je voudrais avoir des choux; il a envie de pommes de terre; nous échangeons nos produits; je plante un peu plus de pommes de terre qu'il ne m'en faut; lui sème un peu plus de choux.

Un jour un vieux paysan me dit : Votre terrain léger ne convient qu'à certains produits, vous pourriez l'amender avec la terre d'un pré marécageux qui est à côté; et si vous fumiez avec le fumier de l'étable au lieu de fumer avec celui de l'écurie, vous pourriez rendre une partie de votre terre plus forte et par conséquent propre à d'autres cultures.

Je me mets à la besogne, j'apporte la terre du pré, j'achète une vache, je défonce et je remue profondément un carré de terre, je l'amende et le fume et j'y plante des choux.

La première année, ils ne sont pas bien pommés, je n'en ai guère, et ils me reviennent dix fois au

prix que me les vendait le voisin par échange. Ma famille et moi nous n*en mangeons pas à notre faim ou nous en achetons un peu au voisin.

La seconde année» mes choux sont plus beaux, je n*ai plus besoui d'apporter la terre, un simple labour suffit au lieu d'un défonçage; j'en ai presque assez, je n*en demande presque pas au voisin.

La troisième année, — où j'ai des choux comme le voisin, qui me reviennent à meilleur marché que je ne les avais par échange, je conclus que le fumier de la vache me revient trop cher, parce que je n'ai pas d'herbe pour la nourrir; alors les choux me coûteront toute ma vie plus que je ne les ai payés par l'échange de mes pommes de terre.

Je renonce à la culture des choux, je double la culture des pommes de terre, et je reviens à l'échange avec le voisin.

Voilà toute la question du libre-échange et de la protection, et j'en reviens à ceci, que ce n'est pas une question, tant c'est simple.

Un peuple ne peut pas être assez bête pour vouloir produire toujours avec beaucoup de peines et de frais, ce que le voisin lui offre à meilleur marché par échange, contre ce qu'il produit facilement et à bon marché lui-même.

A moins d'être Robinson dans son île, il n'est pas nécessaire qu'il produise tout et fasse tout; mais il peut désirer acquérir et s'approprier une industrie quelconque pour laquelle il lui semble

que son sol, que son climat, que ses aptitudes ne le cèdent en rien au sol, au climat et aux aptitudes du voisin.

Naturellement, au début, il fera moins bien et plus cher que le voisin ; mais il cherchera, il perfectionnera. Il faut pendant un an grever, si vous voulez, les produits similaires du voisin d'un impôt qui favorise nos nouveaux produits.

Mais ce ne peut être qu'un temps d'épreuve. Protégez votre nouvelle industrie pendant le temps nécessaire pour que l'épreuve puisse être considérée comme concluante —

Pendant dix ans, vingt ans, cent ans s'il le faut, mais fixez un terme que vous puissiez même rapprocher, si vous ne constatez pas de progrès ou s'ils sont plus rapides que vous ne l'espériez. '

Que cette protection aille en diminuant à proportion de vos progrès.

Si les progrès ne paraissent pas, si vos efforts n'atteignent pas le but, il faut qu'il y ait un moment oii voiis disiez : Je me suis trompé, c'est fini.

J*ai vu un homme, un jour, se baignant au Havre, se laisser prendre dans un courant presque invincible qui, à certains moments de la marée, passe devant les jetées ; il essaya de remonter le courant, mais pendant quelques instants il a l'étala », c'est-àdire, resta en place ; puis, fatigué, il commença k dériver, faisant toujours, pour le remonter, des efforts désespérés et inutiles.

J'allai à son secours, avec peu de rUques pour moi, car il nageait bien :-^Ah I me dit-il, je suis perdu!

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— Vous n'êtes pas du tout perdu, lui dis-je en le prenant et le soutenant par un bras ; obliquez un peu avec moi et sortons du courant. En quinze brasses il était sauvé, en dix minutes il était à terre.

Rien de si limpide que tout cela; mais, sous prétexte de protéger certaines industries, on protégeait certains industriels^ et en même temps on protégeait la faim et la misère publiques.

Alors le torrent a grossi, a rompu les digues, et Ton est arrivé brusquement, révolutionnairement, trop vite, au libre-échange qui, néanmoins, doit être le but et ne peut être perdu de vue.

Faisons donc l'enquête, mais ne la laissons pas faire par des' intérêts contradictoires, ou du moins forçons-les à lever le masque.

Il y a des industries qui ont de l'avenir, d'autres qui n'en ont pas; des industries qu'il faut soutenir, d'autres qu'il faut abandonner; d'autres qu'il faut pousser en avant; aucune quil faille protéger toujours.

L'enquête doit porter sur les diverses industries aujourd'hui protégées une à une et séparément.

Il faut à chacune que l'on demande et que Ton sache :

1® Est-elle inhérente et naturelle au pays?

2** Quelle serait son importance si elle était définitivement acquise?

3® Depuis combien de temps l'essaie-t-on?

i;art D'être malheureux lei

4** A-t-elle, depuis ce temps, fait des progrès, et quels sont ces progrès?

S** Si elle a fait des progrès, quelle diminution peut-elle supporter et accepte-t-elle dans la protection ?

6® Dans combien de temps Tépreuve sera-t-elle considérée comme terminée? c'est-à-dire quand sera-t-il décidé que cette industrie peut marcher seule, sans protection, et affronter la concurrence et le libre-échange, ou qu'elle ne le pourra jamais?

Os questions posées et résolues, il est facile de dire :

Cette industrie n'arrivera jamais à l'égalité avec le voisin. Cessons des efforts désespérés et sortons du courant.

Telle autre a fait des progrès : on la protégera encore pendant dix ans, en diminuant à telle et telle époque le droit protecteur; dans dix ans, il sera supprimé définitivement.

Telle autre, dès aujourd'hui, peut marcher seule, est acquise à la France et n'a plus besoin de protection.

Alors on saura, on verra clair, on décidera quelque chose ; mais ce qu'on peut décider dès à présent et ce qui n'aurait jamais dû être « une question », c'est que pour aucune industrie, la protec tion ne peut être éternelle, que c'est une transition, un sacrifice momentané et supportable seulement si la récompense est certaine, du moins très-probable, et n'est pas trop éloignée.

II s'agit :

1® De remettre l'or et l'argent à leur place ;

2® D'établir que l'argent, la rente, etc.^ que l'Assemblée est tombée d'accord, — à une grande majorité, — de préserver de l'impôt, est précisément ce qu'il serait juste d'atteindre.

Comment l'or et l'argent, qui ne sont rien en euxmêmes, ont-ils fini par devenir tout?

Naturellement, comme un seul homme ne pouvait ni tout faire ni tout posséder, tout commerce a commencé par l'échange et par ce qu'on appelle « troc de gentilhomme », c'est-à-dire que — j'ai beaucoup de lentilles et point de haricots, — vous avez beaucoup de haricots et point de lentilles, — vous me donnez des haricots pour des lentilles, une quantité à peu près égale* — Si cependant les lentilles sont plus rares ou réputées meilleures, ou si vous aimez mieux les lentilles que je n'aime les haricots, vous me donnez plus de haricots que je ne vous donne de lentilles.

Mais il vient un jour, oix moi, qui n'ai que des lentilles, j'ai besoin d'un cheval, tandis que vous, vous avez deux chevaux, n'ayant besoin que d'un.

Mais ici, il faudrait donner énormément de lentilles, et vous n'en voulez pas tant que cela; mais vous voulez des bottes, un sabre, et une tranche de veau.

Il faut que j'aille proposer mes lentilles à un cordonnier, puis à un forgeron armurier, puis à un berger ou boucher, jusqu'à ce que j'aie réuni ce que vous exigez en retour de votre cheval*

Il est mille autre cas où l'échange présenterait encore plus de difficultés, ne fût-ce que de fixer à chaque fois la valeur de chaque chose à échan« ger, par rapport à une chose d'une nature tout à fait différente.

Il a donc fallu chercher un signe qui donnât à tout une valeur de même espèce, -* de là on a trouvé là (t monnaie », signe des choses et instrument d'échange institué même dans les pays les plus saU' vages et n'ayant presque pas d'autre civilisation*

Au Thibet, le corail; dans une partie de l'Amérique» les petites coquilles de mer appelées porcelaines; au Mogol, certaines amandes sauvages extrêmement amères, etc., etci

Ce signe, en Egypte^ chez les Grecs, chez les Romains, fut d'abord, et pendant longtemps, une monnaie de cuivre ou de fer«

Ce ne fut que 774 ans après la fondation de Rome, qu'on y vit, pour la première foiS) de la monnaie d'or.

Servius Hostilius institua le premier une monnaie de cuivre distinguée par une empreinte. — C'était ou un bœuf ou un mouton, — d'où le mot de pecunia signifiant argent, dérivé du mot pecus, qui signifie troupeau.

Ce n'est que beaucoup plus tard, que du mot divus, dieu, on ajouta, pour signifier les richesses,

les mots de dives^ — c'est-à-dire presque Dieu,— divitiœ, — c'est-à-dire puissance presque divine.

Les Latins ont deuK mots principaux pour désigner la richesse et n'ont eu longtemps que ces deux mots très-expressifs et très-logiques, — pecuniomy un homme qui a beaucoup de troupeaux, locupks, un homme qui a beaucx)up de terre.

C'est à l'imitation des monnaies romaines que nous avons eu, eij France, un mouton sur les nôtres, le petit aîgnel d'or, sous Charles VII, et le grand aignel d'or, sous Jean le Bon.

C'est en effet sous ces deux formes, la seule richesse réelle, — la terre et les troupeaux; — toute autre forme n'est qu'une représentation et un signe de celles-là.

C'est en vain qu'on demande aux entrailles de la terre, avec mille périls pour la santé et la vie, des richesses de convention; c'est à la surface de cette bonne mère, aima mater ^ qu'il faut demander les richesses vraies, avec la santé et la joie.

La célèbre monnaie des Spartiates allait au-devant de l'abus du signe ne représentant plus, mais remplaçant les choses comme il est arrivé depuis, à cause de sa commodité : — il fallait une charrette à deux bœufs pour transporter mille drachmes, c'est-à-dire à peu près cinq cents francs de notre monnaie.

On a dû être assez longtemps à atteindre le but de la monnaie, c'est-à-dire à ce qu'on pût se persuader qu'un plat de bonnes lentilles qui, avec un

peu d'eau et de feu font un repas, fût représenté exactement par un ou deux ronds de cuivre ou de fer, par un morceau de corail, qui ne sont bons à rien et surtout ne sont pas bons à manger; — mais la nécessité et la commodité Font emporté, parce que ce morceau de corail, ou ce rond de cuivre ou de fer qui représentent les lentilles, représentent aussi le morceau de lard qui, mêlé aux lentilles, fera un mets excellent.

Mais à peine la monnaie eut-elle atteint le but désiré et désirable, qu'elle ne tarda pas à le dépasser.

Les vraies richesses, c'est-à-dire les productions de la terre, sans lesquelles les autres ne sont rien, et nous laisseraient mourir de faim, sont d'une conservation difficile et par leur volume et par leur corruptibilité. — De plus, une récolte, malgré le travail et les soins de l'homme, peut manquer par la sécheresse, par une grêle, par une gelée.

De plus encore, le prix des fruits de la terre est variable à l'infini.

Ce n'est qu'à force de sueurs qu'on les obtient.

L'or et l'argent, au contraire, inaltérables aux éléments, représentent sous un très-petit volume facile à serrer, facile à transporter, facile à cacher, une grande quantité des productions du sol.

Bien plus, — l'or et l'argent se transforment, au moment même où vous le voulez, en tout ce que vous pouvez désirer : c'est la verge de Moïse, c'es la baguette des enchanteurs, c'est les cinq œufs don»-

Ii6 LAKT D ÊTRE MALHEUREUX

i)és par la fée à la Floride de YOiseau 6im*, dont chacun, lorsqu'elle le casse, se trouve renfermer ou un char attelé de colombes, ou des crampons d'or pour gravir une montagne d'ivoire, ou un palais où on lui sert un souper exquis, etc.

Pour se rendre compte cependant de la difficulté qu on a dû rencontrer à donner au signe et à la représentation la valeur de la chose, il faut se repor- 1er à un équivalent plus récent.

L'or et l'argent, signe et représentation des richesses réelles, ont été, à leur tour, représentés par des billets de banque, par un papier-monnaie; pour que ces billets, pour que ce papier arrive à représenter la richesse réelle, il faut d'abord qu'il représente le signe plus ancien et accepté, c'est4i-dire devenu abusivement une richesse lui-même.

Ça ne s'est pas fait tout seul.

Le premier cheval que j'ai acheté était un cheval percheron ; j'étais fort jeune et nullement expérimenté, ce qui ne veut pas dire qu'on ne m'attrappe» rait pas encore aujourd'hui.

On m'avait adressé, pour me guider, à un vieux capitaine retraité qui s'entendit avec le marchand de chevaux. — Les percherons sont d'excellentes bétes de messageries, vigoureuses, lourdes en apparence, mais soutenant une course rapide et prolongée; — ils ont la tête fine et élégante, et dans leur grande jeunesse^ ont facilement l'air d'un joli cheval de selle. -^ On me fit croire qu'un poulain de dix^huit mois était un cheval de cinq ans, -*-

lequel se mit à grossir entre mes jambes de telle façon que six mois après, il était de la couleur et de la grosseur du cheval de bronze de Henri IV, c'està-dire passablement plus gros qu'un cheval de brasseur, ce qui m'obligeait à être, à cheval, dans la position que les acrobates appellent le — grand écart.

Ëh bien ! quand il s'agit de payer ce cheval, le paysan ne voulut ni d'un billet de banque ni de l'or pour faire l'appoint, il me répondit obstinément « baillez-mot des éous x>. — Or, par écus, il entendait des pièces de cinq francs et mieux de six francs, dès lors démonétisées et perdant quelques sous sur chaque pièce, mais qu'il était accoutumé à voir et à <x)nsidérer comme une chose précieuse en elle-même, tandis qu'un morceau de papier et l'or, beaucoup plus rare alors qu'aujourd'hui, ne lui représentaient que ce qu'ils étaient, du papier et des cailloux jaunes.

Je dus aller à la ville voisine, perdre sur mon or pour le changer en écus, tandis que j'eusse obtenu le résultat contraire à Paris, et on me fit endosser le billet Me la Banque de France* ie ne sais si cette institution s'est aperçue que je l'avais alors soutenue de mon crédit, si elle en a été reconnaissante et me rendrait le même service à l'occasion.

Il faut dire que le métier que je fais honnêtement ne m'ayant pas accoutumé à un maniement assidu des billets de banque, qui alors, pendant ma jeunesse, n'étaient que de 1.000 fr. et de 500 francs, je n'ai jamais pris ce signe tout à fait au sérieux, et avant les petits billets qui me sont devenus naturellement

it)8 lart d être malheureux

plus familiers, lorsqu'il m'arrivait de prendre une , voiture n'ayant qu'un billet de banque dans ma poche, je le changeais préalablement pour acquérir une conviction complète que je pourrais payer le cocher.

La vérité est cependant que c'est une valeur moins certaine que l'or et l'argent : le feu et l'eau peuvent les détruire, et il faut qu'ils inspirent une sécurité absolue de pouvoir les échanger à la Banque contre leur valeur nominative en or ou en argent, aussitôt que vous le voudrez.

La moindre hésitation de la Banque à en rembourser un seul à présentation les changerait tous immédiatement en autant de chiffons de papier bons tout au plus à allumer des cigarettes. Le moindre bruity un tumulte populaire, une révolution, une menace de révolution, une émeute, en diminuent à l'instant même la valeur, et peuvent vous laisser sans un sou disponible avec cent mille francs de billets de banque dans la poche.

Le billet de banque est cependant le sigtie de l'argent comme l'argent est le signe des richesses réelles; mais une longue habitude et la rareté relative des métaux ont donné à ceux-ci une valeur intrinsèque , la Banque ne donne de sécurité pour la circulation de ses billets que parce qu'on sait ou on croit qu'ils ne représentent qu'une partie de « son encaisse métallique », c'est-à-dire qu'elle est toujours en mesure de les rembourser en or et en argent, tous à la fois, ce qui n'est peut-être pas vrai; qu'on me redresse si je me tronjpe sur ce point.

' Ainsi les assignats, qui avaient été émis pour une somme de quarante-cinq milliards -^ n'étaient pas représentés par deux milliards d'or et d*argent, et ne pouvaient conséquemment être remboursés ; de là un discrédit qui amena en peu de temps à acheter une paire de bottes 20 francs en argent, ou soixante* quinze mille francs en assignats... jusqu'au jour trèsproche où ik ne valurent plus rien du tout.

Le même sort cependant peut être réservé à For et à l'argent dans certaines circonstances exceptionnelles^ rares, mais non pas sans exemple, où le signe ne peut plus remplacer la richesse réelle.

Ainsi, il arrive très-vite, dans une ville assiégée par exemple, que telle denrée représentée d'ordinaire par une petite pièce d'argent ne Test plus que par plusieurs pièces d'or, — et si le siège se prolonge, finirait par ne plus être représentée du tout par aucun signe.

Le dernier siège de Paris a donné une preuve de la possibilité de cette situation : un lingot de beurre attira plus de spectateurs envieux que n'en avait attiré quelques années auparavant le fameux lingot d'or de 400.000 francs mis en loterie; cependant on n'a pas alors été réduit aux extrémités où les Parisiens le furent du temps de la Ligue, où on fit du pain avec les os des morts recueillis dans les cimetières.

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Prenons par exemple le fameux siège de la Rochelle, en n'oubliant pas que les prix que l'histoire nous a conservés représentent plus que le double aujourd'hui... Voici quelques-uns de ces prix :

Un œuf, — huit livres, — c'est-à-dîre IS francs d'aujourd'hui ;

La livre de peau de bœuf, — trois livres ;

Deux feuilles de choux, — cinq sous ;

La livre de pain de paille, — vingt-deux sous, etc.

On lit dans les Mémoires de Pontis, qu'à ce siège un hôtelier nourrit son enfant pendant une semaine en se tirant chaque jour une certaine quantité de sang qu'il accommodait et faisait cuire.

Allons plus loin, — transportons-nous sur le radeaa de la Méduse; supposons qu'il s'y fût trouvé une bouchée de pain ou dix gouttes d'eau, — celui qui en eût offert un million, un milliard, en billets ou en or, — n'eût même pas obtenu de réponse ; et on comprend parfaitement l'Arabe égaré dans le désert qui, ramassant un sac fermé, espère y trouver quelques poignées de riz, et le jette avec dédain et colère quand il s'aperçoit, en l'ouvrant, qu'il ne contient que de Por.

Néanmoins, quoique la valeur de l'or et de l'argent ne soit qu'une convention, eHe a été acceptée partout à cause de sa grande commodité.

Ainsi, dans les circonstances où Ton veut le transporter ou fuir — si le billet de banque perd quelquefois de sa valeur, l'argent et surtout l'or en prennent une bien supérieure à leur valeur ordinaire.

Un homme qui n'aurait que des richesses réelles, — des terres, du blé, des bestiaux, ne pourrait les emmener avec lui.

De là la facilité recherchée pour ceux qui ne pos-

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sèdent que le signe au lieu de la chose,- -^ c'est-àdire l*or au lieu de ce que l'or représente, la terre, les denrées, etc. ; ceux-là peuvent échapper à la fois et, selon les circonstances, ou à la violence de ta tyrannie, ou à la juste répression des lois, — et les coquins, comme le philosophe Bias, peuvent dire, en se frottant les mains, je porte tout avec moi, — omnia mecum portOé

Tous ces avantages ont accru progressivement la valeur du signe et lui Ont fait dépasser dô beaucoup la valeur de ce qu'il représente.

Quelle est la terre, — richesse réelle, — qui rap* porte autant qu'une somme équivalente à sa valeur, — exploitée à la Bourse, — dans l'industrie, dans l'agiotage, dans l'usure ?

Remarquez, en passant, un petit détail, -^ entre celui qui livre une marchandise ou un travail, c'està-dire une richesse réelle, et celui qui donne en retour de Targent, c'est-à-dire un signe convenu et une représentation arbitraire de cette richesse : — ^[c'est le premier qui remercie, — et le second s'attend parfaitement à être remercié, il trouverait très-mauvais qu'on ne le remerciât paS|*^ et prend un air de supériorité accepté et reconnu par l'autre.

. Cette aberration cependant, qui a fait donner, avec le temps, une incontestable supériorité au signe sur la chose représentée, n^est pas sans inconvénient, et menace les sociétés, — menace en partie déjà accomplie — d'un malaise d'abord et d'un désastre ensuite.

Mahomet, dans le Koran, apporté feuille à feuille par l'ange Gabriel, donne, comme un des symptômes de la ruine du monde et de sa destruction, — « la découverte qui aura lieu d'un grand amas d'or par la retraite de TEuphrate ».

Un grand eicemple de cette vérité est la ruine de l'Espagne, ruine causée par la découverte du Pérou, et For qu'on en apportait à pleins galions; — on ne travailla plus, on ne produisit plus, puisqu'on pouvait tout acheter; — l'agriculture et l'industrie dépérirent et disparurent, et graduellement l'Espagne devint le pays le plus pauvre de l'Europe, pour avoir eu trop d'or.

Citons encore Mahomet; les commentateurs du Koran disent : « Des montagnes d'or d'une élévation prodigieuse ont sollicité l'honneur de lui appartenir, mais lui a fait voir à ces montagnes quelque chose de bien plus élevé qu'elles, — son mépris. »

De ce temps-ci , l'or de la Californie, qui a paru enrichir l'Europe, a d'abord fait une révolution et un déplacement dans les signes de la richesse. L'or, qui avait été à l'argent dans la proportion de 13 1/4 à 1 sous Louis Xill, de IS 1/4 à 1 sous Louis XIV, de IS 1/2 à 1 sous Louis XVI, est tombé alors à une valeur à peu près égale à celle de l'argent, — et on le donnait indifféremment dans les paiements. Cela n'aurait rien été, — mais le signe a, par sa multiplicité, perdu de sa valeur; — toutes

les denrées et conséquemment la main-d'œuvre ont enchéri, et la vie est devenue beaucoup plus difficile pour deux ou trois classes de la société, — car tout xie peut suivre de niveau — passibus œquis — renchérissement des denrées.

Il est arrivé de l'or de la Californie ce qui est arrivé de l'or du Pérou.

Précisément la même chose que lorsque, enfants, nous jouions au loto : — avec des haricots dont cent représentaient deux sous, — un des gamins se glissait à la cuisine et revenait avec deux ou trois poignées de haricots a chipés » dans sa poche, il jouait gros jeu, et y Faisait jouer les autres.

Donc le signe, c'est-à-dire la richesse de convention, a graduellement pris l'avantage sur là chose représentée et sur la richesse réelle ; — nous avons dit les avantages et les commodités qui lui ont acquis cette faveur. — Tl faut ajouter que bien des maux ont dû leur source à cette invention du signe de la richesse.

Lorsque Jules-César, « prenant tout d'une main pour tout donner de l'autre », ce qu'on appelle la générosité et la magnificence des rois, — corrompit sa patrie pour l'asservir, il n'aurait pu emporter en richesses réelles, en blé, en bestiaux, eu vin, ce qu'il emporta en or des temples et du trésor public.

On ne pourrait aujourd'hui corrompre une femme ou un homme en oubliant chez lui trois cents sacs de blé ou cinquante sacs de pommes de terre, ou un bœuf et deux veaux ou une dizaine de moutons,

comme on peut le faire « avec moins de scandai en laissant une bourse ou un portefeuille.

Également un banqueroutier emporte plus facil mement une liasse de papiers qu'un troupeau bêtes à cornes.

Le bien et le mal ont donc contribué à rimpc^^r» tance, dans les sociétés modernes, de l'or et de Tf^rgent, importance qui est devenue telle, que personne ne s'occupe plus des richesses réelles que L'^cr et l'argent représentent *•

Que l'on néglige et que l'on abandonne l'agriculture, et le sort qui semble réservé à la société moderne est inévitablement le sort du roi Midas : il n'y a plus que l'argent, il n'y a plus que Tor»

Rappelez-vous ce propos qu'on prête à quelque homme d'État, fort aux dominos, de la première révolution.

Les colonies étaient menacées, ça lui était égal. • — Mais où prendrons-nous du sucre? lui dit son interlocuteur, en l'arrêtant au moment où il sucrait la tasse de café qu'il venait de lui gagner. — Mais, reprit-il, chez les épiciers.

— Où prendrons-nous du pain? de la viande, etc.? — Mais à la Bourse.

Et, tous les jours, on semble s'eiforcer d'accroître !a puissance déjà si exorbitante de l'argent ; der-

-*. Quod sol atque imbres dederant^ quod terfa creavit Sponte sua (Lucrèce).

nièrement, on laissait en liberté, sous caution d'une somme de 30 ou 40,000 francs, une fille publique enrichie.

On vient de mettre en liberté, sous caution, deux habitants de je ne sais quelle ville; je veux les croire honnêtes, respectables, innocents, je veux les croire injustement accusés même d'un délit ne touchant pas à l'honneur; mais cependant si ces deux citoyens n'étaient pas riches, ou n'avaient pas des amis riches, ou n'appartenaient pas à un parti passionné, ils seraient restés en prison.

De même qu'à la place de la prostituée riche, une mère de famille — accusée injustement, peut* être comme elle, ou ayant volé, poussée par les besoins de ses enfants» — aurait attendu son jugement sous les verrous.

Une famille romaine, une branche des Cornélius, devait son surnom d*Asina à une anecdote qui montre que déjà la puissance de i'or était arrivée à l'insolence. — Cornélius devait, pour un achat ou pour une autre chose, fournir caution d'une certaine somme; -^ lusage était que cette caution fût donnée par deux citoyens; — à l'appel de son nom, il s'avança dans le forum, menant par la bride une ânesse chargée d'or. — Voici, dit-il, ma caution.

S'il y à eu dans l'histoire du monde une république puissante, c'est la république romaine.

Peut-êlre enlre deux parties de billard, nos grands tribuns feraient-ils bien de Tétudier un peu.

Eh bien ! Servius Tullius, un roi qui eut ceci de particulier qu'un illustre Romain disait de lui : ce II enseigna la liberté au peuple romain », Servius Tullius, roi élu, — prit deux mesures auxquelles les hommes politiques du siècle d'Auguste attribuaient la longue durée et la prospérité de la république :

1® Tout en admettant tout le peuple au vote *, par une combinaison qu'il serait long d'expliquer, « il eut soin de ne pas laisser le pouvoir au nombre, soin nécessaire pour le salut de la république ^. »

2® Il établit les impôts en proportion de la fortune de chacun : ceux qui ne possédaient pas plus de quinze cents as, ou n'avaient à déclarer au cens que leur existence, en étaient exempts. — Servius Tullius leur donna le nom de a prolétaires », nom dont les avocats bavards et les tribuns d'estaminet et les ouvriers poseurs et ramasseurs de bouts de phrase ont tant abusé. — Proletarii^ prolétaires, a proie, signifiait que la république ne leur demandait que d'augmenter le nombre des citoyens, tandis que les riches ne s'appelaient pas riches, mais assiduiy — ah œre dando, — imposés, donneurs d'argent, ou mieux de cuivre, car c'était la seule monnaie 3.

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