‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 135 sur 433 · Les Miniatures du Mont-Cassin, pl. V et VI · texte numérisé non relu

Les Miniatures du Mont-Cassin, pl. V et VI

Tel était, au Mont-Cassin, le développement respectif de l'enluminure etde la miniature quand Desiderius prit le pouvoir. Au lendemain de son élection, le nouvel abbé lit bâtir une petite bibliothèque1, et. jusqu'à son avènement au trône pontifical, il unit dans ses préoccupations les grandes constructions et les beaux livres5. En tête d'un volume précieux entre tous, Desiderius se fit représenter sur un fond qui figure les nouveaux bâtiments du Mont- Cassin (fig. 66). Le visage rasé, la tète nue encadrée dans un nimbe rectangulaire de couleur rouge, il fait hommage d'un livre à saint Benoit. A terre sont entassés d'autres livres, et l'abbé, debout entre le groupe des édifices bariolés et l'amas des reliures multicolores, dit au saint :

Gum domibus miros plui es, paler, accipe libros3.

iPÀ) u \ 1

Les enlumineurs que les mosaïstes grecs appelés par Desiderius trouvèrent à l'ouvrage avaient, en développant des éléments anglo-saxons et carolingiens, réalisé, pour le décor des initiales, un style qui se distingue des styles de décoration usités, soit

en Orient, soit en Italie : les figurines de « chiens » gouachés en blanc ou en rose et cernés d'un contour vert sont, au milieu du xi" siècle, comme autant d'estampilles de

Fig. 80. — La dormition de la mère de dieu, dessin a la plume du .moine léon (vers 108(1). blbl. du mont-cassin, hh os. calque réduit aux

DEUX TIERS DE L'oR Ir.INAL.

1. ci ... Juxtaque ipsum (paJatium), versus ecclesiam parvulam quidem, sed competentem plane, in qua libri recenderenlur, aedeculani fabricavit. » (Léon d'Ostie ; Mione, col. 723. j

2. Voir la longue énuméralion donnée par Léon d'Oslie (Mione, col. 800).

3. Vat. lut. 1202, f° 1. Léon d'Ostie, dans la prose de sa chronique, emploie presque les mêmes termes que l'auteur anonyme de ce vers : <■ Non soluui in aedificiis, verum etiain in libris describendis operam Desiderius dare permaximam studuit. » (Miu.ne, col. 800).

l'École du Mont-Cassin. Ces mêmes enlumineurs, s'il s'agissait de dessiner et de colorier quelque figure humaine, hésitaient gauchement entre l'imitation des rares peintures byzantines dont ils avaient connaissance et l'application du système d'entrelacs et de teintes plates qui leur suffisait pour l'enluminure des grandes letlros ornées. L'arrivée tles maîtres étrangers au Mont-Cassin acheva de développer dans l'art de la miniature ce qui était déjà formé, et amena brusquement à maturité ce qui restait dans l'enfance. On jugera des progrès accomplis en quelques années par l'examen rapide de trois merveilleux manuscrits. Deux d'entre eux, un recueil à'Homêlies, signé en 1072 par le moine Léon (UH 99), et un recueil semblable IIII 98), sont restés au Mont-Cassin. Le troisième,

consacré à l'histoire des miracles de saint Benoit et de saint Maur, a passé clans la Bibliothèque du Vatican ( Val. lai. 1202), où ce monument sans pareil de l'art bénédictin est resté jusqu'ici à peu près inconnu.

La forme des grandes initiales ne s'est pas sensiblement modifiée. Aux éléments du décor « bénédictin », entrelacs, quadrupèdes et serpents tordus, un seul élément nouveau s'ajoute, les volutes de couleur blanche ou d'or, qui s'entre-croisent dans la boucle des grandes lettres. Comme les motifs antérieurement assimilés par les enlumineurs du Mont-Cassin, ces volutes sont empruntées, non point à l'art byzantin, mais à l'art du Nord : elles ont été sans doute copiées d'après quelque manuscrit germanique du temps des Othons1. Mais, dans l'arrangement des motifs traditionnels, les moines de Desiderius montrent un sens nouveau de l'harmonie des courbes et de la symétrie des «taches» colorées. La décoration intérieure des lettres s'enrichit : les quadrupèdes roses ou blancs se répandent dans le champ fermé par la boucle et se plient aux indexions des volutes; souvent un motif central, d'où se détachent les rameaux multicolores, est formé par une figurine humaine ou par un monstre (fig. 68)2. Aux extrémités des volutes viennent se fixer des fleurons lancéolés ou tréflés. Le coloris change de ton. Une gouache solide et fine a remplacé

1. Cf. un monogramme du célèbre Codex Egberti Trevirensis, de la Bibl. de Munich fvers 975) : Lahpmscht, Initial*. Ornamentik des VIII bis XIII Jahrh., Leipzig, 1882, pl. 22 a; cf. les pl. 23 et 2i.

2. Voir aussi les grandes initiales gnonogrammatiques du manuscrit du moine Léon (Mont-Cassin, I1H 1)9), reproduites par M~r Piscicelli (Paleog. artkt.) en or et en couleurs : A [pocalypsis .Iliii XPI), Paleog. artist., pl. XLIV ; C (um), pl. XIV. L'ne lettre A, tirée du Ms. 1111 98, est gravée dans l'ouvrage de Tosti (Storia di Montc-Cassino, II, p. 314,).

FlC. 87. — L'ANNONCIATION, DANS UN CADRE EMPRUNTÉ AU DÉCOB DES INITIALES DU MONT-CASSIN (BIBL. DU MONT-CASSIN, I1H 99).

le lavis inconsistant; toutes les teintes froides et neutres ont disparu. Des volutes d'or se détachent sur un fond de pourpre; ou bien les rinceaux, chargés de fleurons verf émeraude et rouge rubis, entremêlés de monstres roses, s'enlèvent sur un fond d'or épais. Entre l'enlumineur et ses modèles semble s'être interposé un prisme où se jouaient les couleurs les plus opulentes. Si merveilleux est l'éclat de ces lettres monu-

FlG. 88. —

mentales qu'on les dirait incrustées de matières précieuses : ces miniatures sont comme de magnifiques émaux d'Orient1. En effet les plaquettes émaillées sur or, que Desiderius avait commandées à l'atelier impérial de Constantinople, ont contribué plus encore que les riches tentures et les icônes peintes à révéler aux miniaturistes bénédictins une gamme de couleurs inconnues de leurs devanciers. Les mosaïstes, de leur côté, ont

Page 1