‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 150 sur 433 · Cf. d'Agkwoubt, Peinture, pl. LXXII · texte numérisé non relu

Cf. d'Agkwoubt, Peinture, pl. LXXII

Bari) représente, vers la fin duxv" siècle, un diacre déroulant XExultet. Aujourd'hui encore, si l'on se trouve dans la cathédrale de Salerne, au soir de la vigile pascale, on peut voir le vieux rouleau déchiré pendre du haut de l'ambon, à côté du candélabre de marbre étincelant d'émaux et d'or.

La série des rouleaux d'Exultet enluminés depuis le commencement du si" siècle jusqu'au milieu du xme constitue l'un des plus précieux recueils de documents graphiques laissés par le moyen âge. Les historiens de la musique et de la liturgie trouveront matière à d'amples études dans les « neumes » qui accompagnent les syllabes de la prose et dans les multiples images qui reconstituent à nos yeux l'antique cérémonie du Samedi- Saint1. Pour quiconque prend intérêt à la vie du passé, la reproduction complète des rouleaux d'Exultet sera une illustration authentique et pittoresque des annales confuses de l'Italie méridionale. Derrière les princes lombards de Capoue et de liénévent, en tunique courte, coiffés d'une couronne de souverain germanique, et portant la barbe pointue, sont rangées leurs milices casquées du heaume à couvre-joues et revêtues du haubert de mailles. Dans des groupes anonymes se pressent les habitants des villes lombardes etde la Terre de Saint-Benoît : les femmes ont roulé autour de leur visage, à la mode byzantine, le voile épais que les sciociare d'aujourd'hui posent plié sur leur chevelure. Les Hypati de Gaëte apparaissent le front surmonté de tiares invraisemblables et accompagnés de femmes chargées de bijoux comme l'étrange buste d'Elché. Ces personnages dessinés, au xi" siècle, par des mains enfantines, semblent des revenants de quelque hypogée chaldéen ou phénicien. A l'une des extrémités de la série formée par les rouleaux d'Exultet, Frédéric II, l'empereur et roi, simplement vêtu et le visage rasé, regarde, à l'autre extrémité, Basile 11 et son frère, avec leur longue barbe, leur longue chevelure mêlée aux pendeloques du diadème et leur tunique de soie, lourde de pierreries.

D'autres analyseront ces portraits et détailleront ces costumes; noire rôle, en présence de ces longs rubans d'images, doit se borner à dégager les faits qui intéressent directement l'histoire de l'art : formes, motifs, écoles.

Les rouleaux d'Exultet provenant de l'Italie méridionale ont été tous écrits et décorés soit dans l'enceinte d'un monastère, soit dans le rayon d'influence d'un atelier monastique. Sur les rouleaux de Capoue, de Sorrente et de Fondi les moines eux-mêmes se sont fait représenter et se sont arrogé la première place dans l'assemblée des prêtres. Sur tous les Exultet, à commencer par celui de Bari, oii les monogrammes à entrelacs voisinent

1. L'étude musicale des Exultet a été ébauchée par M. Ed.neii sur des documents insuffisants et incomplets («.««•«lische Studien iiber das l'rxconium pasquale; Habeiu., Kirchcnmmikalischcs Jahrbuch, 1893, p. 74 et suiv.). Dom l.atil prépare sur ce sujet un travail d'ensemble.

avec des médaillons de saints grées, les grandes initiales ornées sont bénédictines, comme l'écriture.

L'histoire de l'art bénédictin d'Italie, dont l'étude des manuscrits en feuilles nous a permis d'ébaucher un chapitre nouveau, sera précisée et complétée par la connaissance de manuscrits aussi nombreux et aussi richement illustrés que les rouleaux

d'Exultet.

La série de ces rouleaux permet de suivre des variations subtiles dans la technique du coloris et le style du dessin. VExultet du British Muséum et le fragment delà Vaticane n'ajoutent rien à ce que les manuscrits décorés par le moine Léon peuvent apprendre sur la virtuosité des miniaturistes formés à l'école des Grecs de Desiderius. Mais la comparaison d'un des rouleaux provenant du Mont-Cassin avec le rouleau conservé à Bari donne lieu à un parallèle instructif. Les ligures dessinées sur VExultet contemporain de Basile II sont l'œuvre d'un Grec; les gouaches d& VExultet de Londres ont été peintes par un moine qui connaissait toutes les ressources de l'art byzantin. La mort de Basile II et la consécration de la basilique du Mont-Cassin sont séparées par plus d'un demi-siècle. Dans cet intervalle, l'art byzantin avait rapidement évolué.

Les personnages trapus, les larges visages, les altitudes graves, les draperies tombant à plis droits faisaient place à des formes plus élégantes, plus grêles et plus mièvres, à des draperies plus agitées, à des mouvements plus hardis. La transformation qui s'opère alors dans l'art byzantin s'est traduite, en Italie, dans les miniatures de deux rouleaux. Entre VExultet de Bari et VExultet du Mont-Cassin, conservé au British Muséum, les dilférences dans les proportions, les types et les attitudes des tigurines sont exactement celles qui distinguent les deux cycles célèbres de mosaïques byzantines exécutés, l'un, au commencement du xi" siècle, dans l'église de Saint-Luc on Phocide, l'autre, vers la tin du même siècle, dans l'église de Daphni, près d'Athènes.

Avant l'arrivée des Grecs embauchés à Byzance pour les travaux du Mont-Cassin, les seules villes de l'Italie méridionale où un dessinateur sache exécuter une œuvre de noblesse antique, telle que l'illustration de VExultet île Bari, sont les villes d'Apulie où travaillent des Grecs. Dans les monastères bénédictins, les représentations de la figure humaine sont d'ordinaire aussi barbares, jusqu'au temps de Desiderius, sur les rouleaux d'Exultet que soi' le manuscrit capouan de la Loi des Lombards; les graffitti qui couvrent le troisième Exultet de Gaëte sont à peine plus distincts que le fantoche tressé avec des entrelacs, au-dessous duquel un scribe irlandais se croyait obligé d'écrire la légende explicative : « Imago hominis. » Pourtant, vers le milieu du xi" siècle, quelques traditions artistiques se maintenaient encore, à travers le chaos des visions incohérentes. Mieux que le double frontispice du manuscrit de Saint-Grégoire écrit au Mont- Cassin pour l'abbé Théobald, VExultet bénéventin qui porte les noms de deux princes lombards prouve que les souvenirs de l'art romano-bénédictin du ix" siècle ne s'étaient pas entièrement perdus. Sur le second rouleau de Gaëte l'Église est représentée avec la

même tiare et la même tunique ornée de larges cercles que les Vierges-Reines peintes au rxe siècle dans la chapelle du Volturne.

Quand l'École du Mont-Cassin eut produit ses chefs-d'œuvre, son influence ne suffit pas à ranimer le goût artistique dans les monastères qui l'avaient perdu. Un étroit parchemin du su" siècle, cousu au bout du bel Booultet incomplet de Mirabclla Eclano, porte quelques bonshommes tout maculés de rouge1. La maladresse du scribe qui a tenté d'illustrer ce parchemin est si spéciale et si personnelle qu'on est tenté de reconnaître, dans les vignettes enfantines de Mirabella, la plume tremblante et gourde qui a illustré une partie de la chronique de Sainte-Sophie de lîénévcnt.

Au Mont-Cassin même et dans les monastères voisins, les figures élégantes et sveltes des miniaturistes do Desiderius prennent, dès les premières années du xu" siècle, un allongement démesuré. Un exemple de cette altération des proportions byzantines est donné, vers 1115, par les miniatures très soignées de VExultet deFondi. C'est seulement, semble-t-il. vers la lin du xu" siècle, que plusieurs artistes, dépendant peut-être d'un même atelier, reviennent au « canon » plus correct de la fin du xi° siècle. Les trois Exidtet de la Bibliothèque Barberini, de la Bibliothèque Casanatense et de la cathédrale de Salerne marquent le retour à une tradition interrompue. Cet essai d'archaïsme byzantin est un l'ait remarquable, dont les manuscrits en feuilles du xu" et du xui" siècle n'offrent aucune trace.

Comme le style des figures, l'iconographie des compositions se présente, dans les rouleaux d'Exultet, sous trois formes différentes : elle est barbare, byzantine ou « latine ». Dans l'illustration des étranges parchemins de Gaète, la mise en scène est aussi confuse et aussi puérile que le dessin.

Des scènes évangéliques sont figurées sur les rouleaux des styles les plus différents : Annonciation de Capoue et de Naples, Nativité de Gaëte et de SorrenLe, Crucifixion, Saintes Femmes au Tombeau, Descente aux Limbes, Victoire du Christ sur la Mort. Quel que soit le type des figurines et le caractère du dessin, les groupes sont ordonnés et les gestes réglés suivant les formules adoptées par les enlumineurs des Evangèliaires et des Psautiers grecs-.

L'une de ces images reparaît sur tous les rouleaux, comme une allusion nécessaire à la solennité de Pâques : c'est le groupe qui figure invariablement dans l'iconographie grecque la Résurrection du Christ, r.\vàrr*Tw, par la Descente aux Limbes. Dans la suite chronologique

I. Le copiste n'a pas même pris soin de disposer, selon la coutume, les personnages au rebours du texte. Dans les invocations finales, un roi est mentionné à côté d'un empereur et un comte (« Hespice, quesumus, Domine, super devotissimum famulum comitem noslrum... Mémento etiam, Domine, famuli nostri Imperatoris, Domini nostri régis »). L'indication du roi reporte l'illustration île parchemin après le couronnement de Roger, premier souverain de Sicile (1131). (luarini a supposé que l'empereur et le roi n'étaient qu'une même personne ; il a pensé à Conrad de Ilohonslaufon lAtli dell' Acad. Pontan., Naples, I, p. 103).

1. L'image du Christ perçant d'un coup de lance le personnage de Hadès, qui représente à la fois l'Enfer et la Mort, n'est pas commune dans les miniatures grecques. Pourtant cette composition est d'origine byzantine : on la voit représentée, au-dessus de l"Avà<rotm{, sur un manuscrit grec des Humilies de la Vierge, conservé à la Bibliothèque Vaticane (Schlum berger, Basile II, 1900, pl. VI).

des rouleaux à'Exullet provenant de l'Italie méridionale, la scèue de 1' 'Ava™*'.?, cette étrange illustration de l'Évangile apocryphe de Nicodème, prend successivement deux dispositions, dont la seconde est l'inverse de la première. Sur le rouleau de Bari, le Christ est représenté à droite du spectateur; il a pris par la main le patriarche Adam, et il s'apprête à sortir de la caverne, sur le corps du Diable vaincu, avec les élus de l'ancienne Loi1. La pose du Rédempteur est simple et sculpturale : il est debout et l'ait le premier pas vers la lumière. La composition de Bari est reproduite sur les Exultei du -\r siècle, antérieurs à Desidefius. La seule différence -est dans le mouvement du Christ : le Sauveur a mis sa croix sur l'épaule et marche à grandes enjambées, faisant voler derrière lui sa tunique et son manteau. Sur ÏExuUet du Mont-Cassin la direction des groupes, le mouvement de fa scène, le <■ moment » de l'action, changent brusquement. Le Christ, au lieu de s'en aller vers la droite, vient par la gauche. 11 ne monte pas, suivi des élus : il descend vers les prisonniers qui lui tendent les mains du fond de la caverne. Autour des deux groupes formés par les premiers parents et par les deux roispatriarches une. foule d'élus de l'ancienne Loi s'est amassée.

Ces variations dans la scène de P'Avà^*»;, qui se manifestent sur deux rouleaux A'Exullet séparés par un siècle environ5, suivent exactement celles qui se sont opérées, pendant la même période, dans l'iconographie byzantine. La composition de Bari est celle de la mosaïque de Saint-Luc en Phocide; la composition du Mont-Cassin, représentée sur le rouleau du British Muséum, est celle de la mosaïque de Daphni8. Par l'iconographie de linéiques scènes comme par le style des figures, les deux rouleaux enluminés en Italie au commencement et à la fin du xie siècle se prêtent à des rapprochements minutieux avec les mosaïques conservées en Grèce.

Des figures allégoriques prennent place à côté des scènes bibliques et évangéliques. L'une de ces figures, tout au moins, est certainement empruntée à l'imagerie byzantine. Dans la miniature de VÈx'ultet de Salerne qui représente le Passage de la mer Rouge (15 L), une femme demi-nue apparaît au-dessus du groupe des Israélites : elle tient de ses deux mains les bouts d'une écharpe violette, semée d'étoiles, que le vent semble arrondir audessus de sa tète. Cette femme est la Nvit : au bord de la mer Bouge, elle symbolise la colonne d'ombre qui suit le peuple de Dieu, précédé d'une haute colonne de flammes. La même femme tenant le même voile constellé, et désignée par le mot NùE, ligure de même, à côté d'autres allégories, — la Mer Bouge, le Désert, le dieu du Gouffre, — sur une miniature du grand Psautier grec de Paris, à côté de Moïse chantant le cantique d'actions de grâces, après le passage de la nier Rouge4.

1. I. iconographie de 1' 'Avioron! a été étudiée en délai! par M. Millet : Monuments Piot, II, 1893, p. 107-214.

->. Il est curîelix d'observer que, surdeux rouleaux du xu« et du xur siècle, qui reproduisent un prototype du milieu du xr, — YExultet de la Bibliothèque Casanatense et celui de Salerne, — le miniaturiste est revenu à la composition la plus archaïque et a reproduit, en le simplifiant encore, le groupe sévère qui représente V'A'iimax; sur le rouleau de Bari.

3. Cf. Dikhl, Monuments Piol, III, 1806, pl. XXIV ; — Millet, le Monastère de Daphni, pl. XVII.

4. ifs. grec n° 139, f° 419 ; Boudier, Manuscrits grecs de ta tlibl. nul., p. 113.

L'enfant demi-nu qui. sur YExultet de Salerne, représente l'Obscurité (C aligo) vaincue par la Lumière divine, et qui se montre pour la première fois sur YExultet de Bénévent, pourrait passer, comme la personnification de la Nuit, pour Line allégorie byzantine, dans le goût antique. Cet enfant triste et noir ressemble, comme une ombre fraternelle, à l'enfant que le miniaturiste du Grégoire de Nasianze copié pour Basile le Macédonien a peint à côté du prophète Isaïe, en pendant à une image do la Nuit, balançant son voile aérien au-dessus de sa tête de statue grecque1.

Mais la Terre qui, sur trois rouleaux YExultet, est assise près de l'enfant désigné par le mot CaUgo, et qui, sur deux autres, montre son buste nu, émergeant du sol Henri, ne figure pas au nombre des allégories byzantines, à côté des villes et des Meuves, représentés sous la forme des anciens dieux. La femme demi-nue qui livre ses mamelles nourricières à des animaux variés, bœuf ou cerf, lion ou serpent, est La simplification d'une peinture plus chargée d'attributs divers, qui fut exécutée, sous le règne de Charlemagne, par ordre de Théodulphe, évoque d'Orléans, le fondateur de l'église de Germigny-. Cette même ligure, avec deux de ses attributs, la corne d'abondance et le serpent, est sculptée sur plusieurs ivoires carolingiens, et peinte sur plusieurs miniatures de la même époque'; l'image de la Terre, dont le buste nu apparaît, parmi les arbustes, sur YExultet du Mont-Cassin (British Muséum.., reproduit exactement l'une des miniatures de l'Encyclopédie de Ràban Maur, copiée, au Mont-Cassin. pour l'abbé Théobald-, d'après quelque original germanique. Cette représentation de la Terre est, dans l'iconographie

bénédictine d'Italie, un motif irolingien ». Le Crée qui a dessiné les miniatures de

YEamltet de Bari n'a pas connu ce motif. 11 a représenté La Terre sous les apparences d'une femme debout et richement vêtue. C'est par une figurine semblable que la Mer était personnifiée dans un manuscrit byzantin dû rxe siècle, le « Psautier Chloudoff 4 ».

L'image allégorique de l'Église n'a point reçu place parmi les miniatures de YExultet de Bari. L'idée même de représenter la communauté des fidèles par la ligure d'une femme n'est point née en Orient5. Ce sont les théologiens et les artistes occidentaux qui ont dressé l'image de l'Église couronnée en face de la Synagogue, reine déchue, qui chancelle et perd son diadème. L'Église apparaît pour la première fois, à côte de la Terre, sur les ivoires carolingiens, où les artistes formés dans les abbayes rhénanes ont groupé autour du Crucifix une série de ligures allégoriques. Les diverses représentations de l'Église sur les Exultet de Bénévent, de Sorrente, de Salerne, ont pour prototype une composition germanique,

1. il/s. grec '110, f° 264 v°; ISonoiEn, p. 3-4. — Kondakoff, Bist. de l'art byz-, II, p. 37. 2 Cf Pii'En Einlcitung in die Monumentale Théologie, Gotha, 1867, p. 300.

3. Caiiieb et Martin, Mélanges d'Archéologie, II, pl. IV-VHI; - Nouveaux Mélanges, II, p. 02, pl. V; - Didko.n, Annales arch., XVIII, p. 235; — Lbitsohdh, Gesch. der Karol. Malerei, p. 284.

4 Iihmh, Die Psalter-lllustration, I, p. 20, lîg. 31.

5 Dans le manuscrit des Homélies du moine Jacques sur la vie Je la Vierge, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, [Us. grec 1208; xi« siècle) l'Église est représentée par un temple à coupoles, sous lequel se presse, autour du Christ, une foule de saints et d'élus (1° 3, V ; Iîoudieb, p. 149-130).

Sur YExultet de la Bibliothèque Barberini, enluminé au Mont-Cassin dans le style byzantin, la Reine, qui fait le geste de forante, au milieu des fidèles, porte la môme couronne fleuronnée que les souverains allemands représentés sur les miniatures du siècle des Olhons i lO (ii.

La présence de motifs carolingiens sur les rouleaux enluminés dans l'Italie méridionale est un fait inattendu el .qui ouvre le champ aux questions. L'illustration tout entière des rouleaux d'Exultet déconcerte par sa complexité. Les motifs les plus hétéroclites se trouvent rapprochés sur ces larges bandes de parchemin : grandes initiales de style germanique, représentations de la liturgie locale, scènes évangêliques composées suivant le canon constitué dans les monastères orientaux, allégories inconnues des artistes byzantins et combinées, sans doute, dans les abbayes des bords du Rhin. Enfin l'existence même de ces rouleaux est un problème. En quel lieu, à quelle date la prose lyrique du Samedi-Saint a-t-elle été. pour la première fois, copiée sur un parchemin et illustrée de place en place par des miniatures destinées à être exposées aux fidèles du haut de l'ambon '?

Le modèle des plus anciens rouleaux d'Exultet n'a pu être pris en Orient, pour cette raison péremptoire que la cérémonie du cierge pascal el la prière qui l'accompagne sont inconnues de la liturgie grecque. Doit-on chercher ce modèle en Italie?

Trois rouleaux d'Exullet sont conservés à Pise. C'est dans les archives capitulaires de la cathédrale, à {'Opéra del Duomo, que se trouve la plus ancienne bande de parchemin qui porte la prière pour la bénédiction du cierge pascal1. Le texte est la vulgate, avec l'éloge des abeilles ; l'écriture est une minuscule » Caroline •> du xe siècle. En tète du rouleau, deux dessins à la plume, assez gauches, représentent la Crucifixion et la Descente de Croix. Après ce timide essai d'illustration, le texte est écrit d'un trait.

La cathédrale de Pise possède encore deux rouleaux d'Exultet, beaucoup plus richement décorés que le parchemin des archives capitulaires. Ces deux rouleaux sont exposés au Museo civico. Le plus récent, sur lequel la prière est écrite en gothique carrée, et la musique en notes « guidoniennes », est orné d'une série de gouaches vivement colorées, dont le dessin, tout byzantin, est d'un peintre habile, contemporain de Duccio di Buoninsegna. L'illustration présente une série d'images qui ne se retrouvent dans aucun autre rouleau d'Exultet [Icon. camp., n° 16).

L'Obscurité, que le Christ vient dissiper, est figurée, non point par un enfant nu, mais par deux groupes confus de figurines diaboliques, emprisonnées dans des nuées (16 F). A propos de la Pàque, les Hébreux sont représentés immolant l'agneau et marquant de son sang les portes de leurs demeures - (16 K). Les scènes liturgiques elles-mêmes offrent des détails curieux et uniques : pour allumer le feu sacré qui doit être entretenu jusqu'à la Pàque prochaine, le célébrant se sert d'une lentille de cristal, sur laquelle descend un

1. Ce manuscrit porte dans les Archives capitulaires de Pise le numéro 1820; j'en dois lu connaissance à mon Collègue M. Desprez, qui l'a signalé pour la première fois.

La scène illustre un passage de {'Exultet négligé par les miniaturistes de l'Italie méridionale.

rayon de soleil1 (Lumen Christi). Cette iconographie abondante et bizarre ne ressemble par aucun trait aux diverses images combinées dans les monastères de l'Italie méridionale. Vers l'an 1300, un peintre siennois ou pisan a composé pour l'antique prière une illustration originale en style byzantin.

Au moment où fut écrit et enluminé ce rouleau, la cathédrale de Pise possédait déjà un Exultet couvert de miniatures. Le rouleau ancien aura sans doute paru trop barbare, au temps où l'art toscan devenait capable d'exécuter de grandes fresques et de magnifiques panneaux. Le clergé de la cathédrale remplaça le parchemin dédaigné par un rouleau tout neuf, dont la décoration fut confiée à un artiste émérite. Cependant le vieux rouleau à miniatures fut conservé : il est exposé, à côté du rouleau de 1300, dans une vitrine du Museo civico (Icon. comp., n" 10). Ce rouleau peut être attribué au xie siècle, d'après l'écriture et les dessins, coloriés de teintes crues. Les sujets représentés sont répartis en deux groupes : l'un, rejeté hors du texte, avant la prière, forme une série de scènes évangéliques, commençant avec le Christ en gloire et l'Annonciation, pour finir avec la Cène2. L'autre groupe de miniatures, qui fait suile au premier, commence avec l'image du diacre debout sur l'ambon qui, sur p] usieurs Exultet de l'Italie méridionale, accompagne l'invocation préliminaire : Lumen Christi. Après LE initial, une suite de minuscules figurines illustre la prière, jusqu'aux invocations terminales pour le pape, l'empereur et un duc. Certains sujets sont représentés par des images différentes de celles qui ornent les rouleaux de l'Italie méridionale ; la Terre n'est pas personnifiée par une femme, mais figurée par un paysage sommaire, dans lequel des paysans, accompagnés de bêtes de somme, se livrent aux travaux des champs. Pourtant l'ensemble de l'illustration rappelle d'une manière singulière {'Exultet de Sorrente et celui de Capoue \ L'écriture est la lombarde bénédictine de l'Italie du Sud, et les deux monogrammes, l'E couvert d'entrelacs et leV décoré du médaillon du Christ, semblent tirés de quelque manuscrit copié au Mont-Cassin vers le milieu du xi" siècle. L'Exultet archaïque de Pise n'est probablement pas pisan. 11 a pu être apporté de l'une des villes de l'Italie méridionale avec lesquelles le grand port do la Toscane entretenait des rapports constants. Le seul des trois rouleaux iVE.ru/lel conservés à Pise qu'on pourrait invoquer, pour expliquer la formation de l'imagerie qui se développa sur les Exultet apuliens et campaniens, a peut-être été lui-même décoré en Apulie ou en Campanie. Quant aux rouleaux A' Exultet conservés hors de Pise, à Home ou à l'étranger, ils proviennent tous de l'Italie méridionale.

C'est donc, selon toute vraisemblance, de quelque monastère de l'Italie du Sud

1. Sur ce détail do la cérémonie, cf. M»' Duchesne, Origines du Culte chrétien, p.

2. J'ai cru inutile de reproduire dans l'Iconographie comparée des rouleaux rf'Exultel, les scènes évangéliques qui accompagnent le rouleau de Pise, sans concourir à l'illustration du texte. Les miniatures de ce rouleau se trouvent reproduites dans plusieurs ouvrages : Martini, Thealrum Basilicw Pisanx, réimpr. de 1878, in-f°, pl. XXX; — Rosim, Isloria delta Pilturaituliana, Pise, 1839, I, pl. 1 et XIII ; — Fobsteb, Dcnkmâler der ltalienischen Kunst, I, p. 11 ; — Houault ue Fleuhv, les Edifices de Pise.

3. L'Exultet de Pise n'est pas le seul dont le texte soit précédé d'une suite de scènes de la vie du Christ. Trois scènes évangéliques se succèdent à la même place, sur le rouleau, de dessin apulien, conservé à Bari.

nu

qu'es) sorti le premier rouleau i'Exultet illustré d'une suite de miniatures, qui ait été employé dans la chrétienté, le prototype, aujourd'hui perdu, des rouleaux de Bari et de Bénévent. L'emploi d'un volumen de parchemin a pu être suggéré parla vue d'un rouleau oriental, analogue au rouleau de la Yalieane, sur lequel le texte grec du Livre de Josué est accompagné de miniatures. Mais quel est le modèle que l'enlumineur a suivi pour choisir les passages à illustrer et les figures à représenter?

Une première indication est donnée par les lettres ornées. Les grandes initiales E et V sont comme l'entrée monumentale des deux parties de la prière, qui commencent par les mots Exultet et Vere dignum. Deux lettres semblables marquent, dans les missels latins, à partir de l'époque carolingienne, deux passages solennels du canon de la messe : ces deux lettres sont le Y du Vere dignum et le T du Te igitur. Le V a passé dans les Exultet; il a gardé sur quelques rouleaux de l'Italie méridionale cette forme de monogramme traversé d'une croix et consacré par l'image du Christ de Majesté, dont les docteurs français du moyen âge, Sicard et Guillaume Durand, devaient commenter le sens symbolique1. De son côté, l'E initial de I'Exultet fait pendant au T du Missel. Retrouverat-on de même dans les livres liturgiques de l'Église latine la série des images insérées dans le texte de YExultet ?

Ces images sont réparties entre trois ordres de sujets : des scènes sacrées (bibliques, évangéliques ou allégoriques), des cérémonies ecclésiastiques et des portraits de contemporains. En dehors des rouleaux d'Exultet ces trois cycles de représentations historiques, liturgiques, personnelles, ne se trouvent que dans les sacramentaires latins ornés de peintures. L'illustration du sacramentaire d'Ivrée, qui remonte à l'an mil, ressemble, dans ses grandes lignes, à celledes rouleaux de l'Italie méridionale. A côté de la cérémonie du baptême, des scènes relatives aux grandes fêtes (Nativité, Descente aux Limbes, Saintes Femmes an Tombeau), des effigies de l 'évoque Warmund et de l'empereur Othon, les grandes initiales du Vere dignum et du Te igitur correspondent exactement aux initiales E et V de V Exulte!-.

Un rapprochement aussi frappant dénonce l'origine du cycle d'images qui se forma, dans l'Italie du Sud. autour de la prose pascale. Quand cette prière eut été tirée du sacramentaire et déployée sur un rouleau qu'elle couvrait tout entier, les miniatures destinées au texte privilégié furent imitées de la série d'images qui se développait sur les pages des sacramentaires latins, à commencer par le manuscrit décoré pour Drogon, fils de Charlemagne. Ce décor des sacramentaires s'était lui-môme constitué ii l'époque carolingienne et probablement en pays germanique. Le sacramentaire de Warmund. écrit en Piémont, vers le temps où fut décoré YExultet de Bari, est, par le

I. Ebner, Quelles undForschungen zur Geschickte und Kunstgeschichte des Missale romnnum ; Fribourg-on-Brisgau, 1896, p. 432-4U.

ï. Bibl. Capit. d'Ivrée, n° 86. Le Sacramentaire de Warmund comple Ireize miniatures (Ebner, p. 450); YExultet de Bénévent en a quinze.

stvle des miniatures et le décor des grandes initiales, une œuvre toute m septentrionale » '.

L'iconographie des rouleaux d'JExultet tient donc, par sa souche la plus profonde, à l'art carolingien. Les Bénédictins de l'Italie méridionale, qui adaptaient à ces rouleaux l'imagerie des sacramentaires, ont emprunté à l'héritage des artistes rhénans non seulement les figures allégoriques de la Terre et de l'Église, mais encore ce qu'on peut appeler le « catalogue thématique » des sujets à représenter.

Le prototype d'un rouleau enluminé, une fois établi dans l'Italie méridionale, ne fut pas copié sans variantes, d'une ville à l'autre. Entre les motifs essentiels et primitifs, des motifs nouveaux s'intercalèrent dans le cours du xi" siècle. Ce développement des thèmes était une croissance spontanée. Les miniaturistes, en illustrant des passages que leurs prédécesseurs avaient négligés, ne faisaient que céder aux suggestions d'un texte « plastique » entre tous. A côté des allégories carolingiennes, qui gardaient leur caractère d'origine, se multiplièrent les scènes évangéliques, composées d'après l'iconographie grecque, qui était partout répandue par les miniatures et les ivoires.

L'École du Mont-Cassin, quand elle eut acquis toute la science des artistes grecs, n'ajouta presque rien à la série d'images dont se composait, dans la seconde moitié du xic siècle, un rouleau à'Exultet. Le parchemin du British Muséum, décoré au temps de Desiderius, est, par le style des figures et la technique du dessin, une nouveauté admirable et un chef-d'œuvre byzantin ; par le choix des sujets représentés, il n'est que la suite et la copie d'une série d'oeuvres latines. Un siècle et demi plus tard, le rouleau de Salerne montre do manière encore plus frappante la nécessité de distinguer, dans les miniatures bénédictines de l'Italie du Sud, entre le style et le sujet : les ligures, piises une à une, et la plupart des compositions, isolées des compositions voisines, passeront pour d'excellentes copies d'originaux byzantins; pourtant la suite des scènes et l'arrangement même de quelques groupes sont très fidèlement reproduits d'après XExultet de Bénévent, qui, par l'iconographie et par le style, est l'un des plus éloignés de l'art byzantin.

Les manuscrits en feuilles avaient révélé la richesse et la vitalité du décor d'origine germanique qui fut adopté dans les ateliers bénédictins pendant près de trois siècles, et qui, bien loin de disparaître au contact de l'art grec, ne lit que prendre, à ce contact, plus de vigueur et [dus d'éclat. Les Exultet ont prouvé que, dans l'Italie du Sud, l'art latin et septentrional ne fui pas représenté seulement par des initiales, des entrelacs et des monstres : avant et après la floraison de l'art byzantin transplanté au sommet du Mont- Cassin, le souvenir des ivoires carolingiens fut conservé par des figures allégoriques, et la vieille iconographie des sacramentaires latins continua de donner le thème essentiel des illustrations les plus compliquées. C'est ainsi que l'étude de l'enluminure et de la miniature peut aboutir à des conclusions positives, et ouvrir une voie lumineuse à l'étude de la peinture murale.

1. A. Si'iunger, DerBilderschmuck in den Sakramentarien (Abhandlungen der Kûn. Sâchs. Gesellschaft der Wisscnschaftcn; Phil.-Hist. Ci, XI, 1889, p. 362).

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