CHAPITRE VI
La question de Sant'Angelo in Formis. — Contribution apportée à l'élude de cette question par la découverte des fresques du Volturne et l'analyse des miniatures bénédictines.
I. — Fresques bénédictines antérieures à l'abbé Desiderius dans les grottes et les oratoires de Campanie. — Calvi ; Grottâ
dei Santi; Grotta dcflc Forncllc; xe-xic siècle. — Castellamare ; Grolta di San Biagio ; xe-x[c siècle. — La Badin, près Majori. — Abside de la chapelle de Santa Maria di Trochio, près Cassino. — Motifs des peintures bénédictines du xe cl du XIe siècle qui reparaissent dans les mosaïques, au temps de Desiderius.
II. — Les fresques de Sant'Angelo in Formis; le style: diverses mains dans les diverses parties de la décoration. — Le
nartliex, œuvre d'un maître grec, à rapprocher des figures peintes dans la chapelle du Crocefisso, au pied du mont Gassin. — L'abside; poitrail de Desiderius; coloris violent imitant la mosaïque. — L'absidiole de droite et la nef; style de miniature. — Les scènes bibliques et le Jugement dernier ; allongement des proportions, indice d'une date plus récente.
[II. — Le programme de la décoration. — Thèmes byzantins: la Vierge glorieuse et les anges. — Thèmes latins; leur prépondérance. — Les nefs: les prophètes et le parallélisme des deux Testaments. — La femme adultère, illustration d'un verset omis dans nombre d'Fvangéliaires grecs. — La Vierge-reine, motif latin au milieu des peintures grecques du narlhex.
IV. — {.'iconographie. La Vierge-reine, copie d'une image de la Sainte Sophin. — L'Fvangile de Sant'Angelo comparé aux miniatures des Lvangéliaires byzantins et des manuscrits bénédictins. — Le Jugement dernier. — Origines des représentations de la Cène.— La terreur du dernier Jour dans les écrits des théologiens du Nord; allusions au Jugement dernier lues dans les images de la gloire céleste. — Comment le Christ de l'Ascension devint le Juge des vivants et des morts. — La résurrection des morts; le Paradis et l'Enfer. — L'iconographie latine du Jugement dernier. — L'iconographie byzantine au xic siècle, d'après la miniature d'un Évangéliaire. — Traits singuliers de cette iconographie; leur origine dans un écrit de saint Êphrem le Syrien. — Le Jugement dernier de Sant'Angelo n'est pas byzantin, mais « germanique ». — Extraordinaire complexité de l'art représenté par les peintures de Sant'Angelo in Formis : style byzantin ; programme latin ; iconographie grecque et latine. Comparaison avec les rouleaux d'E.vultet contemporains de Desiderius.
V. — Autres peintures bénédictines de la fin du xic siècle etdu commencement du xne. — La crypte de l'église bénédic-
tine voisine d'Ausonia (Le Fratte); style de miniature. — L'abside de l'ancienne cathédrale de Foro Claudio; style de mosaïque.
VI. — Histoire résumée de la peinture bénédictine en Campanie après le ixe siècle. — Rôle des maîtres grecs appelés par Desiderius. — Persistance de l'art latin et « carolingien » au Mont-Cassin.
Parmi les œuvres de peinture que l'école artistique du Mont-Cassin a laissées sur des parchemins ou sur des murs d'église, les seules qui eussent été jusqu'ici l'objet d'une étude et d'une discussion critique étaient les fresques conservées, prés de Capoue, dans l'église bénédictine de Sant'Angelo in Formis. rebâtie, au pied du mont Tifata, par Desiderius lui-même.
Cet ensemble de peintures murales, unique dans l'art chrétien pour l'antiquité, la richesse iconographique et l'excellente conservation, a été célèbre avant d'être connu. Depuis la publication île l'ouvrage de Schulz, en 1800, les historiens qui, pendant plus de trente ans, filèrent Sant'Angelo in Formis, n'avaient eu sous les yeux que la description
incomplète donnée par le savant saxon, avec quatre dessins gravés an trait1. Le monument que personne n'allait interroger sur place était cité de loin comme l'exemple typique de l'art byzantin adopté par les moines artistes du Mont-Cassin.
En 1892, F.-X. Kraus fit ce que tant d'autres avaient négligé de faire : le voyage de Capoue au hameau voisin de Sant'Angelo. Après une étude attentive des fresques, il donna ses conclusions, qui contredisaient, point par point, l'opinion traditionnelle'. C'est à peine s'il reconnaissait dans quelques détails l'influence des maîtres grecs appelés par Desiderius. Parles lignes maîtresses de son iconographie et par les traits caractéristiques de son style, l'art qui règne dans l'église bénédictine ne tient pas, selon Kraus, à la tradition byzantine : il est latin, septentrional, « carolingien-othonien - ». L'école du Mont-Cassin, dont Sant' Angelo in Formis est l'œuvre capitale, reste au xis siècle ce qu'elle avait été depuis le temps de Charlemagne : l'asile d'un art directement sorti des catacombes de Rome. Du haut du Mont-Cassin cet art avait autrefois rayonné jusqu'en Allemagne. Au x« siècle, il s'était manifesté dans une île du lac de Constance : c'est la primitive tradition du Mont- Cassin qui s'est conservée dans les fresques de l'église de Saint-Georges à la Reichenau. Au xie siècle, du vivant même de Desiderius, c'est l'art de la Reichenau qui survit à Sant'Angelo in Formis3.
La thèse était trop révolutionnaire pour ne point soulever de protestations. Seul M. Zimmermann s'est rallié presque sans réserve à l'opinion formulée par Kraus, en soutenant que la décoration tout entière de Sant'Angelo reproduisait des thèmes du premier art chrétien et était « animée d'un esprit occidental 5 ». Dobbert et M. Frey se sont inscrits en faux contre les assertions de Kraus; dans ces réfutations, l'un a multiplié, avec son ordinaire précision, des rapprochements, dont beaucoup sont décisif s :'; l'autre a montré sa prédilection pour les idées abstraites et les théories monumentales6. Pourtant Kraus ne s'est point déclaré convaincu, et, en revenant, dans sa grande Histoire de l'Art chrétien, sur l'étude de Sant'Angelo in Formis. il a repris ses anciennes positions7.
Quiconque relira, sans préjugé, les pièces du procès encore pendant, se convaincra que le dossier de chaque avocat était trop incomplet pour que sa plaidoirie put clore le débat. En dehors de Sant'Angelo in Formis, Kraus renvoie obstinément à l'église de la Reichenau; il ne veut connaître ni peintures byzantines, ni peintures italiennes contemporaines des fresques qu'il décrit. Dobbert, de son côté, cite à profusion d'authentiques œuvres byzantines : miniatures, ivoires, orfèvreries; mais il ne connaît que par ouï-dire les miniatures du Mont-Cassin, et il n'a pas vu de ses yeux Sant'Angelo in Formis. La basilique campa-