Bordieb, Manuscrits grecs de la Bibl. mit., p
en môme temps que les tombeaux, les monstres de toute espèce rendent leurs proies; les troupes rassemblées des animaux de la terre, de l'eau et de l'air vomissent des corps humains. Au-dessous de la résurrection sont figurés les élus et les damnés. Par une anomalie singulière, le Paradis, comme l'Enfer, se trouve ainsi rejeté sous la (erre et loin de l'assemblée des saints, dont il est séparé par la foule des monstres, habitants des eaux. Tandis que les élus, admis dans la Jérusalem céleste, se disposent en groupes échelonnés suivant une hiérarchie digne de la cour de Byzance, un fleuve de feu qui s'échappe du trône entraîne les réprouvés vers l'Enfer, où l'on distingue les puits pleins de tètes de damnés, les bolgie que Dante verra dans les mosaïques à demi byzantines du Baptistère de Florence.
Bien d'autres motifs accessoires, répartis entre les quatre zones, peuvent attirer l'attention: aux pieds du Christ , deux chérubins à six ailes tournoyant sur des roues de feu; en pendant à l'ange qui sonne la trompette, un autre ange qui, conformément à la prophétie d'Isaïe, roule le ciel comme un grand oolwmen couvert d'étoiles; devant la porte de la Jérusalem Céleste, saint Pierre, le bon larron, demi-nu el portant sa croix, la Vierge assise qui accueille les âmes élues, les trois patriarches, Isaac, Abraham et Jacob, qui les reçoivent dans leur sein. Du côté des démons, trois ligures symboliques font pendant aux trois vieillards du Paradis ; elles représentent les puissances infernales déjà redoutées des païens : Hadès, Thanatos, Abyssos ifiy. 100).
Dans la foule de ces motifs, il en est qui dérivent des sources antiques où l'art byzantin a puisé ses allégories. D'autres imaginations ne sont directement inspirées par aucun passage des Livres saints. Les textes mêmes, dont il est possible de reconnaître le souvenir dans la complication des Jugements derniers byzantins, témoignent d'une érudition théologique dont les artistes carolingiens n'avaient eu nul besoin, pour rappeler aux fidèles des versets fort connus de l'Évangile selon saint Mathieu. Le peintre qui exprima le premier les idées multiples condensées dans la miniature de l'Évangéliaire de Paris devait avoir sous les yeux un vrai recueil de textes sacrés, groupés dans quelque développement oratoire par l'auteur d'une hymne ou d'une homélie. En effet, un savant allemand a su mettre la main sur un sermon de saint Éphrem le Syrien, qui est comme le programme détaillé d'un Jugement dernier byzantin. Dans les pages rédigées au rv* siècle par un saint, dont les œuvres furent de bonne heure traduites en grec et devinrent populaires dans l'Eglise orientale, on retrouve l'armée des anges, la terre et les eaux qui rendent leurs morts, la troupe des bêtes féroces, des poissons et des oiseaux, le courant de flammes, le rouleau constellé du ciel, le larron qui fut le premier des élus, et jusqu'à la hiérarchie des groupes admis à la gloire éternelle1.
L'iconographie qui prit pour texte l'homélie de saint Éphrem se maintint dans l'église d'Orient, avec ses particularités les plus étranges. La mosaïque, de Torcello est un agran-
i. Voss, [)as Jùngste Gericht [Beitrâge zw Kunstgeschichte, t. VIII) ; Leipzig, i88t, p. 64-7:>.
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dissement exact de la miniature de l'Évangéliaire de Paris1. La plupart des motifs accumulés sur la miniature du xi° siècle et la mosaïque du un', trône vide, fleuve de feu, bêtes de proie, rouleau du ciel, se retrouvent au xme siècle, dans une miniature d'un psautier gréco-latin du Musée de Berlin ', au xvi", dans les fresques des couvents de l'Alhos, au xviii", dans la description du « Guide des Peintres ».
Une série de représentations du Jugement dernier commence avec l'Évangéliaire de Paris et aboutit au manuel du moine Denys; une autre s'ouvre avec la fresque de l'île de la Reichenau, pour se terminer aux portails des cathédrales de Reims et de Bourges». Depuis le temps où les artistes se sont dégagés du thème primitif, qui s'était constitue par le simple rapprochement de la scène de l'Ascension avec celle de la résurrection des morts, les motifs qui ont été greffés sur la composition élémentaire et les textes mêmes qui ont suggéré ces motifs apparaissent entièrement différents, suivant que l'on se tourne vers l'Orient ou vers l'Occident. De toutes les scènes dont les images traditionnelles ont formé dans l'art chrétien un répertoire iconographique longtemps consulte par les peintres et les sculpteurs, le Jugement dernier est peut-être la seule où la distinction entre la tradition orientale et la tradition latine » soit marquée, non par des nuances dans l'expression des visages ou par des variantes dans l'inflexion d'une attitude, mais par la présence ou l'absence de détails si frappants qu'il est impossible de ne pas les reconnaître4.
Le départ des motifs .. latins » et des motifs « byzantins » fournil un critérium infaillible pour décider, en face d'un Jugement dernier peint entre le xi" et le xm« siècle, si l'artiste a pris son modèle dans l'art occidental ou dans l'art oriental. Ainsi il serait aisé de montrer, par la seule énumération des détails les plus typiques, comment la mosaïque de Torcéllo, qui occupe dans une cathédrale de la lagune vénitienne la place qu'une peinture du Jugement dernier eût occupée dans une église rhénane, n'en est pas moins, par l'iconographie, de même que par la technique et le style, une œuvre toute byzantine.
L'analyse des motifs qui composent le Jugement dernier de Sant'Angelo in Formis aboutit de même à une conclusion formelle, qui est inattendue, après les constatations
1. DffiHL, l'AH byz. dans Vltalie mérid., p. 103 ; - Clausse, Basiliques et Mosaïques, II, p. 145 et 131.