‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 176 sur 433 · Gazette archéologique, 1883, p. 35b · texte numérisé non relu

Gazette archéologique, 1883, p. 35b

2. Croquis dans Clausse, Basiliques et mosaïques, 1893, I, p. 423.

3. Diehl, Mosaïques byzantines (le Saint-Luc (Monuments Piot, III, 1897 ; fig. 2).

sous l'une des grandes coupoles de Saint-Marc de Venise. Les mosaïques de l'église basilienne voisine de Rome sont toutes byzantines, par la conception comme par la technique : elles forment, dans l'Italie centrale, un groupe solitaire, dont l'apparition ne peut s'expliquer que par la visite d'artistes grecs, appelés par un higoumène inconnu, et qui n'ont point t'ait école.

La mosaïque romaine de Santa Maria de! Trastevere a été exécutée moins de dix ans après celle de la cathédrale de Capoue1. Vers 1140, il y avait non pas cinq siècles, comme l'avance Léon d'Ostie, mais trois, tout au moins, que le secret de la mosaïque d'émail était perdu à Rome : les mosaïstes bénédictins, au profit desquels avait été ressuscité l'art oublié, n'auront-ils pas eu part à la grande décoration dont le donateur fut le pape Innocent II? Ici encore la présence des traditions latines qui s'étaient combinées dans l'art du Mont-Cassin

Fig. 119. — Saintes présentant leurs couronnes a la vierge, escortée de deux archanges. Fragment de la décoration absidale de l'église de sant-ell a . pres n'epi (xie siecle}.

avec les importations byzantines rend la décision difficile. Par exemple, les deux prophètes Isaïe et Jérémie sont debout, tenant leurs phylactères2, sur l'arc triomphal de l'église du Trastevere, comme sur celui de la cathédrale de Capoue; mais ces prophètes figuraient déjà à la même place dans les mosaïques romaines du i\" siècle. Le saint Pierre qui, sur la mosaïque de Santa Maria del Trastevere, s'avance vers le groupe central formé par le Christ et sa mère, est exactement drapé comme le saint Paul de la mosaïque de Capoue. Mais les apôtres de Capoue reproduisaient, de leur côté, l'attitude et la draperie de personnages qui avaient été représentés à Rome, au v" siècle, dans l'abside de Sant'Andrea Catabarbara cl. au vi\ sur l'arc de Saint-Laurent-hors-les-Murs. De même les saints en costume sacerdotal intervenaient déjà, au ix" siècle, à côté des Apôtres, dans l'abside de l'oratoire de

I. Sur l'histoire Je la mosaïque de Santa Maria del Trastevere, voir le grand ouvrage île G.-B. de Rossi, Musaici cristianidi Huma, pl. XXX, et le Lexte isans pagination).

i. Les versets écrits sur ces phylactères, dans la mosaïque du Trastevere, sont différents de ceux qui étaient écrits sur es rouleaux tenus par les prophètes dans la mosaïque de Capoue.

San Venanzio, au Latran, et dans l'abside de San Marco. La parenté des deux mosaïques de Capoue et du Trastevere resterait problématique, sans deux détails de costume et de mobilier. Sur aucune mosaïque de Rome on n'avait encore vu la Mère de Dieu porter ce costume impérial, ce diadème à pendeloques, qui rappelle les joyaux dont est couverte la Vierge assise au fond de l'abside de Foro Claudio, et ce manteau tissu d'or, qui reproduit exactement, autant qu'on en peut juger d'après la gravure de Ciampini, la parure de la Vierge représentée sur la mosaïque de Capoue. Le trône même où est assise la Vierge s'est élargi pour donner place au Christ ; mais les pieds de ce meuble incrusté de matières précieuses sont identiques à ceux du trône figuré à Capoue. Cependant les mosaïstes de Santa Maria de! Trastevere ont reproduit sous les pieds des personnages glorieux, et jusque sur la grande auréole déployée au-dessus d'eux, les agneaux symboliques des premières mosaïques chrétiennes. Les proportions courtes des figures qu'ils ont dessinées, la rondeur des visages et l'absence de modelé sont autant de caractères opposés à ceux des mosaïques et des fresques bénédictines. Les matériaux mis à part, la mosaïque de Santa Maria del Trastevere n'est, au xiï siècle, qu'une transposition des peintures romaines du ixe et du x" siècle. Ce qu'elle ajoute à ses modèles, loin d'être un emprunt fait à l'art byzantin, est une création originale et déjà « italienne.'. Le Christ des absides romaines et la Vierge des sanctuaires grecs ne sont plus représentés l'un au-dessus de l'autre, sur deux zones distinctes, comme ils l'avaient été naguère par les peintres de Sant'Elia. Assis sur le même trône, la Mère et le Fils forment un groupe dont la grâce familière a rompu avec la hiérarchie des saintes images, codifiée dans l'art byzantin1.

L'école des mosaïstes bénédictins, en pénétrant à Home, dans la moitié du xu" siècle, n'y apportait qu'un procédé matériel, dont les peintres locaux s'emparèrent aussitôt pour redevenir des mosaïstes, comme leurs ancêtres du ix" siècle, sans renoncer au style archaïsant que la peinture romaine avait conservé au x" et au xt° siècle 2. C'est seulement au début du xiii" siècle que les mosaïques de Rome, — entre autres celle de l'abside de Saint-Paul-hors-les-murs, — commencent à revêtir les formes byzantines et à prendre une ressemblance tardive avec les mosaïques de Salerne, de Capoue et d'Aquino. Il serait étrange que l'école du Mont-Cassin. qui, vers 1140, s'était montrée impuissante à modifier les traditions retardataires de l'art romain, eût fait régner à Rome, vers 1220, un art à

1. Le groupe de la Vierge et du Christ associés au règne céleste, qui apparaît, pour la première fois, dans l'abside de Santa Maria del Trastevere (Robault de Fleury, la Sainte Vierge, l, drap, xi; — Mâle, l'Art religieux au XIII' siècle, p. 328, n° :i), a été reproduit au-delà des Alpes. En France, il s'anima d'une vie nouvelle et d'un sentiment nouveau. Puis, à la fin du xur siècle, il reparut à Rome dans l'auguste basilique de Sainte-Marie-Majeure, sous la forme que lui avaient donnée les sculpteurs des cathédrales du Nord : le groupe immobile des deux souverains du Ciel était devenu la scène du Couronnement de la Vierge.

2. Il est possible que le premier ouvrage des mosaïstes romains du xn° siècle ait été la décoration de l'abside de la basilique supérieure de Saint-Clément. Cette mosaïque peut être contemporaine du cardinal Anastase qui, sous le pontificat de Pascal II (vers 1112), lit élever l'abside (de Rossi, Mmaiei cristiani di Iloma). La décoration absidale de l'église supérieure, avec ses rinceaux qui rappellent la décoration de l'oratoire de Santa Matrona, près Capoua, imite les mosaïques romaines du Ve siècle; peut-être cette décoration reproduisait-elle, en la compliquant de ligures nouvelles, une mosaïque de l'église inférieure (Mûntz, Rev. arch., 1882, II, p. 148-150).

l'empire duquel les ateliers bénédictins de l'Italie du Sud avaient échappé, dès lors, pour retomber dans l'anarchie. Ce n'est point la chronique de Léon d'Ostie, trop souvent invoquée, qui peut expliquer l'introduction de l'art byzantin à Rome, plus de cent ans après la mort de l'abbé Desiderius : un document des Archives vaticanes, récemment publié, a fait la lumière sur ce point d'histoire. Le 22 janvier 1218, le pape Honorins III écrivit au doge de Venise pour le prier de lui envoyer deux mosaïstes, destinés à aider un maître vénitien déjà occupé à l'immense décoration do Saint-Paul-hors-les-Murs1. L'arrivée de ces artistes à Rome marque, dans l'histoire de l'art italien, un changement d'orientation qui devait être décisif. Désormais, à Rome et en Toscane, la fresque, aussi bien que la mosaïque, se développera sous la tutelle de la science byzantine. On ne peut plus regarder comme des êtres mythiques les Grecs que Vasari plaçait aux origines de la peinture italienne du xin" siècle; on ne saurait non plus identifier ces anonymes avec les Grecs de l'abbé Desiderius. Le biographe arétin avait recueilli une tradition fidèle:

les mosaïstes appelés par Honorius III sont bien les compatriotes du Vénitien Apollonius, que Vasari fait venir à Florence-.

Quand l'art byzantin conquit une seconde fois la ville des papes, où il avait régné au nui0 et au ix" siècle, il n'avait pas remonté la voie Latine : il redescendait du nord de l'Italie. Les premiers mosaïstes qui travaillèrent à la décoration du Baptistère florentin sortirent euxmêmes de l'école vénôto-roinaine, ou directement de l'atelier qui continuait à travailler depuis deux siècles autour de la basilique de Saint-Marc. Ce n'est pas au Mont-Cassin, mais à Venise, qu'il faut chercher les ancêtres de Cimabue et de Duccio.

Le rôle de l'École du Mont-Cassin dans la renaissance de la mosaïque d'émail en Italie s'est borné à l'éducation technique de l'atelier romain qui a décoré, dans l'église Santa Maria de! Trastevere, l'arc triomphal et la conque de l'abside. Quanta l'art des incrustations de marbres à décor géométrique très simple, — Yars quadrataria dont parle Léon d'Ostie, — il fut directement importé à Rome par les artistes bénédictins ». Les pavements de Santa Maria in Cosmedin, achevés en 11234, et le pavement de Sainte-Marie-Majeure, ouvrage considérable auquel on travaillait en 1 1 15', furent des copies exactes du pavement de la

Fig. 120. — Le jurement dernier. Fresque nu xm« siècle dans l'oratoire

DE SAN SILVESTRO, PItËS DE L'ÉGLISE DES QUATTRO CORONATI (ROME).

1. ZunuRMANN, Oiolto, I, p. 120-121. Le premier archéologue qui ait aperçu l'importance de ce texte est M. Frotbingham, qui y fait allusion dans un article déjà cité de la Gazette Archéologique (1883, p. 356).

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