‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 187 sur 433 · Crudo, la SS. Trinità di Venosa, p · texte numérisé non relu

Crudo, la SS. Trinità di Venosa, p

Quelle relation l'histoire peut-elle établir entre les Normands d'Italie et cette église abbatiale, commencée sur un plan français, et continuée, après une interruption notable, en style français? La question qui se pose à propos de l'église de Venosa doit être étendue à deux autres édifices de l'Italie méridionale, qui se distinguent, comme l'église élevée en vue du muni Vulture, par un ch'œur à déambulatoire, flanqué de trois chapelles rayonnantes.

L'un de ces édifices est le chevet de la cathédrale d'Acerenza (fy. 132)'. Entre cette église et la grande abbatiale de Venosa, il y a moins d'une journée de route à cheval. Il est impossible de voir deux édifices aussi voisins et aussi semblables, et qui sont les seuls de leur espèce sur le versant italien de l'Adriatique, sans admettre que l'un d'eux ait été le modèle de l'autre.

Fie 131. — Vue panoiiamiock de la ville d acerk:

A Acerenza comme à Venosa, les pierres et les marbres antiques étaient à pied d'œuvre : l'antique Acheruntium avait laissé des ruines sur le nid d'aigle dont parle Horace el au soinmot duquel la cathédrale lut élevée comme un donjon. Le campanile est bâti en partie avec des morceaux de marbre ornés d'inscriptions et de bas-reliefs funéraires, et tout au sommet de la façade est planté audacieusement un buste de Julien l'Apostat, en qui, par une singulière méprise, le peuple a cru reconnaître saint Canio, patron de la ville2. Le constructeur

1. Le clievel esl antérieur à la ner de la cathédrale (plan dans l'Atlas de Schuxz, pl. XXI, fig. S). Quant à la coupole, elle a été ajuulcr pendant la dernière restauration de l'édifice, qui suivit le désastreux tremblement de terre de 1830. L'inscription qui se lit autour de la coupole elle-même, dans l'intérieur, ne laisse aucun doute a ce sujet : Templo jam solide restaurât» molcm etiam hane stmerè fentqite ornàre arehiepiscopus A. de Macro A. D. 1831. Une nouvelle dédicace eut lieu en 1830; une autre encore en 1889, après la réfection du pavement. - La date même du chœur de la cathédrale d'Acerenza est difficile à déterminer. Ce chœur n'a pas pu faire partie de la première cathédrale, bâtie en 1080. Von Quast l'attribue à l'époque angevine, comme celui de Veuosa, pour expliquer le plan français du déambulatoire et des chapelles rayonnantes (Sciillz, I, p. 317). Un acte de Charles I" semble, an premier abord, donner raison à cette assertion. Le 24 février 1281, le roi enjoignit au justicier de Rasilicate de se porter en personne à la place forte d'Acerenza avec des maîtres maçons et autres prud'hommes pour étudier l'église archiépiscopale qui était à l'intérieur de la forteresse de ladite ville : on devait mesurer l'édifice, puis descendre vers la ville et choisir hors de la forteresse, de concert avec l'archevêque, un emplacement où l'on put élever une nouvelle cathédrale, exactement conforme aux dimensions de l'ancienne (Reff. 1281 B, n- 42, f° 74 v», publié par MmtERi-Kicaio, An-h. s/or. «ai., i» série, IV, p. 5). Mais, si l'on se rappelle sur les lieux mêmes les termes de l'acte de Charles d'Anjou, on devra se convaincre que l'ordre royal n'a pas été suivi d'exécution. En effet, pour atteindre la cathédrale, il faut, non point descendre, mais monter au point culminant de l'acropole naturelle {fia. 131). Il est donc certain que l'édifice encore debout est l'église même qu'il fut question d'abandonner en 1281, pour transférer le siège épiscopal dans une nouvelle cathédrale. 2. S. Reinach, Revue Archéologique, 1901, 2, p. 330; pl. 1X-XI.

du ehevet n'a point assemblé les grands blocs qu'il avait à sa portée, tout équarris ; il s'est contenté de pierres médiocres, empâtées de ciment. En revanche, alors que l'architecte de Venosa, tout en prenant aux ruines antiques l'appareil de ses murs, dédaignait de réemployer les fûts taillés d'avance et contruisait ses colonnettes par assises, comme il eût fait en France, l'architecte d'Acerenza n'a employé à l'intérieur de son déambulatoire que des fûts monolithes de cipoilin ou de granit oriental. Les chapiteaux d'Acerenza n'ont pas la

variété des chapiteaux du chœur de Venosa : ceux qui ne sont pas antiques ont la forme de simples cubes biseautés aux arêtes. En résumé, le chevet de la cathédrale d'Acerenza est une construction plus sommaire, plus pauvre, et, dans le détail des moulures et des chapiteaux, plus éloignée des modèles français que le chevet de l'église de Venosa. Jl y a donc tout lieu de croire que les plans de l'édifice inachevé de la Sainte-Trinité ont été réalisés à Acerenza et que l'abbatiale a fourni le modèle delà cathédrale.

Bien loin du groupe que forment en Apulie ces deux églises voisines, à quelques milles de Naples, la cathédrale d'Aversa conserve un chœurà déambulatoire, avec trois chapelles rayonnantes, qui est identique, en son plan, aux chevets des églises de Venosa et d'Acerenza ifig. 133). La cathédrale d'Aversa, comme l'abbaye de la Sainte-Trinité, est une fondation normande. C'est après la double investiture donnée au comte Rainulf par les deux empereurs Conrad cl Henri III que le pape Léon IX transféra à Aversa (vers 1050) le siège épiscopal

d'Atella. La cathédrale qui fut élevée par les comtes clans la seconde moitié du xi° siècle a été remaniée à plusieurs reprises : la coupole qui s'élève sur la croisée du transept est du xive siècle ; la nef tout entière et la façade, du xvm*. Le nom du prince Jordan, fils de Richard (1071-1098) qui, par sa victoire sur les Lombards, avait réuni la principauté de Capoue au premier comté normand de Campanie se iil seulement sur une porte latérale1. Cette porte, bâtie par les soins d'un prince normand, au temps où l'évèque d'Aversa était un moine normand, le théologien Wismundus, est encadrée entre deux colonnes antiques, cannelées en

FtG. 13.1. — Plan dd déambulatoire de la cathédrale d'aversa.

hélice, et surmontée d'une archivolte dans le goût antique, toute pareille à celle qui couronne le portail de Sant'Angolo in Formis [fig. 13-4), Une autre porte du môme temps a été transportée à l'entrée de la sacristie : cette fois l'archivolte, ornée de denticules et d'oves, repose sur deux corbeaux formés de têtes humaines, plates et moustachues, qui sont probablement l'œuvre d'un ouvrier normand. Ce fragment de sculpture peut être rapproché du chapiteau couvert de monstres que nous avons retrouvé à Venosa. dans l'église de Drogon et de Robert Guiscard. Mais le chœur de plan français, qui s'ouvre sur un transept moderne, n'a rien de

PRIKCEPS JORDAN!» Riciiaiido PRINCIPE NATDS Quae l'ATEH IKCEFIT nus HAEC IMPLENDA RECAEPIT.

(SCBOLZ, II, p. 191.)

commun avec l'édifice à l'entrée duquel le prince Jordan avait laissé son nom. Le déambulatoire est couvert, non plus, comme dans les deux églises de Basilicale, d'une suite de voûtes d'arêtes, mais bien de voûtes d'ogives, pesantes et carrées (fig. 135). Si archaïques que puissent paraître ces ogives, il serait impossible, même en France, de les reporter au xi" siècle. D'ailleurs, à supposer que le chœur de la cathédrale d'A versa soit contemporain des constructions similaires de Venosa et d'Aeerenza, il subsiste entre l'église de Campanie et les deux églises de Basilicate une différence capitale dans le système des voûtes ; la cathédrale d'A versa et l'abbatiale de Venosa n'ont pu être imitées l'une de l'autre.

Eu sortant des régions oii les comtes et les rois normands ont été les maîtres, on peut parcourir toute la péninsule italienne : on ne trouvera dans aucune ville une cathédrale dont le chœur soit bâti sur le plan des églises de Venosa, d'Aeerenza et d'Aversa. Un seul exemple de ce plan est conservé dans l'Italie cenlrale.au cœur d'un district montagneux de la Toscane, par l'église de l'ancienne abbaye de Sant'Antimo au mont Amiata'. C'est un édifice du milieu du xu" siècle, complet et presque intact, dont l'architecture et la sculpture décorative sont purement françaises et spécialement bourguignonnes. La nef est couverte en charpente; les bas-côtés et le déambulatoire sont voûtés d'arêtes. Les piliers de la nef et du chœur sont ronds et très hauts. Quant au chevet, il rappelle de la manière la plus saisissante la cathédrale d'Aeerenza [fig: 136).

L'église de Sant'Antimo faisait partie d'une abbaye bénédictine qui eut son heure de richesse et de puissance. L'apparition d'un monument français au pied du mont Amiata

I. Cet édifice a été décrit pour la première fois d'une manière satisfaisante par M. Enlart (Origines françaises de r Architecture gothique en Italie, p. 29!l) . Aucune reproduction n'en a encore été publiée.

Fio. 134.

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