Schulz, I, p
structions parasites. A la croisée du transept se dresse une coupole fine et svelte, entourée d'une couronne de colonnettes et surmontée d'un toit hémisphérique, blanchi à la chaux. D'ailleurs la décoration sculptée, — chapiteaux des colonnettes, feuillages des archivoltes, fleurettes à quatre-feuilles de la frise — n'est pas byzantine. Les arcatures de proportion élégante qui courent en feston, sous le toit, sont un détail italien. Au milieu de cette architecture gréco-apulienne, le clocheton à double baie, élevé à l'abside, étonne, avec ses arcs brisés, et fait penser tout à coup à quelque petite église des campagnes françaises (fig. 137).
Dès qu'on entre dans l'édifice, la surprise passe à l'extrême : rien, dans la nef, dans les bas-côtés ou dans le sanctuaire, ne rappelle plus l'Orient et n'appartient à l'ApuIie. Les hautes voûtes du vaisseau et du transept, interrompues par la lanterne de la petite coupole,
:it[DIONALE DE L ÉGLISE SA N N1COLA E CATALUO, PRÈS LEGCE.
sont des voûtes en berceau brisé, appuyées sur des douhleaux que supportent de hautes colonnettes. Les bas-côtés sont voûtés d'arêtes. Toutes les arcatures sont tracées en tierspoint. Au lieu de colonnes antiques, partout des colonnes appareillées, dont les assises continuent régulièrement le lit de l'appareil des murs ou des piliers carrés (fig. 138). Ce sont là Ions les éléments d'une petite église française de la fin du xir" siècle et spécialement d'une église monastique de Bourgogne. Von Quast, en étudiant les dessins rapportés par Schulz, ne s'y était pas trompé '. A côté de chapiteaux librement imités de l'antique, il en est qui reproduisent des feuilles defougère ou qui sont ornés de ces longues pommes de pin, si fréquentes sur les chapiteaux romans du Nord. La robuste moulure qui fait saillir, à la naissance des voûtes, tout le long des nefs et tout autour de l'édifice, est l'unique ornement des murs austères et nus dans la plupart des églises bâties par les moines de Cîteaux, en Italie, aussi bien qu'en France". L'édifice bâti par le comte Tancrède peut être considéré
1. Schulz, I, p. l'.il, n. I. Les remarques judicieuses de Von Quast accompagnent une petite coupe fort exacte (fig. 56).
2. Cf. Exlaht, Origines françaises de l'architecture gothique en Italie, pl. III jFossanova), p. 40 (Arbonn). p. "0-76 (San Nicola de Girgenti).
comme une église bourguignonne de pietra leccese, dans une enveloppe d'architecture grécoapulienne.
Cet édifice composite et harmonieux, où tous les détails français sont corrects et comme classiques, tandis que la coupole est une création originale et sans pareille en Grèce ou en Italie, peut être considéré comme l'œuvre d'un étranger, qui, en se souvenant des formules de l'art du Nord, aura pris plaisir à imiter librement la silhouette des églises grecques de la Terre d'Otrante. L'architecte de l'église voisine de Lecce était sans doute un
clunisien ou un cistercien. En effet le monument qu'il a bâti faisait partie d'un monastère de l'ordre de Saint-Benoit, fondé par ïancrèdc.
L'édifice français par moitié, qui reste encore, dans ses lignes essentielles, ce qu'il était à la mort de son fondateur, le dernier roi normand de Sicile, n'est pas plus « normand » que les églises de plan français élevées à Venosa et à Aversa sur remplacement de monuments fondés par les contemporains de Robert Guiscard. Toutes ces églises doivent être rattachées aux écoles de la France du sud et expliquées par l'influence bénédictine. Tandis que le Mont-Cassin avait été un atelier de peintres, de mosaïstes et d'orfèvres, Cluny et Citeaux étaient des écoles d'architectes, qui firent connaître l'art bourguignon de monastère en monastère et de royaume en royaume. La conquête normande n'a contribué à l'importation de l'architecture française dans le duché d'Apulie ou le comté d'Aversa qu'en attirant dans l'Italie du Sud quelques moines français.
L'architecture normande du xi» siècle, telle qu'elle se trouve constituée dans les églises bâties par Guillaume le Conquérant, n'a exercé d'influence immédiate que sur un seul édifice d'Italie, l'église de Saint-Nicolas, à Bari.
Les reliques de saint Nicolas furent apportées en Apulie quelques années après la prise de Bari par les Normands. La ville de Myra, où étaient conservées les reliques du thaumaturge, venait de tomber aux mains des Sarrasins, lorsqu'on 1087 des marchands vénitiens et des marins de Bari. qui avaient, dit-on. formé les uns et les autres le projet d'enlever les reliques aux infidèles, se trouvèrent en même temps dans le port de la côte lycienne. Les gens d'Apulie furent les plus habiles : le 9 mai, ils étaient de retour à Bari avec leur butin. La ville fut en liesse et en émoi. Des contestations s'élevèrent entre les marins qui revenaient de Myra et les confréries religieuses, pour la possession du miraculeux trésor. En l'absence de l'archevêque L'rso, qui se trouvai! à Trani, les partis se, mirent d'accord pour confier les reliques aux mains de l'abbé Hélie. qui était à la tète du grand monastère bénédictin bâti à proximité du port. L'archevêque, revenu en bâte, revendiqua le corps de saint Nicolas pour sa cathédrale; les marins, qui ne voulaient pas se dessaisir de leur conquête, forcèrent les portes de l'église bénédictine et, au milieu d'un tumulte où le sang fut versé, ils transportèrent les reliques dans une église neuve dédiée à saint Etienne, qui s'élevait dans l'enceinte de l'ancien palais du Catapan. Hélie, cette fois encore, fut commis à la garde du précieux dépôt. Les habitants de Bari décidèrent d'élever une grande église tout exprès pour servir de reliquaire au saint. C'est Hélie qui fut préposé à la construction. Deux ans plus tard, l'abbé, qui avait su s'élever au premier rang parle rôle qu'il avait joué dans les incidents de la translation, succéda à Drso sur le siège archiépiscopal de Bari. En même temps que son intronisation, en 1081), eut lieu la consécration de la crypte de la grande église par le pape Urbain 11. L'activité du nouvel archevêque et les dons qui affluaient de toutes parts permirent d'achever l'église supérieure avant l'année 1105. Hélie, qui mourut en cette année, vit terminée l'œuvre à laquelle il s'était donné tout entier1.
Les reliques qui distillaient une manne fertile en guérisons et en prodiges attirèrent à Bari des foules de pèlerins : la crypte de saint Nicolas fit concurrence, dès la fin du xie siècle, à la caverne du Gargano. En Normandie, la dévotion du saint vénéré à Bari eut une prompte popularité : Ordéric Vital, dans son Histoire ecclésiastique, s'interrompt, en arrivant à l'année 1087, pour raconter par le menu la translation des reliques
1. Schulz, I, p. 32; - Cardinal Babtouni, Su VAnlica llasiliea di San Nicola in Bari, Rome, 1882, p. 6-10.
de saint. Nicolas, et il termine sa longue digression par une prière au merveilleux artisan de miracles '. Des Normands vinrent à Bari, au temps du comte Bohémond, comme leurs ancêtres, au temps de Mélis et de l'insurrection apulienne, étaient venus à la montagne de l'archange. Guillaume Pantoul fit le voyage de Bouille, pour obtenir une dent de saint Nicolas, qu'il rapporta en 1102 à Noron. Après avoir déposé la relique dans l'église Saint- Pierre, il fit bâtir lui-même, eu l'honneur du saint de Bari. une église neuve qui resta inachevée à sa mort Dès 1003, les moines de Saint-Étienne de Caen avaient, de leur côté, commencé, non loin de leur abbaye, la construction d'une église dédiée à saint Nicolas, qui sert aujourd'hui de magasin militaire.
Les trois façades de Saint-Étienne de Caen, de Saint-Nicolas de Bari (fig. 130) et de Saint- Nicolas de Caen ont une inconstestable ressemblance. Chacune de ces façades est une haute muraille nue, régulièrement percée de fenêtres, surmontée d'un pignon triangulaire et flanquée de deux tours3. Or en Italie, la façade de Saint-Nicolas de Bari est isolée; pour la l'attacher à la série dont elle fait partie, il faut placer l'église apulienne à sa date (1087-1105), entre l'église de l'Abbaye-aux-Hommes, consacrée en 1067, et l'église qui, en 1093, fut élevée à Caen sous le vocable du saint vénéré à Bari.
Les nefs latérales de Saint-Nicolas de Bari ont été transformées par plus d'un remaniement ; le chevet n'est pas contemporain de la façade; mais, à l'intérieur, les trois nefs et le transept gardent les lignes essentielles de la construction achevée en 1105. Il faut supprimer par la pensée les trois arcs de soutènement qui ont été élevés en travers de la nef, après le tremblement de terre du 30 décembre 1450 4 . La nef de Saint-Nicolas de Bari, dégagée des arcades qui en masquent la perspective, apparaît comme une construction d'une hauteur imposante, dont les collatéraux, voûtés d'arêtes, sont surmontés d'une tribune couverte en charpente, comme la nef. Un tel édifice ressemble moins aux églises bâties à Capoue et à Païenne, pendant le xi" et le xir siècle, qu'à l'église ruinée de Jumièges. Pourtant les deux caractères distinctifs que présente l'intérieur de l'église de Bari, étroitesse delà nef par rapport à la hauteur du toit et emploi de tribunes au-dessus des bas-côtés, ne supposent pas nécessairement l'imitation d'un monument de Normandie.
Les architectes rencontraient en Pouille, comme en Normandie, certaines difficultés communes. Ruprich-Robert a remarquôque, dansles églises normandes, l'étroitesse des nefs s'explique par la faible portée des bois de chêne, destinés à former la charpente du toit5. Or