‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 190 sur 433 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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3. Les hautes façades flanquées de tours étaient un caractère primitif et persistant de l'architecture normande. Voir la description de la Trinité de Fécamp, rédigée en 1022. « Delubrum mirae amplitudinis, hinc inde furribus praebalteatum (Mabillox, Ann. Ord. S. Ben., I, § 62.)

4. Voir une remarquable vue intérieure de Saint-Nicolas de Bari, dessinée par M. H. Saladin [Gaz. des Beaux-Arts, 2° pér., 26" année, t. XXX, 1884, p. 513),

5. « Les Normands n'ont pas donné à leurs plus vastes monuments une aussi grande largeur que celle des basiliques; les bois de chêne qu'ils employaient pour les couvrir ne le permettaient guère; le tronc de celui-ci est moins haut sous branches, le bois en est plus dense et présente malgré cela une moins grande rigidité relative que les bois résineux employés en Italie. » i L'Architecture normande, I, p. 50.)

la Terre de Bari connaît à peine les pins-parasols, qui forment en Campanie de longues allées ; le chêne était le seul bois que les architectes pussent employer, et il était difficile de faire descendre des troncs pesants depuis les futaies des Murgieetàe la Basilicate jusqu'au bord de l'Adriatique. On ne peut donc décider si l'architecte de Saint-Nicolas de Bari a construit une nef étroite pour imiter les proportions d'une église normande ou simplement pour employer des poutres de moyenne portée. De même il est difficile d'affirmer que l'usage

Fig* 130. — Façâdb de l'kulise de saint-nigolas, a bart, d'après l'ouvrage de sciiulz.

des tribunes, au-dessus îles bas-côtés, ait été directement importé de Normandie en Bouille. Si l'on excepte l'État romain, la Campanie et la Sicile, les galeries de triforium sont adoptées, au xie et au mi" siècle, par la plupart des écoles d'architecture de l'Occident. Les tribunes de Saint-Nicolas de Bari se retrouvent à la cathédrale de Pise aussi bien que dans les abbatiales de Caen et de Jumièges.

Un seul détail semble prouver que l'intérieur de l'église de Bari a été imité d'édifices normands, aussi bien que la façade : la série des colonnes antiques sur lesquelles devaient reposer les murs de la nef esl interrompue par un pilier rectangulaire, flanqué de deux fûts monolithes. Cette alternance de deux colonnes avec un pilier esl une disposition très rare en Italie : elle peut passer pour un souvenir des édifices normands, où un pilier rond

alterne avec un pilier rectangulaire flanqué de deux colonnes engagées. C'est le cas de l'abbatiale de Jumièges. L'église élevée dans nu grand port d'Apulie, au bord de l'Adriatique, reproduit les grandes lignes d'un monument pareil à celui dont les ruines superbes s'élèvent en vue de la Seine.

hauteur de cette imitation s'est d'ailleurs écarté de ses modèles dans l'emploi des matériaux, dans le style de la décoration et jusque dans les détails du plan. Il a fait grand usage des colonnes antiques. Sur les fûts monolitbes empruntés aux ruines romaines del'Apulie il n'a point placé de chapiteaux « àgodrons », mais des chapiteaux de marbre grec, dont

le feuillage épineux est de travail byzantin '. La nef de Saint-Nicolas est barrée à son extrémité par une sorte de haut portique, formé de trois arcades qui s'appuient, d'une part, sur les parois du vaisseau, de l'autre, sur deux colonnes élevées devant le sanctuaire. Ce portique perpendiculaire aux colonnades de la nef est un iconostase monumental-. La croisée du transept n'est pas occupée, comme dans les églises normandes, par une tour-lanterne de plan rectangulaire : des trompes d'angle sont préparées pour soutenir une coupole, qui n'a jamais été élevée. La position même des tours par rapport au mur de la façade n'est pas la même dans les églises normandes et dans l'église apulienne. A Saint-Ktienne de Caen, les tours s'élèvent à l'entrée des nefs latérales, sans dépasser l'alignement de la façade : ainsi un narthex se trouve ménagé entre

Haïr du triforium de SAINT-NICOLAS DE BARI.

les tours à l'intérieur de la nef. A Saint-Nicolas de Caen, les tours font saillie en avant de la façade et laissent place entre elles à un narthex ouvert. L'architecte de Saint-Nicolas de Bari n'a pris ni l'un ni l'autre de ces partis : il a rejeté les deux tours aux angles de la façade et a supprimé le narthex : les trois portails de l'église donnent accès de plain-pied dans les trois nefs.

Si l'on en juge par ces détails, on peut douter qu'un architecte normand soit venu dans la grande ville apulienne, mandé tout exprès pour les travaux de Saint-Nicolas, ou attiré par la renommée des reliques miraculeuses. Quelque pèlerin arrivé à Bari, au moment où les travaux de la basilique allaient être commencés, pouvait donnera l'archevêque Hélie ou à ses acolytes une idée suffisante des grandes églises qui s'élevaient, au temps de Guillaume le Conquérant, dans la province natale de Robert Guiscard. Les artistes locaux au-

i. Des croix de consécration à brandies égales sonl gravées snr presque tous les fûts de colonnes. 2 Schulz, I, p. 'M, fig. G.

ront travaillé, sur des indications sommaires, en mettant à profit les matériaux antiques dont ils avaient la disposition. Et c'est ainsi, autant qu'on peut le deviner sur le seul témoignage du monument lui-même, que la plus illustre église d'Apulie fut une église normande bâtie par des Apuliens.

L' unique église d'Apulie qui soit une imitation directe des édifices de Normandie s'oppose aux monuments nombreux dont l'Angleterre se couvrit pendant deux siècles, et qui reproduisaient toutes les variétés d'églises normandes, avec les particularités de leur construction et de leur décoration. Cette invasion de l'art d'une province française dans la grande île voisine ne fut qu'un épisode de la colonisation méthodique qui suivit la conquête. Les clercs et les artisans qui suivirent les hommes d'armes au-delà de la Manche imposèrent à des vaincus, qui étaient encore des barbares, leurs coutumes, leurs lois et leur langue, en même temps que leur art. Le dialecte français parlé par le trouvère de la chanson de Roland réduisit à l'état de servage l'idiome populaire des thames et des fermiers; de même l'architecture des grandes églises normandes, transplantée dans le pays des Saxons, y fit oublier les rares basiliques de plan romain1 et les églises de bois, en forme de châlets, dont on croit reconnaître la silhouette Scandinave sur la tapisserie de Baveux.

Rien de pareil ne s'est passé, après la conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile par les Normands. Les premiers compagnons de Rainulf avaient bien, si l'on en croit Guillaume de Pouille, appris leur langue, — la langue d'oil, — aux gens de mauvaise mine qui étaient venus se joindre à leur bande'3 : c'était avant la fondation d'Aversa. Par la suite, la langue parlée par les Normands ne semble pas s'être répandue dans les provinces italiennes du sud1. Ce pays singulier est l'un de ceux où les colonies les plus hétérogènes ont le plus longtemps conservé leur dialecte : en Calabre, des villages parlent encore le romaïque et l'albanais, et, dans un district peuplé de Vaudois, le patois romanche. Mais pas un mot français,

1. Cf. G.-C. Scott, An Essai/ on the hislory of Enijlish Architecture, Londres, 1881, in-f°, p. 3S-52. -• Moribus et littgua quoscumque venire videbant

Informant propria, gens efficiatur ut una.

(Guillaume i»k Pouille, M. G. II., p. 244.) Il faut se carder d'exagérer la portée de ce curieux passage et d'étendre, comme on l'a fait souvent, à toute l'histoire des Normands d'Italie et de Sicile un renseignement qui concerne uniquement le premier établissement des aventuriers de Neustrie en Campanie.

3. Champoltion-Figeac, dans l'édition qu'il a donnée de l'ancienne traduction d'une chronique rédigée, au temps de l'abbé Desiderius, par Amatus, moine du Mont-Cassin, affirme que « les Normands introduisirent en Italie l'idiome vulgaire du Nord de la France et en accréditèrent l'usage par leurs victoires » (Aimé, CYstoin de li Normanl; Paris, 1835, p. xcin). Les faits qu'il allègue à l'appui de cette assertion attestent seulement que le français était en vogue dans toute I Italie, à la lin du xur siècle. La traduction même d'Amatus, dont le français est mêlé de pittoresques italianismes, a été faite pour un comte de Mileto, sous le règne d'un prince angevin, qui parait être Charles II.

apporté par les Normands, n'est resté dans le parler populaire de Y Apulie ou de la Basilicalo1. Les noms de lieuontsans doute conservé quelque trace du passage des Normands : un bourg voisin de Brindisi est encore appelé San Vito dei Norman ni ; un village, vrai nid d'oiseaux de proie, que les compagnons de Bainulf occupèrent, avant de prendre la ville voisine de Molli, porta, au xi" et au mi' siècle, le nom de Monticulum de Normcmnis (Monticchio) . Mais, à côté de tant de noms grecs, la topographie de l'Italie méridionale n'offre pas un nom de lieu qui, par sa forme et sa désinence, puisse passer pour « normand ... Dans les actes olliciels, les formes du parler vulgaire qui se sont glissées au milieu du latin des notaires sont déjà des italianismes archaïques, et non des gallicismes -.

Le droit suivant lequel sont rédigés ces actes esL encore, à la fin du xn" siècle, l'ancien droit lombard. Le premier législateur normand en Italie (ut le roi Roger. Sur les trente-neuf constitutions qu'il promulgua, la plus importante concernait le droit féodal, et interdisait la cession des fiefs. C'est également au temps de Bogerque la succession aux fiefs fut réglée par un droit nouveau, le Jus Franeorum, opposé au Jus Longobardorum ;;. Les seules modifications importantes que les Normands apportèrent aux institutions en vigueurdans l'Italie méridionale concernèrent la propriété féodale : c'est aussi à la langue des coutumes féodales que fut emprunté le seul mot « normand » qui survécut à la dynastie de Hauteville dans la langue officielle des diplômes. Le fief du mont Gargano, qui avait été octroyé à Bainulf d'A versa, prit le nom d' « honneur », qu'il garda sous les princes de la maison de Hohenstaufen et sous les Angevins4. Au xiv siècle, l'héritier du roi français de Sicile sera, en même temps que prince de Salerne, seigneur suzerain île « l'honneur » de Monte Sanl'Angelo.

Les lois féodales et le mot féodal, qui furent, dans les institutions et dans la langue de l'Italie méridionale, toid le legs de la conquête normande, précisent le caractère de cette conquête. Les groupes de Normands réunis au commencement du xie siècle à Troja, où ils servirent d'abord sous les ordres du Catapan qui avait fondé la ville, et à la lin du même siècle à Squillace, sur la côte calabraise de la nier Ionienne, n'étaient que des colonies militaires ou plutôt des garnisons, qui sans doute se dispersèrent, quand le pays d'alentour fut pacifié. Les aventuriers qui avaient pris part aux exploits de Bainulf ou dos fils de Tancrède eurent pour la plupart leur fief et leur château. Les Français que le roi

1. Les habitants îles Jeux villages Je Faelo et de Celle, situés Jans la Haute-Capitariate, ail* confins de l'inaccessible Molise, ont conservé un patois à demi fiançais, non seulement par le vocabulaire, mais par l'accent et le son des molsfAscou, Archivio glottologieo, XII, p. 33-76). Cet Ilot de langue française perdu au milieu des montagnes qui dominent la [.laine de Foggia, n'est pas un dépôt laissé par le passage du Ilot normand. C'est au xiv siècle que les villages de Faeto et de Celle ont été peuplés par les descendants des colons provençaux et français, que Charles II d'Anjou avait établis dans l'enceinte de Lucera. Cette colonisation « angevine » sera brièvement étudiée Jans le volume qui suivra celui que je présente.

2. Voir les textes publiés par M. Nilto di Vito dans le premier volume de Codiee diplomaHco baresc.

3. Giannonk, Histoire civile du Royaume de Sicile, II, p. 240.

4. « Cornes de honore Comitatus Montis Sancli Angeli .., lit-on dans un acte du roi Guillaume de Sicile, daté du mois de février 1 177, et par lequel le roi constitue le fief du Gargano en dot pour sa future femme, Jeanne, fille de Henri 11. roi d'Angleterre (cité par Roger dr Hovkdkn ; Hei: Britann. scriptorcs, n° 51, II, p. 96).

Roger attira à son service étaient encore des chevaliers. Ceux d'entre eux qui ne vécurent pas à la cour de Païenne «lurent se faire octroyer des terres. Neustriens et « Français », disséminés au milieu des Italiens, des Lombards et des Grecs, formèrent une féodalité militaire, qui ne se trouvait pas appuyée, comme la féodalité franque du royaume de Jérusalem, par une population de bourgeois et de marchands, attirée à la suite des chevaliers.

Les 1,0111 s d'épée venus de Normandie ne furent rejoints en Italie et en Sicile que par

des hommes d'église. Il y avait des sièges à prendre dans les évêchés grecs que les Normands, allies du pape, enlevaient à l'autorité du patriarche de Constantinople. Dans les abbayes fondées par les vainqueurs ou soumises à leur patronage, un moine normand pouvait s'élever aux dignités, comme un chevalier de fortune était devenu comte ou duc. Des noms d'archevêques normands et français figurent, au xr et au xue siècle, dans les listes de l'Italia sacra : à Capoue, Hervé 1 1073-1087 1 et Geoffroy le Roux (1138), qui avait été évêque de Dol; àReggio, Ranger (1090), moine de Saint-Benoîf de Tours; à Cosenza, Arnuli 1 1092); Brindisi, comme Païenne, a, dans le cours du xu" siècle, quatre archevêques venus de France. Des Normands furent mis à la tète de quelques monastères. Robert Guiscard " donna », vers 1065, à Robert de Grentemesnil, abbé de Saint-Evroul en Ouche, qui était venu en Italie avec onze de ses moines, les trois abbayes fondées ou dotées par lui à Venosa, à Santa Eufemia et à Mileto1; d'autres moines de Saint-Evroul furent, par la suite, abbé de ces trois monastères.

Pourtant les abbayes anciennes, comme la Cava et le Mont-Cassin, qui avaient dû leur richesse aux empereurs germaniques et aux princes lombards, n'eurent pas mi seul abbé normand. Des villes puissantes, comme Salerne et lia ri , continuèrent, au xu" siècle, à prendre leurs archevêques dans les monastères peuplés d'Italiens ou dans le patriciat local. La conquête normande n'imposa pas à l'Italie du Sud, à côté de la féodalité militaire, une aristocratie ecclésiastique et une population monastique. Aussi l'épopée guerrière qui établit des chevaliers normands dans la plupart des châteaux et attira dans les palais épiscopaux quelques prélats étrangers ne pouvait-elle avoir, pour la civilisation de l'Italie méridionale, des résultats comparables à ceux qu'avait eus la colonisation byzantine, qui avait implanté dans les thèmes reconquis par lebasileus le culte et la langue de Ryzance.

C'est en Sicile, et non dans les anciennes provinces lombardes et byzantines de l'Italie méridionale, qu'une civilisation originale se développa, au cours du xne siècle, sous l'action directe d'une royauté sortie do la féodalité normande-. Le spectacle de la cour de Païenne, au temps de Roger et des deux Guillaume, apprendra ce que les descendants des outlaws venus avec Robert de Toéni et Rainulf, ou les émigrants attirés par la fortune des hobereaux de Hauteville étaient devenus en pays grec et musulman. Le premier roi normand

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