LA CIVILISATION DE L'ITALIE MÉRIDIONALE
ronne de Sicile, il avait fondé au milieu de la Méditerranée un royaume latin d'Orient, plus stable et plus prospère que le royaume de Jérusalem.
Comme les mœurs et les coutumes de la cour de Palerme, les palais et les églises élevés en Sicile an temps de la dynastie normande ont plus d'un caractère qui se retrouverait au xn" siècle dans les principautés franques de Syrie. Le pèlerin Vilbrand d'Oldenbourg' a décrit, dans le palais du sire de Beyrouth, des salles pavées de mosaïques et rafraîchies par des fontaines, comme le patio couvert de la Zisa; les mosaïques byzantines dont le roi Amauri a fart décorer le transept de la basilique de Bethléem sont analogues à celles qui revêtent la grande église de Monreale, fondée par Guillaume le Bon.
Fig. 141.
Manteau dt roi rooer de sicile
TISSE ET BRODÉ EN LAN 1131 DANS LE " TJBAZ 11 Dl PALAIS ROYAL DE PA LERME (CHAMBRE III' TRÉSOR DU PALAIS IMPÉRIAL DE VIENNE), d'aPHÈS ROCK.
Pourtant il existe, entre l'art de l'Orient latin et l'art sicilien au temps de la dynastie normande, une différence qui est faite pour surprendre. Dans les colonies franques de Syrie, à côté des palais sarrasins où les seigneurs chrétiens menaient la vie à l'orientale, les architectes, moines ou laïcs, élevaient des églises solides et trapues, couvertes de berceaux ou de voûtes d'arêtes, dans le style roman de la Bourgogne. En plein désert, des « ingénieurs », venus de France ou d'Allemagne, bâtissaient pour les ordres militaires des forteresses identiques à celles qui couronnaient les coteaux de la Seine et les rochers du Rhin. Au contraire, dans les monuments siciliens antérieurs à Frédéric II, les éléments d'origine française sont rares et insignifiants. Tours massives des façades de Monreale et de Cefalù, voûtes d'ogives ajoutées sur le chœur de la cathédrale de Cefalù, chapiteaux accouplés du cloitre de Monreale, dont quelques-uns rappellent, par le choix des motifs et la puissance du relief, la riche décoration des cloîtres du midi de la France, ces détails d'architecture et de sculpture françaises sont peu de chose, comparés à l'église
1. Cilé par Hev, les Colonies franques en Syrie aux Ml' £•( xnic siècles, p. 6 et 8.
romane que les Templiers de Jérusalem bâtirent contre la mosquée d'Omar, à la façade bourguignonne élevée devant l'église constat) tinienne du Saint-Sépulcre, à l'église qui est devenue la mosquée du bazar de Beyrouth. Encore les rares détails d'origine normande ou française qu'on peut noter dans les églises de Sicile sont-ils tous postérieurs à 1175. et contemporains des derniers rois de la maison de Hauteville, ou même des deux premiers rois de la maison de Hobonstaufen.
La dynastie normande de Païenne eut sans doute un art officiel et royal, dont les modèles ont été élaborés dans la capitale et n'ont été reproduits qu'à peu de distance de la Conca d'Oro, à Monreale et à Cefalù. A côté des palais tout arabes, dont les frises de marbre et de faïence étaient ornées de caractères coufiques, de même que les orfrois des vêtements royaux étaient brodés de caractères noskhi, les églises « palatines » furent des monuments d'une forme et d'une décoration nouvelles, et qui différaient de tout ce qui avait été vu jusqu'alors, soit en Orient, soif en Occident. Au bout des basiliques à colonnes antiques, dont la nef était couverte de stalactites peintes dans le style des miniatures persanes, s'élevèrent des sanctuaires voûtés et surmontés de coupoles, qui avaient la forme d'une église grecque. Les parois latérales de la basilique de Monreale ont été comme partagées entre les mosaïstes arabes et grecs : les lambris de marbre sont couverts d'entrelacs et de fleurons d'émail, comme les murs d'un palais. du Caire; au-dessus de ces arabesques, les scènes de la liible et de l'Évangile sont représentées suivant les formules byzantines. L'art, sicilien du xu° siècle fut une combinaison harmonieuse et unique d'éléments hétérogènes1. Sans la dynastie normande, la Sicile n'aurait pas, sans doute, réalisé cette combinaison. Si l'on veut marquer dans l'histoirelapartque des souverains tels que le roi Roger ou le roiGuillaume ont prise au développement d'un art qui était comme l'imago de leur cour et de leur vie, transposée en pierre et en émaux, on pourra parler d'un art « normand » de Sicile. Mais il ne faudra pas être dupe d'un mot. Le merveilleux édifice que la civilisation cosmopolite de la cour de Païenne, servie par la science d'une foule d'ouvriers de toute race, a pu réaliser, en construisant et en décorant une église comme celle de Monreale, est fait de matériaux artistiques empruntés à la tradition latine d'Italie, à l'Orient byzantin et à l'Orient musulman : la force normande n'a donné que le ciment.
Dans l'Italie méridionale, où la dynastie de Païenne n'eut pas de capitale, la féodalité militaire et ecclésiastique qu'avait implantée la conquête normande ne concourut que par ses largesses à l'expansion de l'art local. Pendant plus de deux siècles, un art monumental grandit et fleurit, hors des châteaux occupés par les étrangers, dans les villes les plusactivesde la Campanie et de l'Apulie. Cet art ne fut ni monastique ni monarchique : il fut provincial et municipal.
1. Cf. Dieiil, l'Art byzantin dans l'Italie méridionale, p. 210-220.