CHAPITRE II
LES BASILIQUES DU XI ET DU XII SIÈCLE DANS LES VILLES DE LA CAMPANIE ET DE L'APULIE
La vie municipale dans les dites de Campante et d'Apulie. -- Origines des libertés. La. conquête normande. Luîtes des villes d'Apulie contre le roi de Sicile ; ruine des franchises municipales au milieu du xn« siècle. — L'activité commerciale. — Salerne et Amalfi ; décadence des grands ports campaniens. — Prospérité croissante des villes apuliennes ; fondation de villes nouvelles; concentration de la population dans les villes. — Le développement urbain elles constructions religieuses. — Question posée : Quelle est celle des deux grandes régions de vie municipale qui a été, au xi' et au xnc siècle, la plus féconde et la plus créatrice dans le domaine de l'art : la Campanie ou l'Apulie?
I. L'architecture campanicnnc. — Persistance de la basilique latine ; les porches; les arcatures. — Cathédrales de Sessa
et de Caserta Vecchia. — La survivance d'une architecture archaïque expliquée par l'emploi des matériaux antiques.
II. L'architecture apulienne. — La cathédrale de Troja. Sa couleur; diverses époques de la construction; parties
anciennes : les nefs et la partie inférieure de la façade. — La cathédrale de Troja et les églises de Pise. Elévation primitive de la cathédrale de Troja restituée d'après la petite église de San Basilio, à Troja. — L'influence pisane qui s'est exercée à Troja, par une voie inconnue, ne s'est pas répandue dans le reste de l'Apulie. — Autres exemples de basiliques sans tribunes : cathédrales de la Terre d'Otrante et églises secondaires de la Terre de Bari.
III. Les basiliques à tribunes en Apulie. — Le modèle normand donné par Saint-Nicolas de Bari ; modifications successives apportées à ce modèle. — La cathédrale de Barlella; travées antérieures de la nef et façade ; ropie de Saint-Nicolas, moins les tours. — La cathédrale de Trani; ses origines. Histoire de saint Nicolas le Pèlerin ; son culte et son église. Les deux cathédrales superposées. L'église supérieure : les nefs, la façade. Bemaniements postérieurs. Les arcades faisant office de contreforts. — La nouvelle cathédrale de Bari. Imitation des contreforts de Trani; innovations de l'architecte : la galerie à claire-voie du premier étage ; le mur de chevet; les tours et la loggia de l'abside. Dates exactes. — Additions à la construction primitive de Saint-Nicolas; contreforts à arcades et tours absidales. — Les grandes basiliques apuliennes; conditions sociales et géologiques de leur développement. Détails qui sont restés à l'état embryonnaire. Altérations que ces édifices ont subies : les chapelles établies entre les contreforts au xive siècle ; les baies aveuglées, du xvi" au xix1" siècle. Comment ces églises ont souffert de l'audace téméraire de leurs premiers architectes.
La vie municipale se développa vers la (in du \ie siècle dans les deux régions prospères et riches de l'Italie méridionale, la Campanie et l'Apulie, aussi rapidement et aussi largement que dans la plaine lombarde. Les villes du littoral campanien avaient été préparées à l'autonomie par le gouvernement de princes choisis dans leur propre aristocratie : une partie du pouvoir avait passé peu à peu du premier des patriciens à un groupe de notables. Les habitants de Gaète, de Naples, de Salerne et d' Amalfi possédaient, au commencement du \ie siècle, leurs « coutumes », leurs « jurés » et leurs « élus ».
De leur côté, les villes apuliennes, disputées sans trêve entre les Grecs et les Lombards, échappèrent à l'autorité de l'empereur d'Orient et du prince de Bénévent, et constituèrent une véritable autonomie. Après la conquête de l'Apulie parles Grecs, l'administration byzantine se superposa aux ébauches d'administration locale sans les détruire : à côté du gou-
verneur, topotèritès ou archon, les villes et les Kdmpa eurent un petit corps municipal, composé de l'aristocratie des boni hommes, que les Apulicns de langue grecque appelèrent KaXol œvOpurai, et qui étaient les hommes de confiance de la commune '.
C'est le soulèvement de ces villes d'Apulie, déjà conscientes de leur volonté et de leur force, qui donna aux Normands l'occasion de s'engager à fond dans une lutte contre les Grecs de l'Italie méridionale.
L'insurrection apulienne n'enleva l'Apulie à la domination byzantine que pour lui donner de nouveaux maîtres. Argyros, le propre fils de Mélis, le patricien de Bari qui avait appelé au secours des insurgés les chevaliers venus au pèlerinage du mont Gargano, ne songea, une fois les Grecs vaincus et dispersés, qiv'à se défaire des Normands : suivant lui-même la politique de bascule grâce à laquelle les villes apuliennes, prises entre les Grecs et les Lombards, avaient pu vivre dans les temps obscurs, l'ennemi des Grecs fit appel à Constantin Monomaque. Ainsi Bari, la ville d'Apulie qui avait la première fait appel aux Normands, fut la dernière à reconnaître la puissance de ses alliés victorieux. Robert Guiscard n'obtint la soumission de Bari qu'en 1071, après un siège en règle. Il dut prendre de même Salerne et Amalfi. Naples résista aux Normands plus de cinquante ans après les duchés voisins,
Tout d'abord les vainqueurs respectèrent les libertés municipales dans les villes conquises; ils allèrent jusqu'à en sanctionner de nouvelles. La « commune » de Bénévenl fut jurée en 1 1 18 ; neuf ans plus tard, le comte Roger conféra à la ville les privilèges de Salerne et d'Amalli. En Pouille, le titre de Catapan fut conservé par les Normands et transféré au premier magistrat de Bari. Au commencement du xne siècle, Bari formait, au sein du duché d'Apulie, une sorte de ville libre : après avoir reconnu officiellement la suzeraineté du duc Robert et du comte Bohémond, elle eut son prince à elle, comme Naples avait son duc ; ce prince fut un patricien de la ville, Grimoaldo Alféranite.
Lorsque toutes les possessions normandes de l'Italie méridionale, comprenant l'ancien duché de Bénévent, l'Apulie avec la Basilicate, la Campanie et la Calabre, furent réunies avec la Sicile en un royaume unique, la volonté implacable de Roger, qui venait déposer sur sa tète la couronne de Sicile, se heurta à deux forces que ses prédécesseurs avaient laissé grandir, la féodalité et les municipalités. Les villes, unies aux barons, déclarèrent la guerre au roi. Après une campagne vigoureuse, menée successivement en Campanie et en Apulie, Roger triompha de ses adversaires. 11 supprima les libertés que les villes avaient tournées contre lui. L'esprit de rébellion ne fui pas étouffé. Sous le successeur de Roger, Guillaume le Mauvais, les «Universités» de l'Italie méridionale reprirent les hostilités. Cette fois la répression fut effroyable : Bari, tète de la révolte, paya pour ses alliées. Les habitants furent expulsés de leur ville, et tout, murailles, maisons, églises, excepté la
1. Heinemann, Zur Entstehung der Stadlverfassunq in Italien, Leipzig, 1896, p. ni, 21, .'Î2-34-, 53; — F. Cababellese, Rmsegna pugliese, avril et mai 1806 ; — Cod. diplom. barese, III (le Carte de Terlhzi), p. xi et suiv. ; — Il sorgere de! Vouante marittimo Pugliese nelmedio ew, Bari, 1900.