‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 194 sur 433 · XII» SIÈCLE · texte numérisé non relu

XII» SIÈCLE

lue de Saint-Nicolas, fut incendié on démoli. Mais, moins de vingt ans après, la Qère cité commençait à renaître de ses cendres.

Les franchises municipales furent brisées clans cette lutte opiniâtre, dont le roi de Palerme était sorti vainqueur. Cependant, dépouillées de leurs privilèges politiques, les villes maritimes gardèrent leurs privilèges commerciaux, leur code et leurs consuls de mer. L'activité qui avait animé les ports de la Campanie et de l'Apulie, à la faveur d'une liberté presque complète, survécut à cette liberté.

Fig. 142. — Porche de la cathédrale de sant'agata dei goti.

Xaples seule semble avoir perdu toute importance dans les dernières années du Duché; le jour où elle tomba au pouvoir du roi Roger, elle rentra dans l'ombre pour près d'un siècle. Mais les ports voisins de Naples, Salerne et Amalfl, avaient atteint au xr" siècle leur plus haute prospérité, grâce au commerce maritime qu'ils entretenaient avec les pays grecs et musulmans. La ville d'Amalfî était alors animée par ce va-et-vient d'Orientaux bariolés qu'un vers de Guillaume de Pouille peint en quelques touches 1 ; Salerne était devenue le siège de l'école de médecine qui devait révéler à l'Occident une partie de la science musulmane.

Mue et Alexandri diversa feruntnr ah urbe Régis et Antiochi ; niée fréta plurima transit. His Arabes, Libi. Siculi noscuntur et Afri.

(Liv. III, v. 477; M. G. 11., IX, p. 275.)

Il est vrai que. dés le commencement du xn8 siècle, la prospérité d'Amalti alla en décroissant. La ville qui, depuis le ix« siècle, se trouvait être, pour le commerce de l'Orient, la rivale de Venise, reçut un coup mortel, le jour où Alexis Comnène donna aux Vénitiens des privilèges exceptionnels et condamna les bazars que les Amalfitains tenaient dans Byzance à payer un tribut à Saint-Marc.

Tandis que le grand commerce de la Campante commençait à décliner, celui de l'Apulie ne cessait de prospérer. C'est la domination byzantine qui avait été, pour la région apulienne, l'élément essentiel de vie et de prospérité. Après la reconstitution du Thème de Longobardie en une vaste province qui s'étendait depuis le cap Leuca jusqu'au mont Gargano, l'ancien équilibre des provinces byzantines de l'Italie du sud se trouvait renversé : la capitale des possessions du basileus ne fut plus Rossano. mais Bari. Un transit continuel s'établit entre la ville où résidait le Catapan et la ville impériale; la voie de l'Orient fut ouverte aux vaisseaux apuHens '.

Sur les deux rivages opposés de l'Adriatique, des ports grandirent et prospérèrent, qui étaient des villes libres : sur la cote illyrienne, les vieilles cités dalmates, qui conservaient les traditions et la langue latine des municipes romains doid elles avaient pris la place; sur la côte apulienne, les villes gréco-lombardes, qui avaient retrouvé leurs libertés dans le désordre des guerres et des invasions. Bari, comme Baguse, Barletla, comme Zara, prennent rang de puissance à côté de la grande cité maritime qui était la reine de l'Adriatique. A la lin du xi" siècle, Trani avait déjà rédigé le code maritime de ses consuls; en 1 122,au temps où elle était une principauté libre, la ville de Bari concluait un traité de commerce avec la ville de Venise-, Dans la Pouille, où la terre à blé s'étendait sur de bien plus vastes espaces qu'au long du littoral dalmate, le développement du commerce allait de pair avec un développement nouveau de l'agriculture. Les vaisseaux des mariniers apuliens emportaient au loin le grain et l'huile; ils rapportaient les épiées et les marchandises précieuses de l'Orient. Cette prospérité alla jusqu'à attirer, pendant le xh° siècle, de vraies colonies de marchands des rivages du golfe de Salerne, qui vinrent s'établir dans les ports apuliens de l'Adriatique, et particulièrement à Barletla 3.

La vie dont s'animent à la fois le sol qui produit et le littoral qui exporte donne naissance, d'un bout à l'autre de la Terre de Bari, à des villes nouvelles. Les petites .. marines » échelonnées entre Trani et Bari deviennent chacune un port florissant, Giovinazzo, Molfetta, Bisceglie; dans l'intérieur une seconde rangée de casali rustiques, rapidement agrandis en villes, s'alignent parallèlement à la file des ports : à coté de Buvo et de Canosa, villes antiques relevées de leur abandon, Andria, Terlizzi, Corato, Bitonto, entrent dans l'histoire4. L'essor est si soudain (pie le poète officiel de la conquête normande, qui a vu

1. Heyd, Histoire du Commerce du Levant au moyen âge, trad. Furcy-Reynaud, I, p. 06.

2. Carabellese, Saggio di Storia del Commercio délia Puglia, Trani, 1900, p. 12-16.

3. I.offredo, Storia di Barletta, I, p. 179. Cf. Caméra, Storia di Amlfl, 2' éd., Il, p. 3i i. F. Carabellese, Cod. diplom. barese., III, p. vu.

(cl village de la côte devenir un port fréquenté, attribue à l'un des princes dont il écrit l'histoire, à Pierre, frère du comte Drogon et comte deTrani, la création de quatre villes, entre autres de Barlétta, qui était déjà citée, sous le nom de Bardulis, dans les itinéraires de l'Empire romain1. Alors, comme aujourd'hui, il n'y avait point en Pouille de fermes isolées, ni de hameaux sans défense. Toute la population, cultivateurs ou mariniers, se rassemblait en groupes compacts. Quand la région, qui avait été si souvent dévastée, fut animée par une foule laborieuse, les champs ne se trouvèrent peuplés que le

Fir.. 143. — PORCHE DE L'ANCIENNE CATHEDRALE DE CARINOLA.

jour; le soir venu, les travailleurs se retiraient dans les villes qui dressaient leurs clochers à deux ou trois milles l'un de l'autre, au-dessus des blés et des oliviers. La force entière de la région se trouva concentrée dans des villes jeunes ou rajeunies".

L'orgueil municipal et la prospérité commerciale qui furent, en Campante et en Apulie. l'héritage des libertés perdues, avaient éveillé, dès le xi" siècle, et entretinrent pendant le siècle suivant l'ambition des grandes constructions et des décorations opulentes.

Dans la région campanienne, la plupart des villes épiscopales ont rebâti alors leurs cathédrales. Tel fut le cas pour les cathédrales de Salerne et de Capoue, dont la reCOUSlt F.iliilit hic andrum (Andria), fabricavit et imie Coretum (Corato);

Busilias [Bùceglie)i Barulum (Barletta) maris aedificavit in oris. 8. Cf. E. Gothkin, Die Culturentu ickelunn SihI-Ilaliens, p. !Tet 6.

traction fut entreprise avec l'aide de Robert Guiscard et de l'archevêque normand Hervé.

Dans la Terre de Bari, le rapide développement urbain du xie siècle devait appeler des constructions religieuses. Les villes nouvelles avaient besoin d'églises. L'argent pour bâtir ne manquait ni aux monastères bénédictins, ni aux archevêques et aux évêques. Des oratoires et des églises furent élevés même en pleine campagne, et à leur tour devinrent des centres de population. Dans les documents tirés des archives de la cathédrale de Bari, et récemment publiés, il n'est question, du commencement du x° siècle an commencement du xn", que de fondations d'églises. Parmi les édifices qui furent élevés alors, le monument central fut la cathédrale de Bari, élevée en l'honneur de la Mère de Dieu par l'archevêque Bizantius, vers 10341.

Les églises les plus anciennes qui soient encore debout dans les villes de Campanie et d'Apulie ne sont pas antérieures aux dernières années du xi8 siècle; une série remarquable s'échelonne du commencement à la fin du xne siècle. En parcourant ces monuments de l'activité municipale, il sera intéressant de rechercher quelle est la région, Campanie ou Apulie, qui a produit, pendant cette période d'énergie et de richesse, les types d'édifices les plus nouveaux et les plus vivaces, les combinaisons décoratives les plus originales, et si l'Apulie, alors en pleine sève de rajeunissement, a été plus féconde et plus créatrice dans le domaine de l'art que la Campanie, déjà entraînée vers le déclin.

En Campanie. aucun des édifices qui furent élevés au xi* et au xne siècle, sur de vastes plans et avec les plus riches matériaux antiques, ne marque l'origine d'un nouveau style d'architecture. Le type reproduit partout, dans les cathédrales aussi bien que dans les églises monastiques, est celui de la basilique latine sans tribunes, avec trois absides et d'ordinaire une crypte. L'église est souvent précédée d'un atrium rectangulaire ou d'un simple narthex à trois baies. L'atrium de la cathédrale de Salerne et celui de la cathédrale de Capoue sont identiques à l'atrium de la grande basilique du Mont-Cassin ; le narthex de la cathédrale de Sant'Agata dei Goti {fig. 142) et celui de la cathédrale de Carinola {fig. 143)-, bâtie vers 1103 par l'évêque Bernard, ont le même plan que le narthex de l'église bénédictine de Santa Maria la Libéra, voisine d'Aquino, et leurs arcades reposent sur des colonnes antiques, comme au narthex de Sant'Angelo in Formis. Le nu des murailles est orné le plus souvent d'arcatures qui courent au-dessus du toit, et parfois de pilastres ou de demicolonnettes adossées, qui jouent le même rôle décoratif que les « bandes lombardes » dans

1, F. Cahabeixese, Storia deltArte nclla Terra fit Bari, Trani, 1900, p. l'i-18.

2. Les arcades du narthex de cette église ont été rebâties au xve siècle, comme le prouvent le tracé et le profil des arcs ainsi que la disposition des petites consoles.

les édifices de l'Italie du Nord, Un exemple élégant de cette décoration architecturale est donné par le chevet presque intact de la cathédrale de Calvi [fig. 144).

Parmi les grandes églises bâties en Gampanie sous la domination normande, les mieux conservées, à l'extérieur comme à l'intérieur, sont la cathédrale de Sessa Aurunca, commencée en 1103 et consacrée en 1113, et la cathédrale de Caserta-Vecchia [fig. 145),' achevée en 1153'. La seconde de ces églises est une copie de la première, et il est probable que

Fis. 144. — Chevet de la cathédrale de calvi, près oapoos.

les mêmes ouvriers ont travaillé à l'une et à l'autre. Dans les deux cathédrales de Sessa et de Caserta, la façade est percée en son milieu d'une fenêtre monumentale, flanquée de colonnettes qui reposent sur des lions; les fenêtres percées au-dessus des portails latéraux de la façade et celles des parois latérales de l'édifice sont encadrées de plaques de marbre blanc, provenant d'édifices antiques. A l'intérieur, ces deux cathédrales sont des basiliques romaines, donl les trois nefs sont séparées par des fûts de marbre précieux, surmontés, pour la plupart, de chapiteaux corinthiens. Dans la cathédrale de Salerne, les mosaïques dont l'archevêque Alfanus avait fait décorer

1. Scmll, ,,. 184. I.e porche de la cathédrale de Sessa a été élevé ou rebâti au mf siècle (voir plus loin) et '•ucore remanié au xvm». 1 1 ' el

l'abside et le tympan inférieur du portail pouvaient rappeler Byzance aux marchands et aux pèlerins de passage ; mais l'architecture, avec ses portiques de colonnes précieuses, n'offrait pas aux regards un détail oriental. A la cathédrale d'Amalfl, rien ne subsiste de l'édifice antérieur à la reconstruction de 1204; la cathédrale de Ravello et les ruines des églises voisines ne montrent que colonnes antiques et chapiteaux classiques '.

Jusqu'à la fin de la dynastie normande, la Campanie reste, avec la province romaine, le pays le plus obstinément fidèle à la sévérité des basiliques primitives. Cette singulière survivance de la vieille architecture chrétienne, dans une province très riche et largement ouverte par le commerce aux influences orientales, est due probablement à une cause locale et matérielle. L'architecture campanienne du mi" siècle est plus archaïque encore par les matériaux qu'elle emploie que par le style qu'elle conserve. Ce ne sont pas seulement des colonnes ou des chapiteaux qui étaient pris aux anciens temples de la Campanie pour bâtir ou rebâtir des églises : des plaques de marbre et des blocs de pierre étaient tirés des arcs de triomphe et des amphithéâtres. C'est ainsi que la cathédrale de Sessa fut bâtie de fond en comble avec les ruines de Suessula-. La commodité de ces emprunts, faits à l'énorme capital de travail que les architectes romains avaient laissé après eux et que les premiers architectes chrétiens de la vieille Capoue avaient commencé d'exploiter, rendait les architectes campaniens du su" siècle aussi paresseux que leurs devanciers aux innovations. L'habitude d'aligner des colonnes toutes polies, entre des murailles bâties avec des [lierres toutes taillées, perpétuait de génération en génération le plan basilical. En employant exclusivement des matériaux antiques, les architectes des cathédrales de Salerne, de Sessa et de Caserla, comme les constructeurs des églises bénédictines, subissaient une sorte d'attraction vers le passé.

Tandis que l'architecture campanienne restait engagée dans les formes romaines, des édifices d'un élan plus hardi et d'une vivante originalité apparaissaient en Pouille dès les premières années du xne siècle.

Trois églises de cette époque, achevées presque en môme temps, sont restées debout jusqu'à nos jours : c'est, avec Saint-Nicolas de Mari, la cathédrale de Troja et la cathédrale de Canosa. Chacune de ces églises représente un type d'édifice différent.

La ville forte de Troja, que le Cala pan Bojoannis bâtit vers 1020, aussitôt après la dé-

1. C'est seulement à la (in du xn'' siècle, peut-être même au temps de Frédéric 11, qu'une architecture nouvelle, d'un exotisme pittoresque, viendra égayer de ses coupoles polychromes les villes du golfe de Salerne et, de là, se répandra dans la plaine campanienne. Voir plus loin, livre V, chap. u.

2. Des morceaux de statues ont été employés comme matériaux, en même temps que des blocs tout équarris,

le de M« lis et des insurgés d'Apulie, pour défendre du côté du nord l'Apulie byzantine, reçut en 1024, après avoir repoussé un premier assaut ,1e ['empereur Henri II, une eharte de privilèges qui lui reconnaissait l'autonomie des villes apuliennes. Avant 1030 un évêché etail établi dans la ville. La cathédrale, vouée à la Vierge, connue celle de Bari'

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