‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 205 sur 433 · I. Schulz, I, p. tîi-oG · texte numérisé non relu

I. Schulz, I, p. tîi-oG

directement sur des colonnes antiques adossées aux parois1 [fig. 159). Le plan de San Sabino de Canosa est celui de Saint-Mare de Venise, avec une différence notable : la coupole du sanctuaire se trouve déplacée el ajoutée à la nef, si bien que les projections des cinq coupoles dessinent, en plan, une croix latine, au lieu d'une croix grecque'1. A l'extérieur de la nef, l'appareil de la construction est formé d'assises de pierre alternant avec de triples lits de briques, selon la pratique byzantine.

Les coupoles de la nef de Canosa, établies sans l'intermédiaire d'un système de pendentifs sur le carré limité par les colonnes qui les supportent, sont, dans l'architecture du xi* et du xir siècle, une anomalie singulière. La région apulienne n'a conservé qu'un autre groupe de coupoles construites d'après le môme tracé : ce sont les deux coupoles encore debout sur la nef mutilée de l'ancienne église de Santa Maria di Calena, qui a l'ait partie d'une importante abbaye bénédictine, fondée avant le xi° siècle à la pointe du Gargano et placée sous la dépendance de l'abbaye établie dans l'une des iles Tremiti. Les coupoles basses de l'église de Calena retombent sur des piliers rectangulaires et sont contrebutées par des voûtes continues en demi-berceau, bandées au-dessus des bas-côtés :1.

Le plan même de la cathédrale de Canosa, — nue croix latine servant de base à une élévation composée de cinq coupoles, — n'a élé reproduit dans aucune autre ville d'Apulie; c'est le type basilical de Saint-Nicolas de Bari qui servit de modèle aux architectes des cathédrales qui s'élevèrent le long du littoral de l'Adriatique, et, pendant le xn" siècle, les coupoles turent employées

I. La vue intérieure de l'église, publiée ci-contre, a été dessinée en 1898; à ce moment des travaux de restauration assez imprudents avaient amené la destruction du parapet de l'escalier du xvm' siècle conduisant à la crypte, qui a été établie postérieurement à la construction de l'église; en même temps l'ambon du xic siècle avait élé démonté, et relégué, avec le trône archiépiscopal de marbre, dans l'une des nefs latérales. Un dessin de M. li. Saladin qui donne l'état de l'église et la place de son mobilier liturgique avant celte restauration est publiée dans la Gazette (tes Beaux-Arts, â" pér., 23e ami., t. XXVII, 1883, p. 375. I.a coupole qui surmonte la croisée du transept repose sut des pendentifs; elle a été reconstruite probablement en 1099.

i. Plan dans Y Allas de Sciiulz, pl. V, n" 2. Reproduit dans le texte de l'ouvrage de Démo -et Bezold, II, p. 354.

3. V. le plan plus loin, avec celui de la seconde église de Calena (livre V, ebap. v).

Fie. 139. — Nef de h cathédrale de canosa.

le plus souvent, dans les villes ou hors des villes, à couvrir des édifices de dimensions réduites.

On distingue dans les églises à coupoles bâties en Apulie au xn" siècle deux types principaux, caractérisés par l'emploi d'une coupole 1 ou de trois coupoles.

La petite église de Sant' Andréa, à Trani, reproduit exactement le plan commun des chapelles grecques en briques, celui de San Pietro d'Otrante (fig. 160). Les pendentifs de la

coupole reposent sur quatre colonnes antiques, à chapiteaux du xu" siècle2. La croix grecque est couverte de voûtes en berceau; les bas-côtés sont voûtés de même; ils se terminent par deux absidioles. La construction ne diffère de celle de San Pietro d'Otrante que par la l'orme du tambour, qui est carré à l'extérieur. La toiture pyramidale de la coupole est faite de minces lamelles de pierres (fig. 161).

! . lieux baptistères à coupole, de plan circulaire, ont été élevés à lîrindisi et à Bari. Le premier de ces édifices, San Giovanni, était une rotonde construite sur le plan du grand baptistère de Nocera(Voir p. 40) et qui pouvait être antérieure à la conquête normande. Ce monument sert aujourd'hui de Musée; sa coupole ruinée par les tremblements de terre a été remplacée par une loiture en bois. Quant au baptistère de Rari, il s'élevait à coté de l'ancienne cathédrale; il fut démoli en U56. La Trulla qui occupe aujourd'hui la place de ce baptistère, et qui sert de sacristie, est une construction des xvii" et xviu" siècles (Voir plus haut, p. 370, en note).

2. Pour connaître la date de cette église, il faudrait identifier le personnage nommé dans une inscription peinte sur une plaque de marbre qui est encastrée dans la paroi intérieure de la façade. Cette inscription est une copie récente d'une inscription ancienne en vers hexamètres; le peintre a imité tant bien que mal les caractères bizarrement contournés et les abréviations qu il ne comprenait pas. On peut déchiffrer de la manière suivante les hiéroglyphes qu'il a tracés :

7 Mansonie sobolia laudatui vita Joliannis

Nam judex primïa extïtit amiis;

Ecrlesiam curtemque, donios et cetera struxit. Gaudeat in relis, sit tutUS ab buste thlelis.

L'église Santa Margherita, bâtie à Bisceglie en 1 107, au temps de Henri VI, par un noble de la ville, nommé Falco, qui exerçait les fondions déjuge impérial, offre une variante du plan byzantin fidèlement reproduit à Trani. L'édifice dessine une croix grecque, formée par

Fig. t62. — Chapelle san pietro, pues balsignano (tehrk de bam).

une nef unique et un transept égal à la nef, voûtés l'un et l'autre en berceau plein-cintre. Des pendentifs spbériques, établis à l'intersection des voûtes, portent la coupole centrale. Celle-ci est enfermée, comme la coupole de Sant' Andréa, dans un tambour carré, coiffé d'une pyramide de pierre '.

1. Chacune des quatre façades est terminée en Fronton triangulaire et percée d'une étroite fenêtre en plein cintre, encadrée, sur la paroi extérieure, d'une moulure en losange.

La chapelle isolée de San Piètre, près du hameau de Balsignano, est probablement contemporaine de Santa Margherita de Bisceglie, à qui elle ressemble très étroitement par la régularité de son appareil, la construction soignée de ses arcades en plein cintre et des pendentifs de sa coupole. Cette chapelle, dépourvue de transept, n'est qu'une simple nef, voûtée en berceau et surmontée d'une coupole. La paroi extérieure est très sobrement ornée d'arcatufes; la porte est encadrée d'un simple ruban décoré de dents de scie; le tambour de la coupole, de forme octogonale, est percé de deux o'euli très étroits [fig. 102). La chapelle San Pietro, comme la petite église de Santa Margherita, est une imitation libre d'un modèle byzantin. Ces miniatures d'églises, remarquables par l'élégance des proportions et l'exactitude de l'appareil, pourraient donner encore d'excellents modèles pour des églises de campagne.

Les églises à trois coupoles, qui furent élevées en Pouille concurremment avec les petites églises à coupole centrale, sont plus bizarres, en même temps qui' plus ambitieuses. Le seul édifice de ce type dont la date

ANCBSCO, A TUA NI .

soit connue avec précision est l'église San Francesco de Trani, qui s'élève à quelques pas de l'église Sant'Andrea.

Celle église, d'abord dédiée à la Vierge, appartenait au monastère bénédictin de la Cava; elle fut consacrée en 1184 A l'extérieur, la silhouette de l'église est irrégulière : la coupole qui louche à l'abside est surmontée d'une pyramide carrée; les deux autres ont un toit de pierre octogonal; la coupole centrale est surélevée sur un tambour percé de quatre fenêtres en plein cintre [fig. 103;-. A l'intérieur de l'édifice, les trois coupoles de la nef sont cdntrebutées par des voûtes en demi-berceau élevées sur les bas-côtés3. L'église du fameux monastère bénédictin de Conversano,

1. A. Pbologo, Frammenti di Storia tranesc [Rassegna Puglicse, XI, (894).

2. Sur ce dessin l'église, représentée dans son état actuel, est supposée dégagée des constructions parasites qui en masquent la façade, du coté de la rue.

Plan de l'egltsk d'ognissanti, pr (terre de bari).

VALEiNZANO

3. Schulz, I, p. 130-13 : Allas, pl. XXXI, n" 3 'sous le nom de Santa Maria Immacolata) ; reprod. par Dbhio et Bi

laisse voir encore, sous les stucs qui l'ont défigurée, trois coupoles et des voûtes en demiberceau, parfaitement identiques à celles de la petite église bénédictine de Trani '.

Un exemplaire intact du même type d'édifice est la grande église d'Ognissanti, isolée parmi les vergers d'oliviers, entre Valenzano et Modugno (plan, fig. 164). Chacune des nefs est terminée par une abside; des piliers rectangulaires très simples et de proportions élégantes supportent les pendentifs de trois coupoles. Dans les nefs latérales, une arcade en plein cintre, percée d'un ociilus, marque la séparation des travées. Une voûte en demi-berceau s'appuie aux arcades de la nef, chargées par les coupoles, comme un arc-houtant continu. Les coupoles ne font point saillie à l'extérieur de l'édifice : elles sont masquées sous une

Fig. 165. — Coupes de l'église d'ognissanti, près valenzano.

large terrasse dallée (fig. 165). Le porche à trois travées dont les ruines sont, encore debout devant la façade permet de se faire une idée du porche, aujourd'hui démoli, qui précédait jadis l'entrée de San Francesco de Trani2.

Le type d'édifice à trois coupoles, qui se trouve constitué en Pouille dans la seconde moitié du xu" siècle, atteint son développement extrême dans la première moitié du siècle suivant. Les architectes de l'ancienne cathédrale de Molfetta, élevée au bord de la mer et sur le quai du port1, dans la même situation que Saint-Xicolas de Bari et que la cathédrale de Trani, abandonnèrent le type de basilique à tribune, reproduit jusque-là dans les grandes cathédrales delà Terre de Bari; ils élevèrent une église de fifre apparence et de silhouette compliquée, en accolant à la nef de San Francesco de Trani le chevet de la cathédrale de

1. Le monastère avait été fondé vers 1090 par le comte normand Godefroi de Hauteville (More A, Chartulnrium Cupersanense, p. XLFX). L'église aux trois coupoles a été restaurée à plusieurs reprises, notamment en 1658 (S. Simone, Arte e Storia, 1883, p. 405).

2. Ce porche, dont on peut voir deux piliers engagés dans la façade, sur la vue extérieure de San Francisco de Trani [fig. 163), n'est pas indiqué sur le plan donne par Scliulz. Sur la façade latérale de l'église de Trani on distingue encore les amorces d'un petit portique analogue à ceux qui ont été prévus par les architectes de Saint-Xicolas de Bari.

3. Cette église n'est plus, depuis la lin du win» siècle, qu'une église paroissiale, l.e siège épisCopal fut transporté dans la grande église baroque du collège des Jésuites, quand l'Ordre eut été supprimé dans le royaume de Naples, en 176" (D'Avino, Cenni slorici dtlle Çlnese délie due Sicilie, p. 342);

Bari. Deux hauts campaniles unis parmi mur. où est percée une fenêtre monumentale, se dressent derrière les pyramides inégales cpii surmontent les trois coupoles. L'édifice a été

Fig. 166. — Intérieur de la cathédrale [je mouktia.

construit en deux fois, en commençant par le chevet, suivant la coutume : la reprise, visible dans l'appareil extérieur du mur latéral de droite, est rendue plus sensible encore dans

A la fin du xne siècle, la Terre de Bari a produit toutes les variétés d'églises à coupoles qu'elle doit ensuite reproduire. L'ensemble de ces églises constitue en Italie une famille plus nombreuse et plus remarquable que celle des petites églises à coupoles de la Calabre et de la Terre d'Otrante. Il importe de déterminer les origines de celte famille de monuments et d'en expliquer le rapide accroissement.

La cathédrale de Canosa, qui n'a point suscité d'imitations en Pouille, était-elle, avec son plan en croix latine et ses cinq coupoles, une traduction libre de Saint-Marc de Venise? S'il en était ainsi, on devrait s'étonner que l'influence artistique de la grande ville maritime, en traversant les ports apuliens, sans y laisser aucune trace de son passage, eût été gagner, dans l'intérieur îles terres, une ville qui n'avait pu retrouver l'activité commerçante de l'antique Canusium. Il est probable que le modèle de la cathédrale de Canosa a été, non point une église byzantine d'Italie, mais une église d'Orient, comme celle des Saints- Apôtres, qui fut reproduite h Venise, et qui, entre tous les anciens monuments chrétiens de Constantinople, avait dû frapper les Occidentaux par l'étrangeté de sa silhouette. L'architecture de la cathédrale élevée dans la ville où mourut Bobémond, et, si l'en en croit la tradition, aux frais du prince d'Antioche, est sans doute un souvenir des premières croisades, comme le turbeh qui a été attaché à son liane.

Les églises de Sant'Andrea de Trani, de Santa Margherita de Bisceglie et de San Piétro de Balsignano, qui présentent des combinaisons variées de la voûte en berceau avec une coupole unique, sont, l'une, la copie exacte, les autres, des adaptations de modèles communs dans tout l'empire d'Orient. Ces églises diffèrent surtout des églises grecques de l'Athos ou de la Calabre, par la décoration sculptée et par la « couleur » . Comparées aux églises d'Orient, elles sont plus fermement dessinées; les pierres grises du parement, superposées en lits réguliers, forment un corps homogène, qui n'a pas besoin du revêtement de mosaïque destiné à voiler l'indigence du blocage et la mollesse des briques empâtées de ciment.

Quant au type à trois coupoles de San Francesco de Trani et de la cathédrale de Molfetta. il ne se retrouve ni à Constantinople ni dans la Grèce propre. L'île de Chypre possède, il est vrai, de petites églises byzantines, bâties non en briques, mais en pierre, comme les églises de Pouille, et qui sont surmontées de doux coupoles, ou de trois ou même de cinq1. A la lin du xii* siècle, les rapports étaient continuels entre les ports de la Terre de Bari et les villes de Syrie; en 1191, Amaury de Lusignan, à peine investi de la couronne de Chypre par l'empereur Henri VI, octroya des franchises aux marchands de Trani qui fréquentaient

1. G. Enurt, l'Art gothique et la Renaissance en Chypre, Paris, )8'Jil, 1, p. xx-xxi, en note

les ports de son île. II serait donc possible qu'une église comme San Francesco de Trani eût été élevée à la suite du voyage d'un Apulien à Chypre. Cependant les petites églises chypriotes ne présentent pas les caractères les plus l y piques des églises apulien nés à trois coupoles : elles n'ont pas, sous leur coiffure de dômes, le plan allongé des basiliques latines ; elles n'ont pas les toits et les pyramides en lamelles île pierre sèches, ni les voûtes en demiberceau.

Les églises à coupoles multiples de la Terre de Bari diffèrent, en réalité, de toutes les églises d'Orient : elles forment un groupe à part, une famille qui n'a pas d'ancêtres connus hors de la province qui a été son berceau. Il esl donc nécessaire de se demander si d'anciennes traditions locales n'expliqueront pas mieux que les influences étrangères le progrès rapide et le développement original de l'architecture à coupoles dans la région qui s'étend au sud de l'Ofanto.

Les environs de Trani et de Molfetta, comme les vergers parmi lesquels s'élève l'église d'Ognissanti, sont encore tout hérissés de ces bizarres édicules que les paysans appellent des trulli. Les uns ont, à l'extérieur, la forme d'une tour ronde; d'autres, groupés dans certains districts de la province, ont la forme de maisonnettes, coiffes d'un toit, conique, en pierres plaies, et prennent parfois le nom de caselle. Tous ces édicules sont construits par les cultivateurs eux-mêmes, suivant un procédé traditionnel el uniforme. Au-dessus d'un premier rang de pierres disposées en cercle, une seconde assise est placée et ainsi de suite jusqu'à la hauteur où doit se dessiner la courbe de la voûte. Alors le constructeur fait saillir légèrement la nouvelle assise, en choisissant ses pierres avec plus de soin, pour maintenir l'équilibre du système; et il continue ainsi, d'assise eu assise, en diminuant progressivement le diamètre des cercles de pierres. L'assise supérieure finit par former un anneau dont l'ouverture n'est plus que de quelques centimètres; il ne reste qu'à remplir le vide avec une pierre un peu plus grosse que les autres, et la clef de voûte est posée. L'edicule se trouve couvert d'une coupole rustique, bâtie sans cintre de charpente et sans ciment.

Le nom que le peuple de la Terre de Bari donne encore aux trulli est le nom de la coupole, en grec ou en latin '. Ce nom est-il, dans la Terre de Bari, un héritage de l'antiquité

I. Le concile in trullo, tenu en r,9î ,lans une salle ilu palais impérial de Constantinople, doit son nom ii In coupole sous la quelle il fut réuni.

Fie. 169.

Une rte d'alberorello, la ville des Trulli.

ou un souvenir do la domination byzantine? On ne sait. Mais l'origine des étranges édicules que bâtissent encore les paysans de la Fouille remonte au-delà des temps romains, au-delà même de la première colonisation grecque établie sur le littoral ionien de l'Italie ; elle se perd dans l'âge mystérieux des nouraghes do Sardaigne et des talayots des Baléares. Le trullo est le plus ancien type de construction qu'ait connu l'humanité, celui qui a tenu, dans les pays pierreux, la place de la cabane conique de chaume ou de branchage. L'édifice à coupole, en forme de tour écrasée, est encore l'habitation primitive de quelques peuplades restées à l'état d'enfance : les Esquimaux du Groenland se bâtissent, avec des blocs de neige durcie, des huttes massives, pareilles aux maisonnettes apuliennes.

Dans certains pays, comme la Grèce, les cônes creux de pierres entassées n'étaient plus, à l'aurore même des civilisations historiques, employées com me habitations. Mais les formes des édicules de pierre où avaient vécu les générations légendaires étaient reproduites dans les demeures des morts. Les coupoles qui s'élèvent encore à Mycènes sur le tombeau des guerriers achéens, les immenses coupoles qui couronnent, en Afrique, le tombeau dit « de la Chrétienne», et le mausolée d'Hadrien, à Rome, ne sont que des trulli funéraires, cachés dans des tumuli ou debout sur la terre des vivants, comme d'énormes maisons fossiles1.

Les restes des tours qui furent, en Apulie, les gigantesques ancêtres des paisibles trulli d'aujourd'hui sont encore visibles, le long des rivages de la Terre d'Otrante. C'étaient des donjons de villages fortifiés, des « guettes » toutes pareilles aux nouraghes et que l'on appelle specchie*. Les ruines de ces tours, plus vieilles que la plus antique histoire, forment le commencement d'une chaîne qui se termine aux cabanes de pierre que les cultivateurs de la Terre de Bari élèvent encore dans leurs plantations. Les intermédiaires ont disparu, car ces tours champêtres, aussi aisées à démanteler qu'à construire, n'abritent guère plus de deux ou trois générations. Mais l'espèce encore immuable témoigne de l'existence des individus disparus. Entre les speech ie et les trulli, il est permis de rétablir la foule obscure des édicules à coupoles qui furent bâties depuis le cap Leuca jusqu'à l'Ofanto, sous les Normands, comme sous les Romains.

Le souvenir de ces constructions populaires, qui restaient identiques à elles-mêmes de siècle en siècle, éclaire l'histoire des églises à coupoles, dont la plus ancienne, la cathédrale de Canosa, est contemporaine de Bohémond, fils de Robert Guiscard. En Pouille, la longue persistance des trulliet le développement rapide des divers types d'églises à coupoles sont des faits connexes, dont la cause première doit être cherchée dans la constitution même du sous-sol apulien. Les trulli semblent faire partie intégrante du paysage qu'ils attristent de leurs masses pesantes et grises. La Pouille est le pays des pierres. L'ossature de calcaire

1. Cf. Montelius, Der Orient uni Europa, trad. Mestorf; Stockholm, 1809, p. 134 et suiv.

2. Pour plus de détails, voir mon article des Annales de Géographie (t. VIII, 189(1, p. 207-230 ; avec 2 cartes, 2 planches hors texte et 8 fig.).

perce de toutes parts la terre végétale et, là même où les lianes crayeux n'affleurent pas en pointes vives, l'humus est tout semé de pierre en débris. Pour mettre en valeur la terre, dont la fécondité récompensera le paysan de ses peines, la première condition est de réunir en tas toutes les pierres du champ. Ces tas forment les murs en pierre sèche et les trulli. Si les paysans continuent, au xxe siècle de notre ère, à élever des édicules qui font penser aux tombeaux de Mycènes, c'est que la construction du trullo, comme celle du mur d'enclos, est un moyen d'employer utilement les matériaux irréguliers tirés de la terre par le travail de 1 epierrement. Les caselle, avec leurs toits coquets, sont des trulli bourgeois, bâtis avec des pierres taillées, et non avec des cailloux bruts. Mais les constructeurs de ces maisonnettes trouvent à quelques pas de leurs villages les bancs de pierres qui leur donnent les assises régulières de leurs murailles et de leurs coupoles; pour couvrir les toitures, d'autres lianes leur fournissent de minces lames de pierres feuilletées comme des ardoises, que l'on appelle chiancarelle, La commodité est grande de construire tout en pierres, sans avoir même besoin d'échafaudage ou de cintre, dans un pays où le bois de construction est très rare. C'est à cause de l'abondance des pierres et de L'absence des forêts que, dans la Terre de Bari, les vignerons aisés se font bâtir encore des maisons toutes hérissées de coupoles, et qu'une ville de 9.000 âmes, Alberobello, est pour une moitié bâtie en trulli.

Le type des églises à coupoles, quand il eut été importé d'Orient dans la Terre de Bari, y fut adopté, pour la même raison qui avait assuré en Bouille la persistance d'un type d'habitation primitive. Dans une région qui n'était qu'un immense bloc de pierre à bâtir, le système de la coupole permettait de bâtir des églises tout en pierre. Les églises à coupole d'apparence orientale s'élevèrent à coté des trulli, de même que les chapelles souterraines s'étaient multipliées à côté des habitations de troglodytes '.

Entre les édicules rustiques et les édifices religieux, des rapports plus étroits ont pu s'établir. — des rapports non seulement « géographiques », mais « historiques ». Dans la pratique de la construction, la longue expérience des matériaux locaux qu'avaient amassée les architectes populaires profitait à l'architecture savante. Les pyramides qui

Trilllo SERVANT DE CHAPELLE, A AL11EROHELLO.

i. V. plus haut, |.. L32-134.

couronnent l'église de Molfetta sont couvertes, exactement comme les cônes qui surmontent les caselle d'Alberobello, avec des ehiancarelle posées de champ. Ces ressemblances sont-elles limitées à la toiture des édifices, ou bien les architectes d'églises ont-ils imité jusque dans la construction des coupoles les procédés primitifs conservés en Pouille par la tradition populaire? Le problème qui se pose est un problème technique, dont les données sont faciles à préciser.

Les coupoles des trulli diffèrent totalement des coupoles romaines ou byzantines, ou des

coupoles construites par les architectes modernes. La coupole romaine est une concrétion de blocage, moulée sur un cintre de charpente, qui la soutient jusqu'au moment où, le ciment ayant pris la dureté de la pierre, les matériaux agglomérés forment un « monolithe artificiel ». La coupole byzantine diffère de la coupole romaine en ce qu'elle est bâtie d'ordinaire en matériaux assez légers pour que le cintre soit inutile : les assises de la calotte sphérique sont constituées par des briques poreuses, agglutinées les unes avec les autres au moyen d'un ciment tenace'. Enfin, les coupoles modernes, ainsi que la plupart des voûtes occidentales du moyen âge, sont composées de claveaux taillés normalement à la courbe que Ton se propose de fermer; comme dans le système romain, les matériaux sont lourds, et doivent être soutenus, pendant la construction, par un cintre résistant. Dans tous ces cas, — que les matériaux soient lourds ou légers, qu'ils soient ou non assemblés avec l'aide d'un cintre de charpente, — la solidité de la construction résulte de l'adhérence des assises superposées; cette adhérence, dans le sens vertical, ne peut être obtenue que par l'emploi du ciment. Au contraire, dans le cas des trulli, chaque assise est indépendante de l'assise qui la supporte. L'adhérence, d'ailleurs assez lâche, n'existe que clans le sens horizontal. Les pierres de chaque zone, calées par de menus cailloux, s'emboîtent de manière à former un anneau suffisamment rigide. La coupole des trulli est un système d'anneaux superposés horizontalement, au lieu d'être un système de claveaux adhérents verticalement.

I. Telle est la règle posée par M.CuoisY,dans son livre si vigoureux, l'Art de bntir chez les Byzantins. Cette règle comporte des exceptions notables : dans les pays pierreux, les architectes grecs du moyen âge ont adopté la construction en pierre. Les coupoles des églises chypriotes, citées plus haut, sont appareillées régulièrement.

Fin. m. — Chapelle a turj (terre de bari).

Au xi* Siècle, le procédé de construction par encorbellement, dont les paysans apuliens avaient gardé la tradition, n'était appliqué par les architectes d'édifices religieux dans aucun pays chrétien. Pour savoir si l'architecture religieuse a été modifiée en Apulie par l'architecture populaire, il suffira de répondre à la question suivante : dans les églises à coupoles de l' Apulie, les claveaux sont-ils disposés normalement à la courbe, ou bien sont-ils superposés en lits parallèles?

La petite église Santa Margherita de Bisceglie est une construction savante, d'appareil régulier, où les claveaux des diverses voûtes sont disposés normalement aux courbes. Au

Pig. 172. — U&GUSB-trullo iif. crbpagorb (Masseria le Turri, près mesagne, terre d'otrante).

premier abord, l'église de San Pietro, près Balsignano, avec son revêtement soigneusement joint, à l'intérieur comme à l'extérieur, paraîtra plus éloigné encore de l'irrégularité des constructions populaires. Mais l'appareil qui enserre les murs latéraux et le lambourde la coupole ne s'est pas conservé sur les toitures ; l'extrados de la voûte en berceau et de la coupole elle-même se trouvent à nu et laissent voir, non point des claveaux réguliers, mais un amas de pierres sèches, de toute forme cl de toute dimension. Cette petite église, d'apparence coquette, n'est pas autre chose qu'un trullo des champs, étroitement vêtu-, à l'intérieur et à l'extérieur, d'un minci' placage de pierres taillées et cimentées selon les règles.

Les puissantes coupoles de la cathédrale de Molletta, bâties en appareil régulier, n'ont pas eu besoin de ce revêtement de claveaux établis normalement à la courbe. Ces coupoles sont bâties toutes les trois par assises parallèles, exactement comme les caselle,k qui elles oui emprunté' leur toiture de pierres plates. La haute coupole du milieu a même le profil elliptique des coupoles primitives qui couvrent les trulliles plus communs et les tombeaux de Mycènes. Les voûtes en demi-berceau qui contrebutent les coupoles sont bâties par le

même procédé. Des voûtes semblables, faciles à élever sans l'aide d'un cintre de bois, sont établies sur les galeries couvertes de plusieurs nouraghes de Sardaigne, de même que sur les bas-côtés des églises à coupoles de la Pou il le .

Le procédé suivant lequel ont été construites toutes les voûtes de la cathédrale de Molfetta a été adopté encore par l'architecte de l'énorme coupole octogonale de la cathédrale de Bari, qui est bâtie par assises parallèles et dont la courbe se rapproche de l'ellipse '.

La tradition primitive de la construction par encorbellement, appliquée, non seulement aux édifices bâtis entièrement en pierres, mais encore à la coupole élevée sur une gigantesque basilique, n'a pu être transmise aux architectes apuliens du xuc siècle que par les constructeurs anonymes des trulli. Pour saisir le lien qui, à l'époque normande, unit dans la région apulienne les constructions populaires et l'architecture religieuse, il resterait seulement à découvrir quelque édifice rustique qui fût un intermédiaire entre la cabane de pierres et l'église à coupoles.

Non loin de Bari, à Tu ri (fig. 171) et à Bitonto, deux chapelles, dont la courte nef esL surmontée de deux coupoles, sont de véritables caselle. En Terre d'Olrante, à quelque distance de Mesagne, un édifice de même genre s'est conservé : plus farouche et plus fruste, c'est une ^ — 1 — 1 — 1 — £ — 1 — ' — — ~io^ égUse-lrullo. De l'extérieur, on ne voit que deux tours

liasses émergeant d'un massif rectangulaire. Les tours ont

Fig. 173. — Plan de l'kglise-0'u//o

des «turri». Relevé de m, C. de donné leur nom à la ferme dont fait aujourd'hui partie

l'église transformée en étable; on appelle cette ferme la Masseria le Turri (fig. 172). Quand l'informe chapelle était encore le centre du village de Crepacore, aujourd'hui disparu, elle devait se distinguer à peine des trulli dont elle était la paroisse -. A l'intérieur, l'église des Turri a trois nel's étroites, dont les murs épais se rapprochent pour s'épauler les uns aux autres. La nef centrale est surmontée de deux coupoles basses, auxquelles les tours servent d'enveloppe; le lias-côté de droite est voûté en berceau; celui de gauche est couvert de larges dalles, exactement comme la mystérieuse construction mégalithique, voisine du cap de Leuca, que les paysans appellent le Cisternale, la «grande citerne» de Vitigliano (fig. 172). Les blocs rectangulaires avec lesquels est construite toute la partie inférieure des murs ont été pris à l'enceinte voisine de la ville antique de Manduria. Ces matériaux « messapiques », ces murailles épaisses,

1. Je dois ces précieux renseignements sur la construction des coupoles de liisceglie, de Molfetta et de Bari, a M. E. Rernicb, l'architecte qui a été appelé à les restaurer.

2. Aujourd'hui encore, dans l'étrange ville d'.Uberobello, une casella surmontée de son cône de pierre sèche fait oUice de chapelle, au milieu des autres cabanes de pierres et non loin d'une grande église neuve, d'architecture classique et ambitieuse.

ces voûtes primitives et ces dalles de dolmen, tout concourt à donner une impression de rude antiquité. La chapelle des Turri, dont l'abside contient des restes de peintures byzantines du xne siècle, est une construction sans date : elle fait penser non seulement aux trulli, mais aux tours primitives, aux specchie et aux rwuraghes.

Une autre église de campagne vient attester d'une manière plus étonnante encore la réaction que la pratique traditionnelle des constructions en pierres sèches a exercée en Pouillesur les formes de l'architecture religieuse. Cette église, qui faisait partie autrefois de l'abbaye de Barsento, se trouve à égale distance de Noci et d'Alberobello, la ville de caselle; elle occupe le centre même du plateau élevé entre la terre de Bari et la terre d'Otrante, et qui est encore aujourd'hui comme l'acropole des irulli.

A l'extérieur, l'église a l'aspect d'une petite basilique à trois nefs, précédée d'un porche (plan, /»/. 174) : les toits à double rampant sont formés de pierres plates.

A l'intérieur, chacune des nefs est couverte, non pas d'une charpente, mais d'une voûte en berceau, de profil elliptique, formée d'un amas de pierres sèches. Les chiancarelle, qui remplacent les tuiles, les arcs surbaissés, appareillés en claveaux, et sur lesquels ,,-„. .-, D, ,

11 ' " PIG. i<+. — Plan de lbglisb de barsento (terre de bari).

repose la masse des murs et des voûtes

bâties en encorbellement, tous ces détails de construction se retrouvent dans les maisonnettes voisines, éparses au milieu des champs ou réunies en villages. Cette basilique, voûtée avec les pierres qui servent aux habitations rustiques, ne ressemble à aucune église d'Italie ou d'Orient. Les seuls édifices de plan basilical plus ou moins simplifié qui soient bâtis et couverts comme l'église de Barsento se trouvent en Irlande et en Kcosse, ou dans les archipels qui entourent la côte septentrionale de la Grande-Bretagne. Dans ces pays, la tradition s'est longtemps conservée d'habitations primitives couvertes en coupole, exactement comme les trulli de la Bouille; certaines de ces huttes de pierre existent encore dans les iles Hébrides, où elles sont appelées beehive-houses1. Au temps où les indigènes de ces régions septentrionales construisaient des villages pareils à ce qu'est aujourd'hui la ville apulienne d'Alberobello, ils furent convertis au christianisme. Parmi ces sauvages, les disciples de saint Patrick et de saint Columban bâtirent des chapelles tout en pierres sèches, couvertes à l'intérieur d'une voûte à section elliptique, et à l'extérieur d'un toit â double rampant. Quelques-unes de ces chapelles se sont conser-

). A. MrrcBBtx, The Part in the Présent; What is Civilisation? Edimbourg, 1880, I, p. 115, ftg. 45; p. 61; — Caftai» Thomas, Proceedingt of the Society of Antiquarians of Scotland, t. III, p. 139.

vées : IeTeampull Beannachadh (la « maison bénie »), qui dresse sa pyramide de pierre dans l'île d'Eilean Mor, l'une des Klannans. l'église de Sainl-lionan. dans l'île de North Rona1, oui une ressemblance étrange avec la chapelle des Turri; l'église de Saint-Kevin, à Glendalough, en Éeosse-, n'est autre que la nef centrale de Santa Maria de Barsento.

Ces oratoires sont des constructions populaires, directement issues des cabanes de pierre qui les entourent encore. Sur la falaise de Skellig Michael, le Mont Saint-Michel et le Gargano de l'Irlande, les restes du monastère dit de Saint-Finan forment un groupe de cellules en pierres, où chapelles et habitations ont le plan circulaire des trulli d'Apulie 3. Non loin des chapelles archaïques de l'Irlande se dressent encore les ruines des fortins primitifs, des dttns, qui étaient pareils aux antiques specclue de la Terre d'Otrantef.

i — i — , — i — , — i — i — i — i — ■ — i ÎOPV Fie. J75. — Coupes de l'éuuse de barsento.

Les vieilles chapelles des landes celtiques ont gardé longtemps leurs formes archaïques : comme les trulli, elles sont des constructions sans date. Au xu" et au xmc siècle, les tours de forme ronde, élevées contre les églises à plan basilical, étaient encore les descendants des constructions populaires, avec leur dôme de pierre5. Mais les coupoles primitives ne pouvaient se combiner avec les voûtes d'arêtes et les voûtes d'ogives, dont la pratique était apportée d'Angleterre, pour donner naissance à une architecture savante et originale.

En Apulie, l'architecture religieuse à coupoles fut connue par les monuments byzantins de la Terre d'Otrante et par les rapports commerciaux avec l'Orient; elle trouva le terrain occupé et préparé par les trulli aux coupoles rustiques : une bouture cultivée a l'étranger se grefl'a sur le sauvageon aux racines séculaires. L'union de la tradition locale et de l'art oriental produisit celle architecture dont le chef-d'œuvre est la cathédrale de Molfetta, [dus voisine, avec son plan de basilique et ses voûtes en encorbellement, des chapelles massives de Turi et de Barsento, que des églises grecques bâties en brique sur un plan

1. J. Andebsom, Scolland in early Christian Urnes, Edimbourg, 1881, in-8°, I, p. 115, fig. 45 : p. 120-121, fig. 80-51. Cf., en Irlande, l'oratoire de Callarus (Mabgaret Stokes, Early Christian Art in lreland; Londres, 1887 p. 155, fig. 69).

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