Anderson, p
carré. Dans toute l'architecture du moyen âge, il n'y a pas de monuments qui soient plus complètement que ces églises de l'Apulie un produit de la « race » et du sol.
Une action confuse et persistante de l'architecture populaire sur le développement de l'art religieux peut seule expliquer ce double l'ait : le pullulement des coupoles en Apulie, et leur absence presque complète en Campanie jusqu'au xm" siècle. Sur les deux rivages opposés de l'Italie méridionale, les courants d'échanges amenaient les mêmes influences artistiques: les coupoles byzantines étaient connues par ouï-dire à Salerne comme à Trani. Mais, en Campanie, la force des habitudes romaines et l'emploi des matériaux antiques conservaient le type des basiliques couvertes en charpente; dans la Terre de Bari, la survivance d'une espèce préhistorique dans les constructions des paysans, et l'abondance des matériaux rustiques offerts à pied d'œuvre devaient favoriser la multiplication des édifices à coupoles de pierre.
L'union féconde de l'architecture religieuse et savante avec une architecture populaire et rustique est un fait établi par la Terre de Bari. Ce fait comporte des conséquences qui dépassent de loin les limites de l'Apulie.
Il existe au-delà des Alpes une série nombreuse d'églises du xu' siècle, qui, de même que les églises apuliennes, leurs contemporaines, sont couvertes de coupoles en pierre, disposées à la file sur un plan latin, en longueur. C'est le groupe des églises du Sud- Ouest de la France, dont les monuments les plus connus sont l'énorme église de Saint-Front. dePérigueux, la cathédrale de Cabors, les abbatiales de Solignac et de Souillac. Von Quast a été frappé par la ressemblance superficielle qu'offrent ces églises aux coupoles de pierre avec un édifice tel que la cathédrale de Molfetta. Il a supposé que les formes byzantines, acclimatées dans l'Aquitaine, avaient été connues en Apulie par l'intermédiaire des marchands cl des croisés qui gagnaient la Syrie par les ports de Barletta el de Brindisi '. C'est (aire prendre un chemin bien détourné à une influence artistique qui pouvait gagner l'Apulie par les voies directes de la mer Ionienne el de l'Adriatique. D'ailleurs une comparaison plus attentive des églises à coupoles de la Bouille et des églises françaises de Sud-Ouest montrera, entre ces deux groupes d'édifices, des différences assez notables pour rendre inadmissible l'hypothèse gratuite du savant éditeur de Scluilz. L'un des caractères distinctifs des églises apuliennes à trois coupoles est l'emploi presque constant de voûtes en demi-berceau sur les bas-côtés. Dans les églises romanes des provinces françaises, la voûte en quart de cercle est adoptée très fréquemment comme un contrefort continu, élevé sur les collaté-
). Scnntz, I, p. 71.
raux pour s'opposer à la poussée d'une voûte en berceau qui couvre la nef. Mais jamais la voûte en demi-berceau, d'un tracé si facile et d'un usage si courant, ne se trouve réunie, dans un édifice du Sud-Ouest de la France, avec une file de coupoles.
Les architectes de la Terre de Bari ont construit leurs coupoles sans avoir connaissance des coupoles qui s'élevaienf à Cahors ou à Périgueux. Les deux groupes d'édifices à coupoles multiples qui apparaissent en même temps dans deux régions de l'Occident fort éloignées l'une de l'autre. — groupe apulien et groupe aquitain, — sont indépendants. L'existence de l'un ne s'explique pas par celle de l'autre; mais les deux groupes offrent assez d'analogie dans leur développement parallèle pour que la formation de l'un, si elle est suffisamment connue, aide à démêler les origines de l'autre.
Les églises à coupoles du Sud-Ouest de la France ont été étudiées par Félix de Verneilh 1 avec plus de détail et de méthode que les églises d'Apulie ne l'avaient été par Schulz. Cependant les conclusions du livre fameux qui révélait et expliquait l'existence d'une « architecture byzantine en France -, ont été combattues, sans avoir été remplacées encore par des affirmations solidement appuyées.
La thèse de Verneilh se résumait en trois propositions : les églises à coupoles du Sud- Ouest de la France avaient pour mère commune l'église de Saint-Front «le Périgueux, bâtie au xr siècle, avec ses cinq coupoles; Saint-Front était une imitation de Saint-Marc de Venise; l'église vénitienne avait été connue par l'intermédiaire des marchands qui, débarqués dans les ports de Provence, traversaient la France, du sud-est au nord-ouest, pour gagner le comptoir central de Limoges, et, au delà, les côtes de l'Océan et de la Manche ".
La première de ces propositions, qui est la clef du système, a été ruinée par les études critiques qui ont précisé les dates de l'église de Saint-Front. L'édifice du h' siècle est la vieille basilique dont une travée est restée debout, devant l'église à coupoles, comme un narthex monumental. Quanta l'église à coupoles, elle est postérieure à l'incendie de 1120; d'après les détails de sa décoration, elle doit être reportée au milieu du xii' siècle11. Or il existe, dans la région du Sud-Ouest, des coupoles qui remontent à la fin du xr siècle. Avec la daté qui lui avait été attribuée, l'église de Périgueux a perdu le rôle de modèle fécond qui lui avait été assigné dans l'histoire de l'art roman. S'il est vrai que l'église de Saint- Front soit une imitation de Saint-Marc de Venise \ cette église aura été construite par des
1. F. de Verneilh, l'Architecture byzantine en France. Paris, 1851, in-4°.