Napoli Xob»", XI, 1902, p
LE BRONZE ET L'IVOIRE Hl
Il est donc impossible d'affir r que, dans la signature de cet artiste, le mot Melfie
désigne Melfi de Basilicate; il reste également impossible de le nier. Seule une analyse du monument lui-même pourrait décider si l'auteur de ce monument était un Apulien, né au pied du mon! Vulture, ou bien un Campanien venu des bords du golfe de Salerne.
L'ouvrage de maître Rogerius ne ressemble aux portes fabriquées à Constantinople que par l'emploi du damasquinage el des minces plaquettes d'argent découpées qui forment la silhouette des mains, des pieds et des visages. Pour tout le reste, la porte de la chapelle funéraire de Canosa diffère complètement de la porte de la cathédrale d'Amalfi el de Ions les ouvrages similaires. Le bronze ue forme pas un simple revêtement, composé de plaques de dimension uniforme, destinéesà être assemblées sur une porle de bois : la porte de Canosa tout entière es! de mêlai massif; eu tournant sur ses gonds, elle rend un son de cloche. L'un des battants a été fondu d'un jet, avec son décor en relief ; l'autre est composé de quatre pièces, joinles sans l'aide d'aucun clou, el. si artistement que l'assemblage n'est visible que de l'intérieur du mausolée. Les deux battants sont dissymétriques par les proportions et par la décoration. Le battant massif, plus étroit que l'autre, porte trois rosaces, entre lesquelles tout le champ est couvert par les hexamètres épiques qui célèbrent la gloire de Bohémond. L'autre battant ne porte d'autre inscription que la signature du fondeur. Les quatre compartiments sont décorés comme il suit : ceux du haut et du bas portent deux rosaces, fondues avec la plaque sur laquelle se détache leur relief ; les compartiments du milieu sont occupés par deux grimpes de figures gravées et damasquinées, celles qui représentent les deux lils de Robert Guiscard, Bohémond et Roger, a genoux devant le Christ, el, plus bas, debout, côte à côte, Bohémond II, lils de Bohémond le Grand, Tancrède, neveu du premier prince d'Antioehe, et Guillaume, lils de Roger1. Des personnages historiques, les uns morts depuis peu de jours, les autres vivants, occupent, sur la porle de Canosa, la place qu'occupaient sur les portes byzantines les ligures gravées et damasquinées des personnages sacrés. C'est que la porte, signée par le fondeur d'Amalfi n'était pas destinée à montrer des images pieuses aux fidèles qui se présentaient à l'entrée d'une église : elle était la clôture d'un mausolée. Les images viriles gravées sur le bronze rappelèrent le héros et sa race, comme les vers gravés autour de la coupole et sur l'un des battants.
Les figures sacrées ne sont pas oubliées ; mais, par une innovation remarquable, elles se montrent, non pas en silhouette gravée, avec un visage d'argent niellé, mais sous forme de reliefs de mêlai. Au-dessus des deux Normands agenouillés, le personnage qui se détachai! en relief était sans doute un Christ de majesté, assis sur son trône. Au milieu de l'une des rosaces qui ornent le battant dépourvu d'images gravées, on distingue des trous de tenons dans une silhouette à deux nimbes : cette silhouette était
I. V. plus haut la reproduction lie la gravure publiée par Schulz [fig. 123. p. 315). Une photographie de la porle de Canosa par M. Moscioni, de Hume, est reproduite dans un ouvrage récent, dont le texte est négligeable et l'illustration luxueuse : Kutscbkanx, Meisterwerke Saraeenweh-Normanniseher Kiintt in Sixilien und Unter-Itaîien ; Berlin, luoo, pl. 3a.
remplie autrefois par un buste en relief de la Vierge avec l'Enfant ; sur le champ du médaillon est gravée l'inscription suivante : MARIA MATER ; IHS FILIUS MARIE.
Maintenant que les deux figurines fondues à part se sont détachées et ont disparu, le décor en relief de la porte de Canosa est exclusivement composé de bordures et de rosaces qui ont été fondues avec la masse des battants. Les bordures, fort larges, sont couvertes de palmettes et de fleurons très plats et très sveltes; sur l'un des battants, les bandes verticales sont interrompues, à la rencontre des bandes horizontales, par des mufles de lion, qui n'ont pas plus de saillie que les palmettes. A côté de ces bandes qui, comme les ligures damasquinées, sont dessinées avec l'élégante sévérité des formules byzantines, les rosaces étonnent par une complication qui rappelle les plus fantaisistes ouvrages de l'Orient musulman. Les trois rosaces disposées sur l'un des battants, y compris celle qui encadrait le médaillon de la Vierge, sont couvertes de caractères couflques, qui, bien que privés de sens, ont, dans leurs hampes et dans leurs ligatures, toute la souplesse nerveuse des caractères détachés sur les frisesdes mosquées du Caire ou des villas royales de Païenne 1 . Les deux rosaces de l'autre battant sont formées de polygones étoiles, qui se combinent avec des entrelacs curvilignes pour former une inextricable arabesque, logiquement déduite d'une épure géométrique. )>ans les triangles qui- dessinent les bandes entre-croisées, des oiseaux sont nichés en tous sens5. Les lignes de la rosace et les silhouettes des oiseaux se détachaient sur un champ incrusté d'argent. Cette technique, appliquée à de pareilles combinaisons décoratives, rappelle bien moins les portes de bronze exécutées;! Hyzanee que les aiguières et les bassins île cuivre décorés d'incrustations d'argent par des ouvriers musulmans. Le procédé, que les Sarrasins appelaient heft, est celui qui fut pratiqué pendant le moyen âge au Caire et à Mossoul, et auquel Damas adonné son nom'. Le dessin compliqué des polygones étoiles et des entrelacs curvilignes tracés par le fondeur Kogerius se retrouve sur des pièces orientales du vu" siècle, telles que le bassin de cuivre orné de figures gravées et dorées qui est conservéan Musée de Païenne4, ou le coffret en filigrane d'argent qui fait partie dutrésor de la cathédrale do Trêves5. Aucun ouvrage d'orfèvrerie byzantine n'offre, sur des bandes décorées ou des rosaces, un lacis d'une telle finesse, non pas môme les cadres d'ieonos, qui, comme celui (h- la lipsanothèque île Cran (Hongrie)8, semblent être des imitations de modèles sarrasins exécutées en pays grec. Quant au décor des portes byzantines, il est toujours réparti entre des compartiments rectangulaires et ne prend jamais la forme cire/daim des rosaces de Canosa. C'est dans l'art musulman que les disques engendrés par des polygones étoiles ont formé le décor du mobilier de bronze destiné aux mosquées. La porte de Canosa, avec ses
1. V. les détails calqués par Pkrkins : les Sculpteurs italiens; Album, pl. XL VIII.