Salazaho, II, pl. III
de Saint-Marc de Venise, et qui portent sur l'un des plats la Crucifixion, sur l'autre la Descente aux Limbes '.
Les portes de Trani. de Ravello et de Monreale ne sont pas, dans le moyen âge occidental, les seuls ouvrages de bronze qui aient été fabriqués sur le modèle des plaquettes d'ivoire ou d'orfèvrerie, copiées ou surmoulées. Ce qui s'est passé, à la fin du xn8 siècle, dans une province d'Italie en commerce continuel avec l'Orient, s'était passé en Allemagne dès le commencement du xie, après que le mariage de la princesse Théophano avec l'empereur Othon eût ouvert aux produits de l'industrie d'art byzantine un nouveau débouché vers le Nord. Les deux portes de la cathédrale d'Augsbourg2 ont été
fondues l'une et l'autre avec les mêmes moules, de même que la porte de Ravello a été fondue avec les moules qui avaient été fabriqués pour la porte de Trani. Le fondeur allemand a répété sur la même porte deux et trois fois le même sujet, comme a fait Barisanus, pour remplir tous les compartiments de la grande porte qui lui était commandée par Sergio Muscetola. Dans les plaques sans suite iconographique qui composent les porles d'Augsbourg, on reconnaît, comme à Trani, des copies de coffrets profanes qui ont été imités de quelques ivoires antiques dans un atelier de Byzance, ou peut-être dans un alelier carolingien : des sagittaires, des lions, des centaures, des hommes armés et demi-nus. A ces fantaisies décoratives se mêlent des copies d'un coffret qui représentait les scènes de la Genèse et de quelque plaque dépareillée provenant d'un autre ouvrage d'ivoire, sur lequel était figurée l'histoire de Samson.
Un siècle et demi après le fondeur des portes d'Augsbourg, Barisanus de Trani a réalisé avec des éléments analogues une œuvre beaucoup plus savante et plus riche. Parmi les bronzes du moyen âge, il n'est rien de plus fier que les tètes de lion qui, sur la porte de Trani, s'avancent, puissantes et terribles, dansle décor oriental des oiseaux affrontés ifig. 176). Ces mufles de fauves rappellent étrangement, par leur archaïsme héroïque, les têtes de lion modelées et peintes au v8 siècle avant Jésus-Christ pour l'un des temples de Métaponfe. On peut se demander en vérité si l'artiste ne s'est pas souvenu de quelque relief en terre
1. Schulz, 1, p. H9. Cf. [Pasini], // Tesoro di San Marco, pl. XII et XI 1 1 ; — Schlumbérger, VEpopèe byzantine, II, p. 743 et 748. Un plat de reliure en ivoire représentant la Descente de croix se trouvait dans la collection Spitzer [lbid., p. 93).
2. CI.Mekz, Die Bildwerkê an der Erzthnre des Augsburger Dômes, Stuttgart, 1N83. La porte est reproduite au trait dans l'ouvrage de F.-X. Kraus, Gcschichte der Christlichen Kunst, II, i, p. 213, 13g. 134.
FlG. 176. — Marteau de la porte de bronze. Catufdhale de tram.
cuite trouvé à Ruvo nu dans une autre ville où l'art gréco-apulien avait fleuri avant la conquête romaine. Mais, pour les figurines humaines ou animales, Barisanûs n'a point imité directement des marbres antiques '. Les sagittaires, les centaures, les Hercules combattant le lion, tous ces motifs qui ne sont ni orientaux, ni chrétiens, étaient représentés par les ivoiriers byzantins avec toute la vivante élégance qu'on peut admirer dans l'ouvrage du fondeur apulien. Quant aux représentations de sujets sacrés qui figurent sur les portes de Barisanûs, elles sont, par les types et les draperies, comme par les attitudes des personnages et la composition des scènes, des reproductions exactes de modèles byzantins. La Descente de Croix et la Descente aux Limbes ont conservé, avec la légende en caractères grecs, tous les détails de l'iconographie orientale. Les figures de Barisanûs doivent sans doute ce qu'elles possèdent de souplesse et de vie au lointain héritage de l'art antique; mais cet héritage a été transmis à l'artiste apulien par l'art industriel de Byzance.
La porte de bronze la plus grande et la plus riche en figurines qui ait été fondue dans l'Italie méridionale se trouve dans une ville qui ne faisait point partie du royaume normand ; cette porto ferme encore aujourd'hui le portail île la cathédrale de BénévenL. Les deux battants sont composés de soixante-douze plaques.
Quatre «les compartiments sont occupés par des têtes de monstres, qui s'avancent en haut-relief, tenant les anneaux des marteaux dans leur gueule de lion ou dans leur bec de grillon; toutes les autres plaques sont couvertes de scènes ou de figures isolées en bas-relief.
Quarante-trois des bas-reliefs représentent des scènes de l'Évangile, qui forment une suite détaillée, depuis l'Annonciation jusqu'à Y Ascension- . A côté de cette dernière scène, et à la place où I on attendrait, pour la symétrie, un épilogue de l'histoire du Christ, un groupe d'ecclésiastiques est représenté sous une arcature à fronton triangulaire ; trois clercs, dont l'un tient un parchemin, sont deboul autour du trône à haut dossier sur lequel siège l'archevêque de Bénévent, le front ceint du liant câmaurum, en forme de tiare, que cet archevêque s'arrogeait le droit de porter, comme vicaire du pape dans la Terre d'Église enclavée au milieu du royaume de Sicile'1. Les vingt-quatre compartiments qui restent sont décorés chacun d'une même arcature, sous laquelle est debout un évêque, portant la mitre
I. Je d 6 puis admettre, à ce sujet, les assertions de M. Palmarini, qui d'ailleurs connait fort peu l'art byzantin [CArte, IN9S, p. 04 ; cf. à la page suivante les erreurs accumulées à propos de 1' 'AviSoront), ni la thèse harmonieuse de M. Ventibi tStoria dcll'Arle ital., Il, p. 5S6).
■1. Voir la description minutieuse publiée par M«r Barbier de Montault [Bévue de l'Art chrétien, nouvelle série, I, 1883, p. 1 1-53), et la magnifique reproduction d'ensemble donnée, d'après la photographie d'Alinari, par M. Marcel Raymond : la Sculpture florentine, [, pl. I.
3. Voir un chapitre du concile provincial tenu à Bénévent en 1734 (Barbier de Montadit, Œuvres complètes, III, p. 265). L'usage de cet ornement ambitieux fut conservé par les archevêques de Bénévent jusqu'aux premières années du xvir siècle (E. Hohtz, la Tiare pontificale ; Mémoires de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres, 1898. p. 268) ; il leur avait été solennellement interdit par Paul II, en 1466, et par Pie V, en 1570.
et la crosse, et la main levée pour la bénédiction. Ces figurines représentent les évoques sufiragants de l'archevêque de Bénévent : chacune d'elles est désignée, par une inscription. Au temps où fut exécutée la porte de bronze, le domaine spirituel de l'archevêque, établi dans la ville papale, s'étendait en tous sens à travers le royaume de Sicile : depuis la vallée du Volturne, avec Alife, et les montagnes salernitaines, avec Montecorvino, jusqu'au promontoire du Gargano, avec Lésina. Parmi les noms de villes rangés à côté de l'assemblée des évêques, il en est qui semblent des revenants d'un temps oublié. Depuis plusieurs siècles, Limosani et Guardia Alferia ont cessé d'avoir un évèque et une cathédrale; Civitate, sous les murs de laquelle Robert Guiscard avait vaincu le pape Léon IX, n'est plus qu'un village appelé San Paolo; la petite ville épiscopale de Fiorentino, en Capitanate, a disparu delà surface du sol.
Les inscriptions, qui font de la porte de Bénévent un document épigraphique de l'histoire ecclésiastique du moyen âge, l'ont désignée dès le xvti* et le xvma siècle à la curiosité des érudits. Alors que les voyageurs ne songeaient point encore à s'arrêter devant les portes signées par Barisanus deTrani, les portes de Bénévent avaient été dessinées plusieurs fois1. Les historiens qui ont commenté la liste épiscopale gravée sur le bronze ont essayé de la dater. Les documents écrits attestent que le nombre des sufiragants de l'archevêque de Bénévent subit, pendant le moyen âge, des fluctuations incessantes. Ce nombre était de vingt-trois en 1874 - ; niais, si l'on en croyait les juristes d'alors, il s'était élevé autrefois jusqu'à trente-deux. Dans le Liber Censuum de Cencius Camerarius, rédigé en 1192, il n'est question que de vingt-deux sufiragants. La liste gravée sur les portes de Bénévent est conforme, dans l'ensemble, à celle qu'a donnée le notaire pontifical de Cèles tin III; elle comprend seulement deux noms de plus : Lésina et fiorentino. Ces deux évèchés font partie des dixsept sufiragants de Bénévent cités dans une bulle authentique de 1053; ils sont omis, un siècle plus tard, dans une bullede 1153. Lepluséruditdes commentateurs du Liber Censuum, rapprochant ces divers textes des inscriptions gravées sur la porte, a conclu que ces inscriptions, où se trouvent mentionnées encore les villes de Lésina et de Fiorentino, devaient être antérieures, non seulement à la compilation de Cencius Camerarius, mais encore à l'année 1153 3. Pour que cette conclusion put être acceptée comme une donnée chronologique, capable de servir de base à l'étude archéologique de la porte de bronze, il faudrait supposer qu'au milieu des vicissitudes par lesquelles a passé le domaine spirituel des archevêques de Bénévent, jamais ces archevêques n'ont prétendu ramener sous leur autorité aucune des villes épiscopales qui leur avaient, une. fois échappé. Une telle supposition doit être écartée, comme gratuite et peu vraisemblable : dès lors, il devient impossible de
1. L'ensemble dans Ciampini, Vêlera Monumcnta, Rome, 1747; t. II, chap. v,p. 26 ; — J. de Vita, Thésaurus Antiquitatum Beneventanarum, Rome, 17154; t. Il, p. 420. — Détails dans P. Sa rnelli, Memurie deW insùjne Collegio di S. Spirito délia Città di Bencvento, Naples, 1688, p. 49 ; — S. Bokgia, Memorie istoriche delta pontipeia Cilla di Benevento, Rome, 1763; t. I, p. 312.