P. Fabbk, le Liber Censuum ; I" fasc, p. 35, en note
Quelques détails de costume ou de mobilier, que l'on distingue dansla suite des reliefs, aideront peut-être à dater les inscriptions. Le siège de l'archevêque, avec son dossier en forme de lyre, ressemble encore au trône sur lequel est assis le Pantocrator des icônes byzantines. Le bouclier du garde placé derrière Pilate ne fait point partie de l'armement des soldats grecs du moyen âge : avec sa courbure en dos d'âne et son énorme umbo, ce bouclier est celui que les chevaliers normands avaient sans doute mis à la mode en Italie, comme ils avaient fait dans la France du Nord1. A côté de cette arme défensive, représentée à Bénévent avec la (orme que les sceaux des diplômes français lui donnent jusqu'en 1195, la mitre triangulaire, que portent les vingt-quatre évèques, est une coiffure qui ne devient commune que dans les dernières années du xu" siècle 2.
L'artiste inconnu qui, aux environs de l'année 12003, a donné les modèles des soixantedouze plaques de la porte de Bénévent, n'est point un disciple de l'école qui, au commencement du xu' siècle, avait produit le fondeur Oderisius. Sans doute il a connu les œuvres que le maître de Bénévent avait exécutées à Troja, ou celle qu'Oderisius avait laissée dans sa ville natale, la porte de l'église San Bartolommeo, con ligue à la cathédrale : l'assemblée des évêques sulïragants est un souvenir de la série des évèques rangés sur les deux portes de la cathédrale de Troja. Mais la forme différente des mitres n'est pas seule à accuser la différence des dates. Le fondeur de la porte de la cathédrale de Bénévent semble ignorer la technique de la gravure et du damasquinage : toutes les figurines qu'il groupe sur le bronze de ses panneaux se détachent en relief.
Pour préparer ses moules, il n'emploie pas le procédé expéditif de Barisanus de Ira ni : au lieu d'être obtenus par l'empreinte d'une seule matrice, préparée avec soin, les vingtquatre évèques, tous vêtus de même, tous représentés dans la même attitude, ont été modelés un par un : il en est de longs et de courts, d'épais et de minces; les orfrois mêmes des mitres et des chasubles varient d'une figurine à l'autre. Le relief ne rappelle plus le travail de l'ivoire ou du repoussé. Beaucoup de figurines sont fondues à part et rivées
1. Drmay. le Costume au moyen âge d'après les sceaux, p. 141.
2. Ibid,, p. 296 et, passim. — Les mitres portées par les évêques suffragants de Bénévent, avec leur orfroi, sont identiques à une mitre du trésor d'Anagni, qui porte, à côté du médaillon de saint Nicolas, celui de saint Thomas de Cantorbéry, canonisé en 1 178 (R. P. Bn.ux, Italicnische Mitrrn ausdem Miltclalter ; Zeilschrift fur Christl. Kuust, XV, 1, 1902, p. 13, n" 2, et p. 22). La mitre du trésor de Sens (F. Bock, Geschichte der Liturgischcn Gerwânder, Bonn, 1800, t. II, pl. XXIV, I ; — QurcHEBAT, Histoire du Costume en France, p. 174), qui, d'après la tradition, aurait été précisément portée par Thomas Becket, a la même forme que la mitre sur laquelle figure l'image de l'archevêque assassiné. Les mitres decette forme ne se montrent pas'sur les sceaux d'évèques avant 1185 (Demay, ouvr. filé, p. 29 1-297 ; — Blancard, Icon. des sceaux conservés dans les archives des Boucfws-du-Rhône, pl. LXVI, n" 3; — R. de Lastevrie, Études sur la sculpture française du moyen âge; Monuments Viol, t. VIII, 1902, p. 72). Les évèques du xne siècle représentés sur les rouleaux d'Exultel portent les cornes de la milre au-dessus des tempes, et non au-dessus du front et de l'occiput. Dans l'Italie méridionale, les premières images d'un prélat ou d'un abbé qui porte la mitre triangulaire, comme les évèques sulïragants de Bénévent, sont celles du pape saint Clément et de l'abbé Léonas, sur le tympan du portail de San Clémente à Casauria, dans les Abruzzes (voir plus loin, I. IV, ch. n ; pl. XXV ; Schulz, alitas, pl. LVt). Ce portail a été sculpté entre 1 170 et 1 182.
3. Parmi les portes de bronze conservées en Italie, celle de la cathédrale de Bénévent est la seule sur laquelle deux tètes de grillons se montrent à côté des têtes de lions. Or les griffons qui s'avancent au-dessus des colonneltes portées par les lions deviendront l'un des éléments dislinctifs des portails apuliens sculptés sous le règne de Frédéric II (voir plus loin, liv. V, chap. îv).
après coup sur la plaque de métal qui forme le champ: ce sont des statuettes aplaties qui composent un haut-relief. Le fondeur de Bénévent n'introduit dans les soixante-huit compartiments qu'il a garnis de figurines aucune de ces images privées de sens que Barisanus modelait d'après les reliefs des coffrets orientaux à sujets profanes et païens. Les tableaux mêmes de l'histoire évangélique ne sont plus des copies exactes et savantes de modèles byzantins.
Sans doute, clans la composition des reliefs qui se succèdent sur la porte de Bénévent, les réminiscences de l'iconographie byzantine sont évidentes et multiples. La Descente aux Limbes est représentée comme sur les portes de Barisanus : le Précurseur et le Roi-Prophète sont debout derrière le Rédempteur, qui tend la main aux premiers Parents ; le Diable demi-nu est tombé sur les portes de l'enfer, arrachées de leurs gonds (fig. 177). Dans la scène de la Nativité, l'Enfant est baigné par les deux sages-femmes de l'Évangile apocryphe. Les accessoires de la mise en scène, le matelas sur lequel est couché saint, Joseph, à qui l'Ange apparaît en rêve, la table en forme de sigma, qui sert pour le repas de Cana et pour la dernière Gène, ont été copiés d'après des ouvrages d'art byzantins ; au-dessus de l'autel du Temple, devant lequel est présenté l'Enfant Jésus, et du tombeau, sur lequel l'ange assis accueille les saintes Femmes, quatre colonnes portent la coupole d'un ciborium archaïque. Les évêques eux-mêmes, qui tiennent d'une main la crosse latine, font de l'autre main le geste de la bénédiction grecque '.
Cependant le champ des tableaux est beaucoup plus chargé qu'il ne l'était sur la plupart des ivoires byzantins ; derrière les personnages en relief sont indiquées, avec un relief aussi mince parfois que le stiacciato du xv" siècle, des murailles et des tours crénelées. Dans la scène du suicide de Judas, qui est citée par le Manuel de l'Athos2, les entrailles sortent du ventre du pendu, et un diable ailé et cornu se pend à ses épaules pour tendre la corde et guetter l'âme damnée. L'artiste a donné à quelques scènes un mouvement très vif et à quelques compositions une véritable ampleur tragique. Le Massacre des Innocents oppose à l'élan forcené des bourreaux l'immobilité de la mère assise au premier plan, son enfant mort couché sur ses genoux. Dans le prétoire, le Christ est debout, portant la couronne dérisoire et le ■paludamentum aux plis droits, tandis que les soldats s'inclinent vers lui dans des salutations frénétiques. Prise à part, chacune des figurines est loin d'avoir la même noblesse d'allure et la même finesse d'exécution que les figurines de Barisanus de Trani. Le relief est rond et gros; les types sont vulgaires, avec d'énormes yeux. L'impression d'ensemble est celle d'un art plus grossier et plus vivant, plus populaire, en un mot, que l'art byzantin.
Les portes de Bénévent, qui remontent aux dernières années du xne siècle ou aux premières années du siècle suivant, doivent être rapprochées des portes de Monreale, signées en 1186 par Bonannus de Pise, et qui diffèrent si profondément des portes voisines, qu'a
1. Voir l'évâqnedë Larino, dans YAtlasde Schulz, pl. l.XXX, Qg. L.
2. 'Eoiuivsfa Twv îwYp^ojv, éd. Constantinidos, § 244, p. 134.
signées Barisanus de Trani. Les deux fondeurs qui ont travaillé, à quelque vingt ans de distance, l'un pour la capitale du royaume de Sicile, l'autre pour la ville papale enclavée dans ce royaume, ont, dans leurs ouvrages, bien des traits communs. Tous deux imitaient les compositions byzantines et modelaient pourtant des figurines qui n'avaient plus rien de l'élégance byzantine. Tous deux racontaient l'histoire sacrée en une suite de bas-reliefs.
En dehors de Monreale, de Pise et de Bénévent, l'Italie ne possède qu'une seule porte de bronze, ornée de groupes en relief, qui soit antérieure au xiV siècle et au chef-d'œuvre d'Andréa Pisano : c'est la porte de San Zeno, à Vérone. Une moitié des quarante-huit plaques de bronze dont cette porte est aujourd'hui composée remonte au xt° siècle. Les figurines trapues et hideuses, qui sont jetées comme au hasard sur chacune des plaques, ne se tiennent pas même debout. Nul souvenir de l'art byzantin n'a pénétré jusqu'à l'artisan qui a créé ces fantoches. Cet artisan n'était sans doute pas un Italien. Vérone, au xi" siècle, était la capitale d'une Marche de l'Empire germanique. La porte de l'église de San Zeno, qui reproduit grossièrement la technique et l'iconographie de la porte fondue pour la cathédrale d'Hildesheim sous la direction de Bernward, l'évèque-artisLe, a été très probablement exécutée dans un atelier de la Saxe, comme les portes de bronze, encore conservées, qui furent, dit-on, envoyées d'Allemagne dans la ville slave de Gnesen et au fond même de la Russie barbare et byzantine, à Novgorod5.
Les plaques de la porto primitive de San Zeno sont antérieures de plus d'un siècle aux portes de Bonannus de Pise et à celles de la cathédrale de Bénévent. Mais, vers la lin du xue siècle, de nouvelles plaques furent ajoutées aux anciennes pour agrandir les vantaux et leur permettre de remplir le portail monumental entouré de sculptures par maître Nicolas et maître Willelmus. Ces reliefs de bronze ressemblent moins aux reliefs de marbre étagés sur la façade qu'à certaines sculptures allemandes, comme celles de Wechselburg. Sur la bordure de l'un des battants, le fondeur a représenté, au milieu d'images allégoriques des Vertus, l'évèque saint Zénon debout, avec la chasuble et la mitre triangulaire que portent les sufïragants de l'archevêque, sur les reliefs de Bénévent !.
L'influence de l'art du Nord, qui est manifeste dans les reliefs les plus récents de la porte de Vérone, aussi bien que dans les plus primitifs, s'est-elle exercée sur les artistes qui, à Pise et à Bénévent. ont traduit des compositions byzantines dans un style à demi roman ? Sans doute le fondeur de la porte de Bénévent a pu refaire, par une nouvelle créa-
1. Les deux portes du palais et du cloître du Latran, datées de 1195, sout à peine ornées de quelques gravures très simples, vrais dessins d'architecte, représentant deux arcades flanquées de tours. Sous l'une de ces arcades est fixée une figurine de femme couronnée, en bas-relief, qui représente peut-être l'Eglise (Kohault de Fledry, lé Latran nu moyen âge, 1877, pl. XLIX et XV). On remarquera que ce très pauvre travail n'a pas été exécuté parun artiste romain : la porte du palais du Latran est signée par les frères L'bertino etPietro de Plaisance, deux artistes de l'Italie du Nord.
2. W, Boue, GesehicMe der Deutschen Plastil;, Berlin, 188n, p. 25 et 31. L'abbé Suger, qui a employé des ouvriers allemands ou rhénans à la décoration de la basilique de Saint-Denis, fit fondre, en 1140, pour cette basilique, une porte ornée de reliefs, qui représentaient la Passion du Christ (Labahte, Histoire (les Arts industriels, I, p. 182).