‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 231 sur 433 · DE SAINT-NICOLAS DE BAM · texte numérisé non relu

DE SAINT-NICOLAS DE BAM

1. Les aventures qui relient ces colonnes sont incrustées de cire brune.

du roi normand. L'origine de celte représentation d'un souverain, accompagné du Christ on d'un saint, n'est pas douteuse : le motif apparaît, au commencement du x" siècle, sur les monnaies impériales de Byzance, et s'y répète jusqu'à la lin de l'Empire d'Orient. L'attitude du roi et le geste du saint, sur l'émail de Bari, semblent copiés d'après un sou d'or de Jean II Comnène, le contemporain de Roger. Mais, si le motif est emprunté à l'iconographie officielle de Byzance, le choix du saint qui est placé à coté du roi, comme le soutien de sa couronne et son coadjuteur céleste, donne à la représentation un sens précis et local. De même que les grandes églises fondées au xu" siècle en Sicile, la basilique de Saint-Nicolas de Bari fut, dès le règne de Roger, ce qu'elle est encore de nos jours : le siège d'un dignitaire indépendant de l'archevêque, et ressortissant directement, pour le spirituel, au pape, et pour le temporel, au roi. Sujette immédiate du prince normand qui avait hérité de son père la dignité de légat apostolique pour la Sicile et l'Apulie, l'église fondée par l'abbé Hélie Eut érigée en basilique <> palatine ». Dans l'église de Monreale, la mosaïque où est représenté le roi Guillaume domine le trône de marbre qui était réservé au roi, en face du trône où siégea il l'archevêque. De même, dans le sanctuaire de Saint- Nicolas de Bari, deux sièges se l'ont face à l'entrée du chœur ; l'un est occupé dans les cérémonies par le grand prieur, et l'autre, toujours ville, est aujourd'hui surmonté d'un portrait encadré du roi Victor-Emmanuel 111, en uniforme de général. Ces deux sièges et ce tableau moderne aident à comprendre l'intention qui a (ail placer au lieu le plus apparent de l'église, au-dessus de l'autel, la plaque sur laquelle se détachent ces deux personnages : le roi qui promet son appui a la basilique, et le saint qui. en échange, étend sa protection sur le roi.

Les traits gravés sur la plaque encastrée dans le ciborium de Bari sont une traduction sur cuivre d'un thème monétaire byzantin, adapté aux intentions particulières du roi et du chapitre palatin, et peut-être à la dévotion d'une ville qui frappait ses monnaies à l'effigie de saint Nicolas. On aurait plus d'une raison de voir dans cette combinaison de motifs byzantins et apuliens l'ouvrage d'un artisan de Bari. Mais les conclusions provisoires que peut suggérer l'étude iconographique sont ruinées aussitôt par l'analyse technique. La plaque de Bari n.'est point un travail d'émaillerie cloisonnée, pareil aux croix byzantines conservées dans l'Italie du Sud, et aux ouvrages de technique byzantine exécutés en Campa nie ou en Sicile, comme la reliure d'or de l'Evangéliaire de Capoue et les plaquettes décoratives appliquées sur la tiare de la reine Constance, ou sur les vêtements de soie conservés au Trésor de la Maison impériale d'Autriche. Le personnage entier du roi Roger, de la tête au bas de la tunique, et le visage du saint Nicolas se détachent en silhouette de cuivre doré sur un fond d'émail vert et bleu. Seul le vêtement pontifical du saint évêque semble partagé par des bandes de cuivre en larges cloisons remplies d'émail bleu. Mais ces cloisons, au lieu d'être rapportées et soudées, sont réservées sur le fond de la plaque, qui a étécreusée au burin et à l'échoppe. Le procédé employé n'est qu une contrefaçonducloisonnépar lechamplevé. Ce procédé est le premier qui aitété usité dans les ateliers

limousins ', où se généralisa par la suite le procédé plus expéditif, employé, sur la plaque, de Bari, pour la ligure tout entière du roi, et qui consista à réserver sur le fond émaillé de larges surfaces de mêlai, décorées de simples gravures. Les couleurs simples et ternes sont

PlG. 187. — Ciborium DE SAINT-NICOLAS DB BARI.

précisément, celles des plus anciens émaux limousins. Tous les détails techniques s'accordent à établir que la plaque de Bari est une œuvre de Limoges2.

Ce curieux monument de l'histoire des Normands d'Italie, une l'ois rendu à l'atelier

1. J'ai donné en détail les raisons qui imposent cette conclusion dans une étude spéciale [l'Email de Saint-Nicolas de Bari; Fondation Piot ; Monuments et Mémoires publies pur VAcad. des Inser. et Belles-Lettres, t. VI, 18ÏI9, p. (11-91 ; avec un fac-similé de l'émail en couleur, dessiné par M. 0. Join-Lambert).

2. L'une des pièces d'émail limousin qui donnent le mieux l'idée de la technique et du coloris de l'émail de Bari est une plaque du Musée de Dijon, sur laquelle est grossièrement représenté l'apôtre saint l'aul (n° iî'ij).

limousin dont il est sorti, devient un document de haute valeur pour l'histoire des industries d'art françaises. Antérieur à la mort du roi Roger (1154), l'émail de Bari ouvre la série des plaques eommémoratives ornées de portraits, comme celles qui décorèrent le tombeau de Geoffroy Plantagenct, au Mans, et celle de l'évéque Eulger, à Angers. Il est encore, parmi les pièces qu'on doit attribuer à Limoges, la plus ancienne où s'accuse le procédé simplifié des figures cbamplevées et gravées sur fond d'émail, et dont les visages sont de cuivre, et non « de carnation ». Enfin cette plaque est de beaucoup la plus ancienne œuvre de Limoges qui ait été exécutée sur commande pour l'étranger1.

A la place qu'elle occupe sur le eiborium de l'église de Bari, la plaque qui représente le roi Roger et saint Nicolas n'intéresse l'histoire de l'art apulien que parce qu'elle permet de dater assez exactement le eiborium lui-même. En effet le portrait du roi, champlevé sur le cuivre, est en rapport étroit non seulement avec l'histoire de la basilique palatine, mais encore avec celle de la ville de Bari. Roger, après avoir pris la couronne à Palerme, était entré en vainqueur et en maître dans la grande ville apulienne, qui. pendant quatorze ans, avait eu un « prince » indépendant. Le roi lit bâtir sur la mer, au fond de l'anse où est établi aujourd'hui le grand port, une forteresse, pour tenir la ville en respect. Une révolte éclata, aussitôt apaisée. Le jour de Noël 1135, à l'anniversaire de son couronnement, Roger donna à son lils Tancrède le titre de prince de Bari. En 11:57, Bari tomba aux mains de l'empereur Lothaire, quand celui-ci parcourut la Pouille en vainqueur, et le roi de Sicile ne put reprendre la ville qu'en 1139, après un siège étroit par terre et par mer. Dans laquelle îles deux moitiés de ce règne glorieux, séparées par une période de revers, doit-on placer l'exécution de l'émail? Est-ce de la première entrée du roi dans Bari, ou de la seconde, qu'il nous a transmis la mémoire ? Doit-il prendre date entre 1132 et 1137, ou bien entre 1139 et 1154? Seule la technique de l'émail, comparé aux autres pièces limousines du xue siècle, peut suggérer un choix entre les deux périodes du règne de Roger auxquelles la plaque de Bari peut être rapportée. Une figure comme celle du roi, qui se trouve réservée sur le champ comme une silhouette de métal nu, sans aucune imitation de cloison, n'est sans doute pas antérieure à 1140. C'est donc entre 113!) et 1154 qu'il conviendra de placer, non seulement l'émail, niais l'inscription en lettres île bronze, dont il fait partie intégrante, et le eiborium tout entier.

Aux environs de 1150, le eiborium de Bari esL l'un des exemples les plus anciens d'une forme d'édicule qui ne se trouve ni dans les églises campaniennes, ni sur les miniatures byzantines : la coupole basse est remplacée par un toit octogonal à deux étages. Une série nombreuse de tabernacles du même type que celui de Saint-Nicolas de Bari se rencontre

1. L'émail du eiborium de Bari n'est pas le seul ouvrage limousin qui ait été importé en Pouille au xn" siècle. En l'année H97, au temps de l'empereur Henri VI, un juge impérial de Bisceglie donna à l'église de Santa Margherita, qu'il venait de fonder, « deux plaques dorées de travail de Limoges >< (Lchelli, îtalia sacra, VII, eol. 942). Ces plaques n'étaient sans doute que des objets apportés en Italie par le commerce, avec les pièces de toile de fabrication française citées en 1180 et 1193 dans le trousseau de deux mariées de Terlizzi. Cf. F. Carabellesb, Sloria de! Commcrcio délia Puglia, p. 17, n. 1 ; — Cod. diplom. Baren., t. III, le Carte di Terlizzi, Introduction.

dans les églises de Rome, de la Sabine et de la Campanie romaine. Le plus ancien monument de celle série qui existe encore aujourd'hui est le tabernacle de Saint-Laurent hors les Murs, qui porte la date de 1 148, avec la signature des marbriers romains Pietro, Angelo, et Sasso, lils de Paolof. Le ciborium, depuis longtemps détruit, de l'église Sainte-Croix de Jérusalem, qui fut exécuté par les mêmes maîtres et qui avait sans doute la même forme, était daté de 1141. Le ciborium de Saint-Laurent fut reproduit à Anagni, à Ferentino, à Ponzano Romano, à Riofreddo et à Rocca dei Molli. Ce type de tabernacle à toiture octogonale, qui, vers le milieu du xu" siècle, est devenu populaire dans l'industrie des marbriers romains, a son origine dans une forme d edicule plus simple.

Un toit en bâtière, formé de dalles de marbre, surmonte les ciboria qui ont été érigés, en 1093, à San Pietro de Toscanella ; à la fin du xi' siècle, à Caste! Sant'EIia; au début du xne, à Saint-Clément de Rome. Cette forme élémentaire de toiture avait été employée à couvrir les tabernacles des églises dès l'époque carolingienne. L'autel portatif de la Reiche-Kapelle de Munich, précieux ouvrage d'orfèvrerie qui fui donné par le roi Arnoul à l'église Saint-Emmeran de Ratisbonne, a puur dais un petit ciborium, dont les quatre colonnettes d'argent doré portent des archivoltes et, plus haut, un toit à double rampant, surélevé sur quatre colonnettes basses2. La partie supérieure de ce tabernacle de métal précieux est fort analogue au couronnement du tabernacle de Saint-Clément. Ce lype de tabernacle n'était point d'origine orientale : il peut passer pour une création italienne et romaine.

Le ciborium est un édicule qui traduit en raccourci un type d'édifice; il forme dans l'église comme une petite église. Le ciborium à coupole es! la réduction simplifiée d'une église à coupole ; le ciborium à toiture en bâtière rappelle, jusque dans la colonnade en miniature qui surmonte ses architraves, la nef d'une basilique de Rome. Le tabernacle de Saint-Laurent n'est qu'un développement en hauteur de ce type primitif, qui s'était formé dans la ville des basiliques, et qui fut enrichi peut-être par un souvenir lointain des anciens tabernacles à toiture pyramidale, dont un exemplaire précieux s'est conservé au-dessus de l'ancienne cuve baptismale de Cividale.

Le ciborium de Rari doit donc être considéré comme la reproduction d'un modèle d'origine romaine, exécutée par un ouvrier a pu lien. Dans son élévation même, Pédicule se distingue des ciboria romains par des proportions trapues. Les incrustations de cire brune, dans les arcatures qui relient les colonnettes, rappellent la décoration des gradins du chœur, antérieurs d'une vingtaine d'années au tabernacle. Les statuettes d'anges, debout aux angles des deux chapiteaux, et les télés de béliers, qui font saillie aux angles des deux autres, sont des fantaisies de sculpteur, inspirées de motifs byzantins, et dont la variété contraste avec la monotonie des chapiteaux imités du corinthien par les marbriers romains.

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