‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 242 sur 433 · SAINT-NICOLAS DE BARI · texte numérisé non relu

SAINT-NICOLAS DE BARI

Détail des reliefs.

Le portail de la cathédrale île Trani se rattache, par son architecture et son décor, au portail de Saint-Nicolas de Bari et à la fenêtre absidale de la cathédrale voisine; il diffère de ces deux œuvres monumentales de la sculpture apulienne par les tonnes nouvelles et les détails singuliers qui entrent dans la composition de ses reliefs. Le cep tordu des rinceaux devient plus mince et plus nerveux, les fleurons d'iris sont plus déliés et plus épanouis, les ligurines de monstres plus grandes et plus robustes. A côté du lion, du griffon, du centaure, des basilics affrontés, se montrent des diables au corps d'oiseau ou de bouc et au front cornu, des guivres à queue de serpent, qui ne sortent pas du « bestiaire » oriental. Le cadre même du portail rappelle moins les sculptures apuliennes de style byzantin que les boiseries refouillées par les ouvriers musulmans. L'un des montants est orné de lignes parallèles, interrompues de loin en loin par un cercle qui encadre une figurine humaine, et coupées par des entrelacs : c'est le décor d'un ancien panneau de porte provenant du Caire, qui est entré depuis peu au Musée du Louvre1. Chacun des larges claveaux de l'archivolte est couvert d'arabesques qui, en se jouant autour d'une figurine d'oiseau, semblent esquisser des monogrammes coufiques (Pl. I).

A côté de ces reliefs inspirés de quelque ivoire sarrasin, la face intérieure des deux montants est ornée de longues figures humaines et d'anges ailés, en bas-relief sur le champ étroit. D'un côté sont représentés le Sacrifice d'Abraham, la L nlle de Jacob avec VAnge et l'Echelle de Jacob; de l'autre, deux prophètes sont debout l'un au-dessus de l'autre: le rouleau que lient l'un d'entre eux porte gravé le nom : Heuemias. Avec leurs longues chevelures et leurs draperies, dont les plis raides sont comme cernés de doubles rainures, ces figures viriles ne ressemblent point aux ligurines fondues par maître Barisanus pour les panneaux de bronze réunis dans le magnifique encadrement du portail de Trani. Il est possible que les battants de la porte et les reliefs du portail ne soient pas contemporains, mais qu'une génération d'artistes ou deux les séparent : il est mémo possible que le portail ail été exécuté pendant les travaux qui se poursuivirent à Trani après le xue siècle et soit postérieur à la porte de bronze fondue vers 1175. En tout cas, les figures humaines qui ont été sculptées sur ce portail ne relèvent plus des traditions byzantines qu'avaient suivies le fondeur de Trani et les marbriers de Bari '.

La Campanie et l'A pu lie possèdent encore une série de portails du xi cl du xir siècle, qui ont pour ornements des monstres et des ligurines dont la confusion et la barbarie

1. Ce même motif se trouve répété sur l'encadrement de l'une des fenêtres du transept méridional de la cathédrale de Bari (Fantasia, 11 Duomo ili Bari, Atlas, pl. XIII).

2. Cette décoration d'un portail italien, inspirée en partie de l'art musulman, ressemble d'une manière étonnante aux reliefs d'un ouvrage d'ivoire exécuté par un Latin en pays sarrasin : la reliure du psautier de la princesse Mélisende, conservé au Musée de South-Kcusinglon (C.uiiek kt Munis, Nouveaux Mélanges d'Arehéol., Il, pl. II).

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contrastent étrangement avec la line et claire silhouette des animaux copiés par les marbriers de l'Italie méridionale d'après des ivoires orientaux. Les plus monstrueuses de ces sculptures couvraient autrefois les archivoltes de deux portails de la cathédrale d'Alife, non loin de Capoue. L'une de ces archivoltes gît en morceaux dans une salle obscure, sous le campanile [fig. 203) ; l'autre a été transportée dans une chapelle de l'église neuve. L'archivolte est portée par deux monstres à sabots de bœui et à mufle de tigre, dévorant un serpent, dont le corps se déroule devant eux, comme une trompe d'éléphant. Le motif central est un autre masque de félin, de la gueule duquel sortent des entrelacs qui semblent lissés par une araignée colossale. Tout le reste de l'archivolte n'est qu'un grouillement d'êtres difformes, grillons, oiseaux, quadrupèdes sans nom, qui se. regardent, se piétinent ou s'entre-dévorent. Parmi ces bêtes de proie apparaissent quelques tètes humaines, un cavalier sonnant de l'olifant, l'Agneau de Dieu, avec la croix sur le dos, un saint, un archange ailé. Les personnages sacrés, à peine dégrossis dans le marbre, comme dans une argile fuyante, sont aussi informes que les monstres qui les entourent.

Le sculpteur qui a traduit en marbre ce cauchemar de sauvage n'était pas, à coup sûr, un Campanien. L'art monstrueux qu'il pratiquait n'est autre que l'art lombard. Les portails de Saint-Michel de Pavie montrent, dans leurs sculptures grouillantes, la même férocité d'imagination et la même mollesse d'exécution '. A Milan, comme à Alife, des personnages sacrés se confondent dans la foule des monstres diaboliques; par exemple, sur l'ambon de l'église Saint-Ambroise, une image de la Cène apparaît soudain, au-dessus d'un groupe de dragons-. En rappelant les sculptures des églises de Pavie el de Milan, le portail d'Alife n'ofire aucune ressemblance avec les fragments byzantino-campaniens du ix° siècle, qui représentent, dans l'Italie du Sud, l'art contemporain de la puissance lombarde. La région campanienne n'a point produit tout à coup, au moment même où les Normands y avaient triomphé. Lin art « lombard » indigène, en qui se serait exprimé tardivement l'atavisme d'une population impuissante jusqu'alors à la création artistique. Le sculpteur du portail d'Alife était non pas un Lombard élevé dans la principauté de Capoue. mais un Lombard venu de la plaine du Pô.

La cathédrale abandonnée de Calvi, non loin de Capoue, a conservé un portail du xii" siècle, dont l'archivolte est toute couverte de monstres (ftg. 204). L'une des consoles qui portent l'archivolte est identique à celle d'Alife : un tigre dévorant un serpent. L'autre console représente un saint Michel, armé en guerrier du xuc siècle, et perçant de son épieu le dragon infernal. Les bêtes fantastiques, affrontées pour la plupart deux à deux,

1. Darteik, l'Architecture lombarde, pl. LIV et LVI. i. Ibiil., pl. XXXVI.

(il)

forment des groupes moins inextricables que les monstres d'Alife; le ciseau du sculpteur de Calvi détache les silhouettes avec plus de fermeté et fouille plus minutieusement les détails; incapable de rendre le pelage des animaux et les plumes des oiseaux, il a gravé sur tous les corps des écailles imbriquées, qui transforment les lions, les dragons et les aigles en autant de monstres squameux.

Le groupe des portails d'Alife et de Calvi doit être complété par un portail conservé à Capoue el qui a fait partie de l'église San Marcello Maggiore, dont la fondation remontait à la fondation même de la nouvelle Capoue. Cette église avait autrefois un portail sur lequel

Fin. "20i. — ÀAGHIVOLTB DU l'OHTA IL DE LA CATHÉDRALE DE CALVI.

on lisait le nom de l'abbé Alferius, qui mourut dans les premières années du xu" siècle. Sur le linteau du portail, orné de sculptures, est de même gravée une inscription ; mais les deux vers qu'on y déchiffre ne parlent ni de l'abbé Alferius. ni de la construction de l'église: ils forment l'épitaphe d'un seigneur nommé Audoalt, qui descendait du comtede Capoue Au doalt ou Aloara, mort en 992. Ces caractères barbares ne peuvent suggérer aucune indication de date pour les reliefs dont les deux montants sont couverts1. Les sujets représentés diffèrent d'un côté à l'autre du portail. A gauche, ce sont «les scènes de chasse, deux cavaliers en armure du xu" siècle qui croisent leurs lances, un homme vêtu d'une longue robe, achevai sur un lion, qui lient dans sa gueule la tète d'un oiseau . Ces divers groupes se suivent à la file, si bien que, pourvoir les figures debout, il faudrait déplacer le montant et le coucher horizontalement, à la manière d'une architrave -'. Sur l'autre montant, les personnages sont étages par groupes distincts, les uns au-dessus des autres. Au lieu île former une mêlée privée de sens, ils représentent des scènes bibliques, dont chacune est commentée par une inscription

1. L'archivolte parait être postérieure aux montants. I. 'aigle qui a été encastrée au-dessus du portail provient, sans doute, d'un ambon détruit.

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