CHAPITRE IV
LES INFUENCES SEPTENTRIONALES DANS LA SCULPTURE ET L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
[. — Chapiteaux îles tabernacles de la calhédrale .le Bori et .le la cathédrale de Bitonto, ouvrages d'Alfano de Tcrmoli (vers et de Gualtiero de Foggia (1340); « crochets» et guivres empruntés au décor végétal et animal
du Nord. — l.'ambon de la calhédrale de Spalato et les ambons apuliens du xm" siècle. — Chapiteaux à crochets » dans la crypte île la collégiale de Foggia, dans l'église palatine d'Altamura et dans la cathédrale de Matera.
II. — Éléments d'architecture septentrionale dans l'art apulien. Voûtes d'ogives sur le chœur reconstruit de la calhé-
drale de Troja et sur deux travées de la collégiale île lîarlelta. — Combinaisons de l'art local et .le l'art du Nord dans l'élévation de la cathédrale de Iîuvo ; la façade; faux Iriforium; colonnettes et arcs formerets préparés pour une voûte d'ogives. - Un mystérieux édifice de Monte Sant'Angelo. Sculptures primitives du portail et des chapiteaux de la chapelle inférieure. L'inscription ; le mottumba dans le sens de voùle. Disposition des deux étages, surmontés d'une coupole ovoïde. Cet édilice est un clocher, dans la construction duquel sonteombinées l'architecture apulienne et l'architecture bourguignonne.
III. — Les églises de pur style français. — Au commencement .lu xm" siècle, l'influence artistique îles Clunisiens est remplacée en Italie par celle des Cisterciens. Santa Maria d'Arbona reproduit, dans les Abruzzes, le plan de l'église de Casamari. — L'église bénédictine de Santa Maria di Calena, à l'extrémité du promontoire du Gargaao ; plan imité d'un modèle cistercien : voûtes en berceau perpendiculaires à l'axe de la nef, — Les imitations de l'architecture cistercienne en Toscane etdans les Abruzzes ; la cathédrale de Lanciano ; son porche, ses voûtes d'ogives ; son porlail bourguignon de style antique.
IV. - L'église bourguignonne des chanoines du Saint-Sépulcre, à Itarlelta, plus archaïque que les églises cisterciennes d'Italie : elle est le monument de la petite colonie fondée à lîarlelta parles ordres militaires et religieux .le la Terre Sainte. — L'église San Giovanni Battista, à Matera; extérieur d'église apulienne; intérieur d'église cistercienne. Cette église a été bâtie vers 1230 par des religieuses venues de Saint-Jean d'Acre. — L'architecture cistercienne revient de l'Orient latin en Basilicate. — La cathédrale de Cosenza, édifice de style champenois en pleine Calabre.
V. — Imitations de ces monuments qui peuvent être désignées avec certitude. — L'église du Saint-Sépulcre, à lîarlelta, a
été une école d'art bourguignon pour des architectes locaux qui ont travaillé à lîarlelta même, à Kuvo, à Monte Sant'Angelo. — Nombreux détails de style français ou germanique relevés dans les monuments apuliens, et qui ne s'expliquent pas par l'influence des églises d'architecture française bâties dans l'Italie méridionale au (emps de Frédéric 11.
L'influence de l'art du Nord, qui a contribué au développement de la sculpture religieuse en Apulie, sous le règne de Frédéric II, se manifeste d'une manière plus évidente dans quelques morceaux de sculpture décorative, signés par des artistes locaux, et dans une série île détails d'architecture.
Un mélange singulier de formes apuliennes et étrangères distingue trois chapiteaux, réunis au Musée Provincial de Bari, et qui sont les seuls restes du ciborium élevé au-dessus du maître-autel de la cathédrale de cette ville* par le sculpteur Alfano de Termoli. Le nom de
ce maître est répété dans trois distiques gravés sur les trois tailloirs. L'un de ces chapiteaux est une imitation frappante des deux chapiteaux du ciborium de Saint-Nicolas qui sont flanqués de quatre statuettes d'anges. Sur le chapiteau qui provient de la cathédrale, on distingue, entre les anges, deux images de donateurs; l'un d'eux est à genoux; l'autre, debout , tient à la main un fleuron identique à celui qui termine le sceptre porté par l'une des figurines sculptées sur la rampe de I'ambon de Bitonto (ftg. 313). Au-dessus du donateur debout, on peut lire le nom d'Elïrem, qui fut celui d'une riche famille de marchands de Bari. L'ins-
cription gravée sur le tailloir de ce chapiteau répète le nom du donateur, à côté de celui du sculpteur :
f VIRIBUS ALEANUS STUDUIT QUOI) SCULPERE TOTIS EFFREM LEGAVIT; COMPLEVIT CORA NEPOTIS1.
Les deux autres chapiteaux conservés n'ont plus aucune ressemblance avec le ciborium qui porte l'image émaillée du roi Roger. L'un d'eux est couvert île feuillages assez gros, qui s'enroulent aux angles de manière à former des « crochets » pesants, pareils à ceux qui flanquent certains chapiteaux allemands du xm" siècle. On lit sur le tailloir :
f ALFANUS C1VIS ME SCULPS1T TERMOLITANUS CUJUS QUA LAUDOR SIT BENEDICTA MANUS.
Enfin, sur le troisième chapiteau, des guivres se recourbent et s'enlacent, de manière à dessiner comme des « crochets » vivants (Jhj. 314). L'inscription prête une voix aux monstres, pour leur faire proclamer la renommée du sculpteur :
f ASCENDIT RAMOS ISTARUM QUEQUE VIPERA
UT UIGNUM CLAMENT ALPHANUM LAUDIBUS EQUE.
1. Le nom seul d'EflYem é lait cité dans le distique autrefois gravi? sur l'architrave du ciborium
OUTULIT HOC SIUNUS EFFBE.ll TIBI, VIItC.0 MARIA, LT TIBI PLACETCll EX TE CABO FACTA SOFIA.
LES INFLUENCES SEPTENTRIONALES «71 Ces morceaux de sculpture, auxquels leur auteur attachait un si haut prix qu'il les a signés un par un, ont été attribués par les érudits apuliens à trois siècles différents. Beatillo, qui écrivait au xvii" siècle son Histoire de Bari, et qui voyait alors le ciborium de la cathédrale encore debout sur ses quatre colonnes et sur ses gradins voulait faire remonter ce monument au temps de l'archevêque Nicolas, qui occupa, de lu:!.-) à lui;?, le siège de Bari et de Ganosa. Il appuya celte supposition invraisemblable sur une autre supposition toute gratuite, en faisant de ce Nicolas un membre de la famille Efïrem, dont le nom se lisait sur l'architrave du ciborium et sur l'un des chapiteaux. Les inventions de Beatillo ont été admises comme des faits par Ughelli et par ceux qui l'ont copié. De nos jours, M. Nitto de Iîossi a cru distinguer dans quelques lettres très frustes, qui étaienl gravées sur le chapiteau où l'on a lu le nom d'Eflrem, les initiales du nom Griso Johannes; il a admis en conséquence que Crisogiovanni Efïrem, mort en 1365; avait fait commencer la construction du tabernacle; son neveu aurait achevé l'ouvrage, et le nouvel autel aurait été consacré en 1428. La plupart des indications que le savant chanoine a groupées sont tirées de la compilation très suspecte de Lombardi; la lecture même des sigles effacés, qui est le fondement de la thèse, reste plus que douteuse3. Entin le chapiteau à crochets, qui porte la signature d'Alfano, comme le chapiteau aux anges et le chapiteau aux guivres, ne peut être attribué qu'au nui" siècle. C'est ce qu'avait bien vu .M. l'ingénieur Fantasia, le premier qui ait consacré une étude critique à ces précieux fragments3. Deux documents authentiques, — un parchemin et une inscription. — viennent préciser l'indication donnée par l'examen du monument. En 1187. tandis que la cathédrale de Bari était encore en construction, Giovanni Amerosio, baron de Triggiano, légua par testament une somme de trente onces d'or, destinée à la construction du ciborium du maître-autel4, et payable à
Fig. 314. — Chapiteau provenant d'on tabernacle DE LA CATHÉDRALE DE BARI, PAR ALEANO [IE TERMOLI.
1. Avant la restauration de 172], qui provoqua la démolition ,1,- L'ancien sanctuaire, ou lisait sur ces gradins les ver
QUI DEI'S EST, ET BONO, HORTEM DUU VICIT AMARA11, RLANIIUS, NON TU.MIDL'S, CRUCIS ALHB SCAHDIT AD AHAM. SI CUPIS EIIGO, PATER, ETERNAM VISCERE HORTEH, POST BUNC COXSCENDAS, QUI COELI DAT TIBI SORTEM.
(Ughelli, Ilalia sacra, VII, col. 604.) Les termes mêmes de celte exhortation au prêtre qui monte à l'autel attestent, comme le chapiteau aux quatre anges signe par Alfano, que les clercs et les artistes qui concouraient à la décoration de la cathédrale de Bari allaient cher cher leurs modèles dans la basilique fameuse de Saint-Nicolas (Voir plus haut l'inscription gravée sur les degrés du chœur de cette basilique, p. 449).
2. La lecture la plus acceptable des lettres gravées au-dessus du donateur agenouillé serait : « Cum socio. » .1. Annuario Sel R. hlitulo teenico e nautico tli Bari, VIII, 188!), p. S7-76, pl. I et II.
4. « Judicavil et precepit ut cum harensis mater ecclesia facta fuerit, dentur et expendantur de rébus suis pro ceburio îbi super altare laciendo, triginla uncias auri tarenorum Sicilie [Cad. diplom. barese, I, 1807, n° 94, p. 174).
l'achèvement de l'édifice. En 1228, l'archevêque Marino fit prendre copie du testament et réclama le legs. Il est permis de conjecturer qu'alors deux membres de la famille Elïrem, l'oncle et le neveu, intervinrent pour parfaire la somme nécessaire. En tout cas, il est très probable que le ciborium était achevé lorsque l'autel auquel il était destiné fut solennellement consacré, le 6 février 1233 par Bernardo, archevêque de Palerme et « familier » de l'empereur Frédéric II. C'est vers 1230 que l'on doil placer l'ouvrage d'Alfano de Termoli.
Quelques années plus tard, en 1240, un ciborium était installé dans le chœur de la cathédrale de Bitonto, dont le clergé rivalisait de magnificence avec celui de Bari. L'inscription de l'architrave, qui a été murée dans une salle de l'évêché •', donne la date et fait connaître en même temps le nom du sculpteur, Gualtiero de Foggia :
PRESULE DOMINICO FUIT HEC FORMATA JUBENTE CIBCJRII NORMA CLERO POPULOQUE PETE.NTE.
AU LAliUEM CIlItlSTI ME STRUXIT CURA MAGISTRI, MUNERE PERMULTO FECIT IIAN'C C.UALTERIUS ULTRO DE FOGIA DUXIT ORTUM QUI SIC BENE SCULPSIT ANKIS MILLENIS TRANSACTIS BISQUE VICENIS [NSÙPER ADDENDIS ANN1S PLUSQUE DUCENTIS CUM GRANDI CURA FUIT MEC FORMATA FIGURA.
Gualtiero porte, dans un document, le titre de magister comacenus, qui, au xiu" siècle, fut donné à d'autres artistes originaires de l'Italie méridionale, et qui est synonyme de « maître maçon » '. Il était fils de Hiccardo de Foggia; lui-même eut pour fils mailre Paolo, qui mourut avant 1286''.
De l'édicule élevé par Gualtiero de Foggia dans la cathédrale de Bitonto, il ne reste rien que quelques-unes des colonnettes qui, au-dessus de l'architrave, soutenaient un de ces toits de marbre en pyramide, dont le prototype avait été donné en Fouille par le ciborium de Saint-Nicolas de Bari. Ces colonnettes forment comme une petite balustrade devant un tombeau du xviu* siècle. Mais un chapiteau du ciborium détruit a été retrouvé et est conservé à Bitonto par M. le comte Bogadeo di Torrequadra. Ce chapiteau, le seul
t. Beatillo, Storia di Bari, p. 127; Lombarpi, Vila degli arciccscovi Baresi, p. 79; Ugbbixi, Italia sacra, VII, col. 624. Gakiiuba {Série critiea deipastori Baresi, p. llJ9) a lu 1231. Voir le fac-similé du fragment conservé de l'inscription, donné par M. Fantasia iAnnuario... di Bari, 1899, pl. II, /»'</. 6).
2. Cette inscription a été publiée pour la première fois, d'après un manuscrit du chanoine Marlucci, par M. de Simone [Pochi giomi a Bitonto, Piaples, 1870, I, p. 28). Le marbre original a été relrouvé par M. le comte Rogadeodi Torrequadra. Voir son article, dans la revue Arte e Storia, 1888, p. 12.
3. Cf. l'inscription qui se trouvait autrefois dans la petite chapelle de la Vierge élevée à Lanciano sur le pont romain : Sacellum hoc bcate Virginia pio-italis matris Dci et nostre magister Andréas cum sociis de Lanziano comacinis solidis suis feccrunt. A. D. MCC1II (A. Antisorj, Antichità storiio-crituhe, sacre e profane, nella reijione dci Frenlani, Naples, 1798, p. 253}.
4. Prologo, Vrimi tempi delta Città di Trani, Giovinazzo, 1883, p. 36; [Carabellese], Cod. diplom. barese, III (le Carte t!i Terlizzi), n» XL, p. 301.
LES INFLUENCES SEPTENTRIONALES ouvrage de Gualtiero de Foggia qui nous soit parvenu, est orné de guivres en haut relief, toutes pareilles à celles qui se tordent autour de l'un des chapiteaux exécutés par Alfano de Termoli (fig. 315).
Les monstres sculptés pour les tabernacles des deux cathédrales de Bari et de Bitonto sont disposés sur les chapiteaux, tordus et contournés, exactement comme ils le seraient sur un chapiteau sculpté en France, aux environs de l'année 1200, ou un ]ieu plus tard eu Allemagne. Ce décor animal, qui n'a plus rien de commun avec la tradition byzantine, témoigne d'une influence septentrionale aussi clairement que le chapiteau à crochets destiné à figurer au-dessus du maître-autel de la cathédrale de Bari.
G, 315. — Chapiteau provenant du tabernacle