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LA PORTE TRIOMPHALE DE CAPOUE

statue de Frédéric II, dont la tête a disparu, avait une expression menaçante, qui frappa les compagnons de Charles I" d'Anjou. Le chroniqueur André le Hongrois, dans sa description des tours de Capoue, remarque lui-même que l'empereur avait l'air de prononcer les vers gravés sur la porte de marbre avec la majesté d'un dieu tonnant '.

Quel est le sculpteur qui sut, en s'inspirant de l'antiquité, exécuter des œuvres qui, après la mort de l'empereur, parlaient encore un si fier langage aux ennemis des Hohenstaufen? Les actes impériaux relatifs aux constructions de Capoue qui sont conservés dans le Registre de 1239-1240 mentionnent deux artistes. L'un porte le titre deprotomagister, comme l'architecte du palais de Foggia : son nom, Liphas, parait indiquer une origine grecque. Il est douteux que cet architecte ait contribué à la construction des tours et de la porte triomphale : le texte du document ne cite que les travaux exécutés au château élevé dans la ville même de Capoue, en deçà du Yolturne, « m opère castri nontri Capue - ». L'architecte chargé d'édifier « la porte entre les deux tours» est nommé dans la lettre impériale du 17 novembre 1239, qui ordonne de couvrir les tours élevées jusqu'au faîte: c'était un Calabrais, Nicola de Cicala". D'après la chronique de Riccardo de San Germano, maître Nicola aurait été préposé à la construction dès l'origine, en 1233. Mais à quelle école s'était formé cet artiste, originaire d'un pays qui était, au xm' siècle, le plus pauvre en œuvres d'art de toute l'Italie? Quelle part personnelle l'architecte de la porte triomphale a-t-il prise à l'exécution du décor sculpté? Ces questions ne peuvent recevoir de réponse. Le sculpteur dont les œuvres sévères et puissantes ont survécu au monument

1. « Quasi os tumiile comminactonis versiculos intonantein, qui etiam ibidem ad melum transeuntium ac eorum • [uibus recilantur suntconsculpti » (if, G. H. Script., XXVI, p. 571).

2. 12 janvier 1240; IIl'illaud-Brkhollks, V, n, p. 073; — SCHBIZ, IV, p. 7, n° XVI.

3. Hlillaiiu-Brkholles, V, i, p. r>13 ; -- Schulz, IV, p. 3, n° vi. Cicala est un bourç perdu dans la montagne, entre .Nicastro et Catanzaro .

i. HllBATORl, ft. /. S., VII, p. 1032.

bâti par Nicola de Gicala reste dans l'ombre. Il doit être cité au moins parmi les anonymes les plus illustres, car il a ressuscité à Gapoue la statuaire en ronde bosse, oubliée en Italie depuis le temps où l'exarque Smaragdus avait érigé sur une colonne du Forum la statue de l'empereur Pbocas.

C'est seulement au delà des Alpes que de véritables statues s'étaient adossées, dès le xii1 siècle, aux colonnettes des portails. Dans le cours du an' siècle, la sculpture française fut imitée en Allemagne par une école vivante et originale. Los sculpteurs de Bamberg s'inspirent delà statuaire de Reims en donnant plus d'énergie aux visages, plus de profondeur aux plis des tuniques et des voiles. La « Porto d'or » de Freiberg, qui conserve des formes

esquisser une hypothèse, il faudrait avoir fixé des dates. Celles de la porto de Capoue sont bien connues : l'édifice, commencé en 1233, a été terminé on 1240. Quant aux portails allemands du xme siècle, les études critiques les plus récentes n'ont pu préciser les années de leur achèvement. Il est probable seulement que ces portails, malgré l'archaïsme apparent de leur architecture, sont tous postérieurs à la mort de Frédéric II (1250).

D'ailleurs les statues de Capoue sont des imitations directes de modèles antiques dont les sculpteurs allemands n'ont pas eu connaissance : des hommes en toge, des philosophes grecs, des dieux de l'Olympe, des têtes colossales, destinées à figurer dans l'énorme amphithéâtre de la Capoue romaine. Ni l'Allemagne, ni la France n'ont exposé au xm* siècle des bustes de pierre ou de marbre. Le buste, — quand il n'est pas un reliquaire de métal précieux, — est un portrait, c'est-à-dire une œuvre d'art qui n'avait pas sa place dans les hiérarchies religieuses de l'art du moyen âge.

1. Cette ressemblance a été notée et indiquée en passant par M. R. VisOBBR, dans une étude Zur Krilili Mittelalterlicher Kunst (Sludicu zur Kmsttjenclticlite, Stuttgart, 1886, p. 81).

romanes, est animée de statues adossées et de groupes en haut relief qui ont dos membres plus vigoureux, une expression plus personnelle, une draperie plus épaisse et plus refouillée que les œuvres françaises. Los sculpteurs des ateliers saxons combinent manifestement l'imitation de la sculpture française do leur temps avec l'imitation de la sculpture antique, connue sans doute à travers les traductions des ivoires byzantins et carolingiens.

Vu:. 346. — Buste de capoue personnifiée. Hdsbo campano.

Quelques-unes des statues du portail de Freiberg, avec leur visage expressif, leur regard dur, leur manteau noué sur la poitrine, ressemblent de loin aux bustes qui décoraient la porte triomphale de Capoue1. Peut-on supposer pourtant qu'un sculpteur saxon soit venu travailler on Campanie pour l'empereur, sous la direction d'un architecte calabrais? Pour

LA PORTE TRIOMPHALE DE CAPOUE 715 Par les pensées qu'elle exprimait comme par les images dont elle s'est parée, la porte triomphale de Capoue était en son temps une nouveauté presque scandaleuse. Aucun symbole chrétien ne sanctifiait le monument qui regardait dans la direction de Rome. L'apothéose par une suprême audace, prenait les attitudes d'un .1 ugement dernier. Au milieu trône l'arbitre de tout un empire; à la droite du souverain, Pietro délia Vigna regarde les élus; à sa gauche, l'autre ministre regarde les réprouvés. A côté des portraits de vivants grandis à une taille surhumaine, les passants voyaient des tètes de génies antiques, un dieu sans nom, une ville personnifiée et presque divinisée. Les souvenirs du paganisme concouraient au triomphe de l'empereur. Ce monument de terreur et de gloire n'a jamais été mieux jugé que par le chroniqueur André le Hongrois, au temps de Charles d'Anjou. Pour parler de l'image menaçante de l'empereur, de cette image que Frédéric II avait fait .sculpter pour assurer à son nom l'immortalité, - « ibique mam ymaginem in etemam et vmrmHahm memoriamsculpifecii », - le chapelain des pieux rois de Hongrie a employé le langage d'un humaniste de la Renaissance.

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En vérité, le seul homme qui put concevoir ce monument d'orgueil païen, au temps où Louis IX régnait sous la tutelle de Blanche de Castille, c'était Frédéric II. L'empereur lui-même a pu choisir les modèles antiques, arcs de triomphe, statues et bustes, qui devaient composer au bord du Volturne un monument digne d'un César.

Frédéric II, en effet, a été, pour son temps, un connaisseur d'art antique. Les images de pierre qu'il fit transporter en 1239, de Naples et de Grottaferrata à Lucera, avec de grandes -précautions et à dos d'homme, étaient très probablement des statues tirées de ruines •omainos En 1231, deux ansavant d'ordonner 1» construction des tours de Capoue, Frédéric II avait (ait exécuter des œuvres d'art otticiel, qui étaient de fidèles imitations de l'antique : ce sont les célèbres monnaies d'or qui reçurent le nom d'augustales- (fig. 348). Frappées à Messine et à Brindisi, pour remplacer les tarins au nom musulman, ces monnaies du royaume de Sicile furent des monnaies d'empereur, où le titre de roi était omis à dessein dans les légendes. Sur l'une des faces on lisait : Fridericus ; sur l'autre, autour du buste du souverain : Imperator Romanorum César Augustcjs. L'aigle figurait dès 1220 sur des tarins ; elle était l'oiseau héraldique des Hohenstaufeu et du Saint-Empire : les monnaies impériales romaines n'ont pas, au revers, cet attribut. Mais le buste, vu de profil et lauré, avec le paludamentum, est copié sur les monnaies romaines du siècle de Constantin,

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