Ibid. ; pl. d 10, lig
4. Viollkt-le-Duc, Dictionnaire d'arcliilcclure, IV, p. 76 et 77.
L'imitation de l'architecture française et en particulier de l'architecture champenoise ou bourguignonne est poussée jusqu'aux détails les plus menus. Ogives et doubleaux sont amortis par ces ressauts que les architectes appellent des . congés » : ceux du rez-de-
Vie. 333. — Salle du premier étage de castel del MONTE.
chaussée terminent les biseaux des arcs de la manière la plus ingénieuse. Cet ornement des «congés,,, que ['école bourguignonne emploie avec prodigalité, se trouve employé presque partout à Castel del .Monte (fig. 354-358) >. De tels détails n'ont pu, semhle-t-il, être
I. Usa moulures homonlales qui fôrment un bandeau la long des parois des salles cl semblent continuer les moulures des taillons se brisent è angle droit pour contourner les fenèlrcs ou pour passer d'un mur à l'autre ; chacun des .mets es) marqué par un congé », véritable articulation de In moulnre.
dessinés que par un maître d'oeuvre étranger à l'Apulie. La manière même dont certains matériaux ont été employés donne à penser, comme le dessin des profils, que l'architecte de Castel de! Monte n'était pas un Italien.
Les marbres antiques n'ont pas été traités de même, dans l'Italie du moyen âge, par les marbriers et par les constructeurs. Les mosaïstes romains ne se faisaient pas scrupule de scier d'énormes colonnes de porphyre pour en faire les disques autour desquels devaient s'enrouler les méandres des pavements polychromes. Les architectes respectaient ces marbres. Plutôt que de rogner une colonne, le constructeur faisait une arcade plus basse ou le sculpteur un chapiteau plus petit. Que fait au contraire l'architecte qui a composé les faisceaux de colonnes destinés à porter les arcs des voûtes au premier étage de Castel del Monte? Chacune de ces colonnettes est une colonne antique en marbre cipollin. Bien loin de prendre pour unité de son dessin le module des fûts précieux, le maître d'oeuvre a fait racler les colonnes, en supprimant le ronflement qui donne aux colonnes antiques leur galbe souple et vivant; le tore de la base a été résolument coupé, pour permettre à la colonnette de reposer directement sur sa base française; l'astragale qui, dans les monuments romains, fait toujours partie des fûts monolithes, a été coupée, comme le tore de la base, et reportée sur le chapiteau, suivant l'habitude des artistes du Nord (ftg. 353). Dans la main de l'audacieux architecte, les colonnes précieuses et vénérables n'ont plus élé que des morceaux de marbre indifférents, qui ont été retaillés sans pitié pour figurer dans un système de construction étranger à l'art antique.
Les sculptures qui décorent l'architecture française du château de Frédéric II n'ont pas la moindre ressemblance avec les monstres qui s'agitent sur les chapiteaux de la cathédrale de Bitonlo et sous la corniche de la cathédrale de Foggia. Ni Bartolommeo de Foggia, le protomagister du château impérial fondé dans sa ville natale, ni Melis de Stigliano, le sculpteur des chapiteaux de la forteresse de Bari, n'ont travaille à Castel del Monte. Les chapiteaux des salles, dont Baltard a donné, dans ses dessins très réduits, une silhouette inexacte, et dont aucune reproduction photographique n'aencore été publiée ', sont décrits partout comme des imitations superbes de chapiteaux corinthiens; ce sont des copies de chapiteaux français du ira* siècle. Les chapiteaux' des gros piliers du rez-de-chaussée, largement taillés dans des blocs de marbre rougeâtre assez friable, sont ornés de gros «crochets » {fin. 354) ou de feuilles grasses qui forment des « crochets » retournés (fig. 355). Les faisceaux des colonnes du premier étage sont surmontés chacun d'un chapiteau mono-
1 . Les dessins de ces chapiteaux que M. Rernieh a publiés dans le volume récent de M. Avexa (Jfon. dell' Italia merid., I, p. 19, lig. !); p. 20-26, flg. 14-16) donnent une idée fort inexacte des proportions et du style. On en jugera par les photographies reproduites ci-contre.
lithe, en marbre cipollin, dont les masses sont disposées de la manière la plus ingénieuse : le chapiteau forme, sur une seule corbeille, trois bouquets qui correspondent aux trois colonnes unies. Quatre de ces chapiteaux du premier étage portent des crochets dont les tiges sont simplement côtelées et ondulées sur les bords ; rien de plus français que cette végétation charnue. Autour do huit antres chapiteaux s'élancent des feuilles délicatement découpées qui se terminent en « crochets » communs ou en « crochets » retournés (Jîtj. 350-358). Le sculpteur n'a point copié des tiges d'acanthe pétrifiées depuis dix siècles dans le marbre d'un chapiteau corinthien ; il a étudié une plante vivante,
Fig. 35t. Fie. 353.
Chapiteaux de deux piliers nu iiez-de-i:iiausskk de castel del monte.
qui est le céleri ou le finooehio italien, et il lui a donné, en la stylisant, la majestueuse ampleur que les tailleurs de pierre donnaient alors en France aux plus humbles plantes de leur pays.
L'une des clefs de voûte est une rosace vivante, composée d'un groupe de quatre guivres (fig. 359). Les figurines d'hommes accroupies à la retombée des branches d'ogives, dans l'une des chambrettes octogonales ménagées à l'intérieur des tours, ne sont pas plus antiques, malgré leur nudité, que les culots qui, dans une autre tour, remplissent la môme fonction. Avec leur pose bossue et leur visage aux traits gros, avec le serre-tête qui coiffe quelques-uns d'entre eux, ces Atlantes sont parents des « marmousets » qui servent de socle vivant aux statues de prophètes ou d'apôtres, à l'entrée des cathédrales françaises1.
La rondeur de ces figurines de haut relief, dont le torse gras semble modelé d'après
i. Cf. G. Durand, Monographie de l'église Notre-Dame, cathédrale d'Amiens, Paris, 1901,1, p. 307; p. 270, fig. 77 ; p. 299,
nature, pouvait passer pour une copie de l'antique, à bien plus juste titre que le feuillage des chapiteaux. L'illusion qui a fait apparaître à tant d'observateurs un monument digne de la Renaissance sur la colline où s'élève un édifice d'architecture française à voûte d'ogives, n'est qu'un effet exagéré de l'impression que doivent laisser quelques détails de la décoration architecturale et quelques morceaux de sculpture. L'art gréco-romain, imité par des artistes qui savaient comprendre leur modèle, a prêté sa solennité et sa noblesse à la porte monumentale du château, à quelques-unes des fenêtres, à plus d'une figurine qui fait corps avec l'architecture.
Fie 356. fia, 357.
Chapiteaux de deux faisceaux de colo.n.nettes, au pbemieb étage de castel del monte.
11 est vrai que l'art français garde sa place à côté de l'art antique ; il le pénètre et souvent le transforme, pour faire œuvre nouvelle et vivante. La porte monumentale est sans conteste un souvenir d'un arc de triomphe romain 1 ; elle fait penser à la porte de marbre qui s'élevait à la tète du pont du Volturne. L'Empire romain avait élevé en Apulic, comme dans l'ancienne Capoue, des édifices de ce type ; l'un d'eux a laissé son squelette de brique dans la campagne de Canosa. Mais entre les tours de Castel del Monte les formes du monument romain se sont altérées. Les bases et les moulures n'ont plus rien des modèles antiques; l'archivolte, tracée en tiers-point, repose sur deux lions; les pilastres, très élancés, n'ont que trois cannelures, comme ceux des églises bourguignonnes imitées des ruines romaines d'Autun ; les chapiteaux avaient des crochets faits de petits bouquets de feuilles vivantes ; entre les liges vigoureuses, des folioles naissantes sortent de l'astragale (fig. 361). La porte du château impérial ressemble extraordinairement, par ses détails antiques
1. Voir les détails gravés par Iialtard (HuiIiAHD-BREHOIXES, Monuments des Normands et de la dynastie de Souabe, pl. XXIII, XXIV). L'architecte a imité les lleurons épanouis au milieu des caissons d'une voûte romaine, en plantant des rosaces de marbre blanc entre les modifions de marbre rouge qui soutiennent le fronton.
FRÉDÉRIC II ET L'ARCHITECTURE FRANÇAISE 731 comme par ses détails bourguignons, au portail de l'église Santa Maria Maggiôre de Lanciano (fig. 331), cette cathédrale sœur des églises cisterciennes d'Italie. Dans ces deux monuments, qui sont presque contemporains, L'architecture antique se montre en Italie à travers une traduction de style français.
Les trois fenêtres qui s'ouvrent sur la cour octogonale, au premier étage de Castel del Monte, et qui communiquaient de plainpied avec un balcon continu [fig. 360), ne sont pas d'une architecture française aussi pure que les voûtes et les piliers des salles. Leurs archivoltes ne sont pas tracées en tiers-point, mais en plein cintre; elles sont décorées tantôt de feuillages, tantôt d'oves et de rais-de-cœur, évidemment copiés d'après l'antique (fig. 362) '. Mais ces archivoltes sont étreintes à leur retombée par des « congés» aux griffes vigoureuses; la moulure carrée qui encadre la fenêtre a le même profil que les moulures des salles et la même disposition que l'encadrement rectangulaire des fenêtres absidales de la cathédrale de Cosenza {fig. 330); les chapiteaux ont des crochets largement développés et les bases, de profil français, reposent sur un socle carré, pareil à ceux du portail bourguignon de l'église du Saint-Sépulcre, à Barletta.
Une tête de satyre barbu, aux longues oreilles pointues, sert de it.V**** clef de v°«te dans l'une des salles du rez-de-chaussée ; ses cheveux et J » V". sa barbe se terminent en touffes de feuillage (fig. 375) -. Le type est
bien antique3; mais l'idée de placer un masque feuillu à la croisée de deux branches d'ogives a été imaginée et réalisée en France. Qu'est-ce que le dieu rustique de la voûte de Castel del Monte, sinon la " tête de feuilles » qui est dessinée dans l'album de l'architecte français Villard de Honnecourt 4 ?
Cependant l'artiste qui a sculpté cette tête de pierre, destinée à faire corps avec une voûte française, a pris son modèle en Apulie : il a copié l'une de ces anti-fixes en terre cuite
Fig. 358. — Chapiteau d'un faisceau de colonne ites, au premier étage de castel del monte.
Fig. 359. — Clef de voûte
AU nEZ-riE-CHAUSSÉF. DE CASTEL DEL MONTE.
1. IIi'iLLARD-lînÉiioLLF.s, Monuments des Normands et de la dynastie de Souabe, pl. XXVII.
2. Une seconde téle du même type, plus petite et plus fruste, est placée de même nu croisement des branches d'ogives, dans une autre salle du rez-de-chaussée.
:). Il semble avoir été créé par l'art hellénistique (M. Collignon, llist. de ta sculpture grecque, II, p. 388-590).
4. A. Ussus, l'Album de Villard de Honnecourt, p. (68-169, Paris, lS.'is, pl. IX, XLI et XI.II.' On peut comparer à la « léte de feuilles de Castel del Monte un mascaron qui servait de clef de voûte dans l'église de Monliérender (Haute- Marne). Cf. Enlakt, Manuel d'archéologie française; I, Architecture religieuse, p. 308-310, fie. 230.
qui ont été retrouvées en abondance à Ruvo, et dont plusieurs sont conservées au musée provincial de Bari. A l'entrée de l'une des tours, une tête de faune aux oreilles pointues sort de la muraille pour tenir la place d'une console à la retombée d'une archivolte1. Cette tête, qui joue un rôle actif dans un ensemble d'architecture française, comme le mascaron de la clef de voûte, est, de même que ce mascaron, la copie directe de quelque terre cuite gréco-apulienne.
La sculpture do style antique, ressuscitée pour la gloire de l'empereur sur la porte triomphale de Capoue, reçoit une place d'honneur au-dessus des portes de Casteldel Monte. L'une des portes aux moulures françaises qui s'ouvrent sur la cour intérieure du château
était surmontée d'un petit dais, analogue à ceux qui abritent les statues des portails français ou allemands. Sous ce dais s'avançait en haut relief un cavalier, vu de face. La figure est mutilée; le cheval a disparu; de l'homme il ne reste qu'une épaule, un avant-bras et une partie delà jambe : c'en est assez pour montrer que ce cavalier était nu, sous un paludamentum (fig. .3031. Dans le triangle du fronton d'arc de triomphe qui couronne la porte monumentale du château, des trous marquent la place de trois sculptures; l'une d'elles a été retrouvée au pied de la porte par M. Bernich, dans les fouilles entreprises à l'occasion des dernières restaurations. C'est un buste décapité dont la draperie, nouée vers l'épaule gauche, est loule
Fig. 300. — Figurine humaine servant de console
au premier étais* d'une tour de castel del pareille ii celle des bustes de Capoue [fig. 364) '-. Ce