VIII PRÉFACE
prince Gaetano Filangieri, employa ui groupe d'érudits au dépouillement d'un fonds qui était resté inexploré, celui des Archives notariales. Avec les résultats de ses recherches, il remplit de volumineuses monographies d'églises et un énorme Dictionnaire des artistes. L'émulation des recherches d'archives gagna les provinces. Deux chanoines de Bari entreprirent un Codice diplomatico barese, qui fixâtes dates de quelques édifices. M. le professeur Carabellese, qui continue la publication, a exposé lui-même dans une étude spéciale quelques-uns des faits nouveaux acquis ci l'histoire de l'art.
D'autres érudils prenaient pour tâche de décrire les monuments et de les reproduire. Dès 1870, Demeirio Salazaro, directeur du musée deNaples, donnait le premier volume d'une publication plus luxueuse que sérieuse : Monumenti dell' Italia Méridionale dal x° al xiv" secolo. L'auteur reprenait à son compte la plupart des erreurs de Dominici et renchérissait sur son devancier. Le patriotisme de Salazaro se refusait à reconnaître dans les provinces napolitaines des œuvres byzantines ou toscanes: tout était napolitain. Les grandes planches qui accompagnaient les deux volumes reproduisaient pour la plupart des aquarelles consciencieuses de Francesco Auloriello, que la chromolithographie avait gravement altérées. Cependant Salazaro, dans ses tournées d'inspection, avait retrouvé des édifices, des sculptures, des fresques fort curieuses qui avaient échappé à Schulz: il les signalait et il en reproduisait pour la première fois une partie.
Les Abruzzes avaient été fort négligées par Salazaro. Cependant les monuments nombreux et remarquables qui s'étaient conservés dans cette région de montagnes avaient attiré la curiosité de M. Antonio de Nino, de Sulmona, qui allait con versant de village en village pour recueillir les traditions populaires et les coutumes archaïques, dont il a composé des recueils aussi aimables que savants. M. de Nino lui-même était un humaniste plutôt qu'un archéologue. Sur ses indications M. Vincenzo Bindi se mit en campagne avec un zèle fécond. En 1886, il faisait paraître un ouvrage compact, désordonné et plein de choses, qui avait pour litre: Monumenti storico-artistici degli Abruzzi. Letexte manque dedirection critique autant que celui de Salazaro ; mais l'auteur a beaucoup cherché. Il a fouillé les livres et les manuscrits laissés au XVII" siècle par Antinori, le savant d'Aquila; il a rempli de photographies satisfaisantes ou niédiocres un album qui complète pour une vaste province le grand Allas de Schulz. Après M. Bindi, M. de Nino lui-même indiqua quelques monuments inédits dans de savoureuses notices qu'il donna ét la Rivista Abruzzese de Teramo, dirigée par M. le chanoine G. Pannella. Une revue rivale fut fondée et Sulmona, sous le nom de Massegna Abruzzese; elle s'enrichit d'études originales, conduites a vec une méthode très sûre par un professeur de Hstituto tecnico de Sulmona, M Pietro Piccirilli.
A l'extrémité opposée de l'Italie méridionale, un géologue, M. Cosimo de Giogi, rendait à l'histoire de l'art les services que M. de Nino lui avait rendus le premier dans les Abruzzes : tout en décrivant le sol et les villes de la province de Lecce, il faisait connaître un bon nombre de chapelles oubliées et de peintures perdues dans des grottes monastiques.
La Terre de Bari, plus riche que les autres provinces en églises gigantesques et en sculp-
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twés opulentes, participa largement au mouvement qui attirail les èrudits de l'Italie du Sud vers les souvenirs artistiques du Moyen Age et de la Renaissance. Les brèves études de deux architectes, M. Santé Simone et M. F. Sarlo, avaient ouvert la voie. Le zèle entreprenant d'un architecte romain, M. Ettore Bcrnich, stimula les amateurs et les autorités. En 1898, la province de Bari fit une manifestation publique en l'honneur des monuments dont elle avait la garde: des moulages, dont la plupart étaient grossièrement exécutés, furent envoyés à l'Exposition de Turin, avec des collections de photographies. Une notice abondamment illustrée fut publiée à celle occasion sous le titre : Nella Terra di Bari. Pour mesurer le chemin parcouru en vingt ans, il faut comparer cette brochure avec le catalogue de l'exposition d'art ancien ouverte à Naples en 1876: dans l'exposition de Naples, de Dominici était encore le maître et ses artistes fantômes avaient leurs bustes à l'entrée des salles ; l'auteur anonyme de la brochure imprimée à Trani pour l'exposition de Turin a fait justice de beaucoup d'erreurs; il connaît les éludes les plus récentes et les cite dans une bibliographie méthodique.
Le Mont-Cassin avait été au Moyen Age une capitale de l'Art; les moines savants qui travaillaient dans la bibliothèque de l'illustre monastère s'occupèrent de mettre en lumière les chefs-d'œuvre des miniaturistes, emprisonnés dans les reliures massives. Dom Piscicelli-Taeggi, qui devait être élevé à la dignité de grand prieur de Bari, forma deux magnifiques recueils de planches tirées en couleur sur les presses de l'abbaye; son œuvre a été continuée par un Bénédictin français du Mont-Cassin, Dom Augustin Latil.
A Naples même, un groupe d'historiens et d'hommes de lettres fonda en 1892 une revue spécialement destinée ci l'étude des questions de topographie historique et d'art ancien, sous un titre éclatant .-Napoli nobilissima. Cette revue, publiée avec élégance et parée de quelques illustrations, aurait pu rendre à la connaissance des monuments les services que TArchivio storico rendait déjà à la publication des documents. Les petites curiosités ont tenu dans ce recueil plus de place que l'étude des œuvres importantes; la Napoli nobilissima a pourtant contribué, sous l'impulsion d'écrivains actifs, tels que MM. 11. Croce et G. Ceci, à effacer les traces rebelles des mensonges répandus par de Dominici, à vulgariser les résultats certains obtenus par l'érudition, et à unir pour une action commune les bonnes volontés de l'ancienne capitale et des provinces dont elle est encore le centre intellectuel. L'aimable revue poursuit brillamment une carrière déjà honorable : les amis de l'art doivent lui souhaiter longue vie.
Le Gouvernement s'associa en fin officiellement à l'étude des monuments de l'Italie méridionale. Le compte rendu des travaux de restauration entrepris de 1891 à 1901, à Naples, dans ta Terre de liari et dans la Terre d'Otrante, à Bénévent et dans le comté de Molise, a été publié à la fin de 1902, en un volume abondamment illustré, dont le texte, riche, en utiles observations techniques, est de M. A. Avenu, directeur de fUffizio régionale de Naples1.
Quelques Italiens du Nord et quelques étrangers, après Schulz, ont associé leurs
i. Je regrette de n'avoir pu mettre vette étude à profit que pour les deux derniers livres du présent volume.
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recherchés à celles qui étaient menées dans les provinces napolitaines . M. Gustavo Frizzoni, de Milan, et M. Cornélius von Fabriczy ont élucidé quelques problèmes importants de l'histoire del'Art àNaples, sous la domination de la dynastie aragonaise. F.-X. Kraus a échafaudé des hypollièses compliquées autour de l'art du Mont-Cassin, sans être entré dans la connaissance intime de cet art.
François l.enormant a rapporté de ses voyages dans la Grande-Grèce et à travers l'Apulie et la Lucanie, des croquis de paysages et d'histoire qui séduisent par la couleur et l'accent de vie. Enparcouranl des régions peu connues, il a noté au passage des monuments inédits et a pu en faire photographier quelques-uns. Malheureusement, dans les théories rapides qu'il a esquissées à propos des monuments du Moyen Age et dans ses descriptions mêmes, il n'a pas su se défendre de certains excès d'imagination qui rendent ses livres de savant aussi dangereux parfois à consulter que le médiocre ouvrage de de Dominici.
Deuxautres Français ont racheté les erreurs involontaires ou volontaires de François Lenormant, par la méthode sévère avec laquelle ils ont étudié quelques monuments de l'Italie du Sud. M. Enlarl a consacré plusieurs pages d'un livre qui fait autorité aux églises bâties par les rois angevins de Naples. M. Diehl a parcouru, après M. Cosimo de Giorgi, les grottes décorées par les moines basiliens dans la région aputienne; en étudiant les fresques perdues dans ces grottes, il a ajouté un chapitre important à l'histoire de l'art byzantin.
Les articles et les volumes qui, après le grand ouvrage de Schulz, avaient été consacrés à quelques monuments de l'Italie méridionale, avaient amassé des faits assez nombreux et assez significatifs pour constituer, avec la collection des faits réunis par le savant allemand, les éléments principaux d'une histoire générale. Quelques paragraphes et quelques chapitres de celte histoirese trouvaient esquissés. Mais seul M. B. Croceavait o fferl aux lecteurs de larevue Napoli nobilissima une revue rapide des monuments de Naples et des provinces, échelonnés dans un oindre chronologique. Le délicat lettré mettait à la portée du public les faits révélés par Schulz; il ne commettait que peu d'erreurs; mais il n'abordait pas les problèmes et décrivait de loin la plupart des monuments. Ses articles sont restés épars dans la revue napolitaine: ils n'ont pas été réunis en volume; interrompus en 1893, ils n'ont pas été repris. Maintenant, comme e?H800, le livre d'ensemble qui suivrait le développement de l'artdansla moitié méridionale de l'Italie, pendant tout le Moyen Age et la Renaissance, le livre qui chasserait définitivement les vieilles erreurs en installant à leur place la vérité qui peut être connue, le livre qui répartirait équitablement le patrimoine artistique du passé, entre l'Italie qui triomphe de sa richesse royale et l'Italie quirestail déshéritée, ce livre n'existe pas.
J'avais l'ambition de l'écrire, lorsque j'eus l'honneur d'être envoyé e« 1 894 à l'Ecole française de Rome. Pendant quatre ans je passai en voyages le temps que je n'employais pas au Palais Farnèse et dans les bibliothèques de Naples. Trois fois encore, après mon retour d'Italie, je retournai pour deux ou trois mois dans les provinces du Sud. J'avais pu assez rapidement prendre conscience des difficultés qu'allaient rencontrer les différentes phases de mon travail. Dans les archives il ne restait plus qu'à glaner; j'y pus faire encore quelques
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trouvailles. Pour les monuments, au contraire, quelques-uns des plus caractéristiques étaient entièrement inédits; la plupart avaient été étudiés sans aucune attention critique; beaucoup n'avaient été ni relevés, ni reproduits. Or, une analyse même rapide laissait apercevoir dans l'histoire de ces monuments des problèmes qui n'avaient été le plus souvent ni discutés, ni même posés, et dont la solution intéressait l'histoire générale de l'art du moyen âge en Orient et en Occident. Les problèmes en question ne pouvaient être élucidés que par l'étude la plus attentive des œuvres elles-mêmes. Aussi mon effort fut-il dirigé vers la recherche des moindres fragments qui pouvaient contribuer à rétablir la filiation des formes et des motifs et à faire revivre, dans leur développement organique, les familles de monuments. Je ne reculai devant aucune peine pour obtenir des relevés exacts, des dessins suffisants et de bonnes photographies.
Tout en étudiant et en copiant les monuments sur place, il était nécessaire de. poursuivre les rapprochements et les comparaisons d'où devait sortir le mot d'une énigme. Parfois les questions ne se formulaient que lorsque le monument était hors de portée : il fallait ou renoncer à conclure, ou revenir sur ses pas. Telle église de la Terre de Bari a été interrogée par cinq fois avant de rendre au sujet de ses origines une réponse satisfaisante.
Lorsque les comparaisons entre les monuments d'une province ou des différentes provinces pouvaient sembler épuisées, que de questions restaient ouvertes! La solution était à Borne ou en Toscane, à Venise ou dans l'Italie du Nord, dans l'art français ou dans l'art germanique, dans l'art byzantin ou dans l'art musulman. L'affirmation raisonnée d'une solution décisive aurait exigé, dans plus d'un cas, une science universelle de l'art du moyen âge. Je ne pouvais prétendre à une telle science. Pour l'acquérir, il eût fallu patienter de longues années; mais, pour explorer les plaines et les montagnes, il avait fallu quelque entrain de jeunesse. Comment être à la fois le jeune homme qui note et l'homme mûr qui conclut? Il était nécessaire pourtant de se hâter; sinon, les images risquaient de s'effacer de la mémoire où elles devaient s'associer. L'exemple deSchutz était instructif: après avoir commencé son œuvre à vingt-quatre ans, il était mort vingt-trois ans plus tard avec le chagrin de ne pas l'avoir menée à terme. J'ai cru pouvoir présenter, dix ans après te commencement de ma campagne, un premier volume, où l'ordre géographique, qui est celui des recherches, a cédé la place à Tordre historique, qui suppose une série continue de problèmes posés et de solutions adoptées. Ce n'était point présomption, mais nécessité. Si un plus savant voulait tenter ce que je tente, il lui faudrait d'abord revoir ce que j'ai vu. Cependant, pour la plupart des solutions auxquelles je me suis arrêté, un contrôle direct sera possible : j'ai tenu à fournir les pièces justificatives, en fixant aux pages du livre des images rigoureusement fidèles. Nombre de monuments que Schulz n'avait pas connus pour. ,nt être analgsés maintenant sur une table de travail. Les moins accessibles ont été reproduits de préférence et peut-être les explorations les plus pénibles seront-elles désormais épargnées aux travailleurs qui voudront étudier à leur tour l'art de l'Italie méridionale.
J'espère que ceux-là rendront justice à l'effort accompli. La tâche était si lourde que je