RE DE MAITRE PEREGRINO
Jonas, dont les muscles sont accusés par de larges méplats, a moins l'air d'une copie d'après l'antique que d'une élude d'après nature. Il n'est pas jusqu'à la baleine qui ne soit un énorme rouget de la Méditerranée (fig. 388). Cet art, qui anime d'un accent de réalité actuelle la tradition antique retrouvée, continue en vérité dans quelques figurines l'œuvre des sculpteurs inconnus qui ont donné une expression si vive et comme une tension de volonté redoutable au visagedes bustes qui ornaient la porte triomphalede Capoue. Peregrino a vu cette porte et s'en est inspiré : un détail le prouvera. Dans la scène de la prédication de Jonas, la ville de Ninive n'est pas seulement représentée par une muraille crénelée; elle est personnifiée sous les traits junoniques d'une femme qui ressemble à la Capoue fidèle de Frédéric 11.
Ira-t-on jusqu'à croire que Peregrino ait joué un rôle actif dans l'atelier impérial de Campan ie, dont l'œuvre capitale était achevée en 12-10? Pour l'admettre, il faudrait avoir établi que le sculpteur du candélabre exécuté sous le pontificat del'évêque Giovanni, après 1259 et probablement vers 1270, est également l'auteur des reliefs qui ornent le corps même de l'ambon, commencé avant 1224 et probablement achevé (à l'exception de l'escalier
et de sa rampe couverte de reliefs) du vivant de l'évêque Pandolfo, avant 12591. Les six cariatides demi-nues, hommes et femmes, les prophètes et la sibylle, les chapiteaux ornés de statuettes, la frise oii pullulent des figurines d'enfants nus, sont bien des imitations de l'antique ; mais les proportions des corps sont plus minces et le travail plus mou que dans les bas-reliefs signés par Peregrino. Il est possible que deux arts imités tous deux de l'art antique aient été représentés successivement à Sessa par deux maîtres différents : d'abord l'art provincial de Campanie, qui était issu de l'art sicilien arrivé à son apogée sous le dernier roi normand; puis une sculpture vigoureuse et virile qui continuait dans le liasrelief la statuaire monumentale ressuscitée par l'empereur. Mais il est possible également que ces deux arts, l'un importé à Salerne, l'autre créé à Capoue, se soient combinés et fondus en un même artiste.
Le candélabre et l'ambon ne sont pas dans la cathédrale do Sessa les seules œuvres de Peregrino ou de l'école féconde qui n'a laissé à l'histoire que ce nom de sculpteur.
Le porche de l'église a été rebâti au xui" siècle. C'est une copie des porches cisterciens d'Italie, mais une copie dont les matériaux ont été tirés des ruines de Suessa; piliers de théâtre romain, avec leurs colonnes engagées d'ordre toscan, fûts de granit oriental surmontés de chapitea UX Fig. 389. — Détail du ponens de l.\ cathédrale
corinthiens (fig. 3S()j. L'architrave du portail, qui
a été refaite en même temps que le porche, est ornée de panthères bachiques et de masques de tragédie. La plus grande partie des reliefs est consacrée à des sujets religieux; l'imitation de l'antiquité y est presque aussi frappante que dans les morceaux de pure décoration. Deux blocs de marbre font saillie au-dessus des colonnes qui supportent l'arcade centrale du porche. Un groupe est sculpté dans chacun de ces blocs : d'un côté, Adam et Eve ; de l'autre, Samson terrassant le lion. Les corps, presque nus, ont le modelé vigoureux et franc du corps de Jonas, dans le relief signé par maître Peregrino.
Le saint dont le personnage et l'histoire font le sujet des autres reliefs du portail et du porche est le patron de la cathédrale de Sessa, saint Pierre, qui, pour les artistes du moyen âge, est inséparable de saint Paul. Dans le tympan du portail, les deux apôtres sont debout, à droite et à gauche du Christ, sur un champ incrusté de mosaïque d'or. La vie de saint Pierre est racontée en une suite de reliefs sur l'archivolte centrale du porche, qui est tracée en tiers-point Le récit est divisé en deux parties, dont chacune commence
). Voir plus haut, p. 603 et 004.
2. Ce récit très curieux de la vie de saint Pierre n'a été remarqué ni par Schulz, ni par Salazaro. Il a été commenté pour la première fois par le professeur C. Stor.n.uuolo, d'après des photographies communiquées par M-r Diamaiv,
au-dessus du chapiteau et monte d'épisode en épisode vers le sommet de l'arcade La première partie est placée à droite de l'entrée : elle comprend les années de l'apostolat de Pierre en Orient. Le sculpteur a suivi chapitre par chapitre les Acles des Apôtres :
1. Pu rinceau d'acanthe, dans lequel est posé un oiseau, fait office de cul-de-lampe à la retombée de l'archivolte. Immédiatement au-dessus, saint Pierre, suivi de saint Jacques, guérit le boiteux qui sort du Temple (templum) par la Belle Porte (porta spec.osa). Le temple tout entier est une espèce de porte monumentale; flanquée de deux tours carrées et surmontée d'une coupole. Un personnage assis sous l'arcade soulève un voile. Sur un pilastre à gauche du temple, le lieu de la scène est indiqué par les mots c.vita Jérusalem (Actes, III).
2. Ananie (Anama) tombe mort devant saint Pierre el saint .Jacques. Derrière le corps, qui est comme suspendu en l'air, s'avance la femme du mort, Saphira, la tête couverte d'un voile (Actes, V).
:S. Saint Pierre, arrivé à Lydda. guérit le paralytique Enée, couché sur son lit (Eneas sane). Derrière le malade, un homme en tunique tire la courtine (Actes, IX, 32-34).
4. La ville de Césarée est représentée par une maison, à la fenêtre de laquelle une femme lève un rideau (CesArla). Saint Pierre se prosterne devant un ange qui lui montre la maison de Cornélius, le centurion de la légion italique. Dans le compartiment suivant, le saint bénit Cornélius, qui, vêtu de la cuirasse à l'antique, est accompagné ,1e deux personnages en tunique. Le nom de la ville d'où venait saint Pierre (Joppen) est gravé sur un pilastre de la maison de Césarée, en pendant au nom de Cornélius. Sous un édicule qui touche au précédent, saint Pierre est endormi. Il voit en songe la main divine dans un arc en-ciel étoilé, et, plus bas, « un vaisseau qui descendait vers lui du ciel ouvert, comme une grande nappe liée par les quatre coins, et dans lequel il y avait toutes sortes de quadrupèdes, de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux du ciel » (Actes, X, 10-121, Le sculpteur a mis quelque confusion dans la mise on scène des événements. D'après les Actes, c'est à Cornélius, et non à Pierre, que l'ange apparaît; Pierre a la vision des animaux impurs avant de rencontrer les envoyés qui le mandent chez Cornélius.
5. Cependant l'artiste s'en tient toujours au texte canonique. Le récit do la vie de saint Pierre en Orient se termine par un groupe de trois bas-reliefs, qui suivent scrupuleusement les versets du chapitre xn des Actes. Saint Jacques (S. Jacobus) penche la tôle devant le bourreau qui va le décapiter' (XII, 2). Hérode (Herodes), qui a commandé ce premier meurtre, donne à un soldat l'ordre d'arrêter saint Pierre (XII, 3). L'ange réveille le saint dans sa prison (carceres) ; il l'entraîne au dehors, en passant devant les gardes vêtus de tuniques de mailles qui sont endormis à la porte (XII, 7-10). Quelques figurines suivent la scène de la délivrance de saint Pierre et s'avancent à la file jusqu'au fleuron
évoque de Sessa [Dmerlazioni délia Pontifia Accademia romana di archeologia, 2» série, t. VI 1898 p 169 180- ni II) C'est d'après les photographies qui illustrent cet article qu'ont été reproduites les trois ligures ci-contre. ' I. Toute la partie supérieure du corps du bourreau est mutilée.
qui marque le somme! de l'arc brisé. Après un homme assis sons un édicule à coupole, près d'une porte monumentale, un paysan court vêtu, les pieds dans un ruisseau, a saisi nu poisson ; à côté de lui. un nomme toul nu. penche en arrière dans une pose pénible, se l'ail arracher une épine du pied par un enfanl ; une femme à longue tunique tient sur sa tête une corbeille, et un homme barbu porte un enfant (fig. 392). Le sens de ces figurines, alignées de droite à gauche sans former un groupe, n'apparail pas d'abord; aucune d'elles ne peut revendiquer un rôle dans l'histoire de saint Pierre.
Le récit des Actes de l'apôtre, interrompu en Orient après la sortie des prisons d'Hérode, reprend à gauche de l'entrée et au bas de l'archivolte. Un fleuron d'acanthe annonce le dépari d'une nouvelle série. Saint Pierre esl arrivé à Rome (Roma) ; après avoir franchi la porte dont un gardien présente les clefs, il rencontre aussitôt saint Paul, qui l'embrasse. A partir de ce relief, le sculpteur laisse de côté les Actes authentiques, qui ne suivent pas saint Pierre en Italie, et se conforme au texte des Actes apocryphes du pseudo-Marcellus1.
1. Simon le Magicien, donl saint Pierre venait combattre les prestiges, entre en scène sur le porche de Sessa aussitôt après la rencontre des deux apôtres. C'est une sorte de gnome à la tète énorme, coiffé d'un bonnet rond en forme de turban. Il désigne du geste saint Pierre et saint Paul à sa femme Hélène qui, la tête voilée et le sein demi-nu, se montre derrière un rideau.
2. Les deux apôtres et le mage comparaissent (levant l'empereur Néron (Nr.no imp.) assis sur son trône.
3. La lutte est engagée entre les miracles diaboliques et les miracles divins. En présence de Néron, le magicien (Simon majus) a fait apparaître deux chiens infernaux; saint Pierre, toujours suivi de saint Paul, arrête les monstres en leur présentant un morceau de pain qu'il vient de bénir.
4. Simon, pour attester sa puissance magique, a proposé à l'empereur de se laisser décapiter dans un cachot entièrement noir; il se faisail fort d'apparaître le troisième jour ressuscité. Cependant il prépare un bélier qui doit tenir sa place. Dans le bas-relief, le bourreau lève son épée, tandis que le magicien Simon majus) s'apprête à sortir; sous Pédicule voisin, l'homme regarde la tète d'animal qu'il vient de trouver dans le sang.
1 11 édifice à deux tours carrées sépare cet épisode obscur de la légende fameuse qui racontait la plus audacieuse tentative de Simon et sa lin tragique. Un tréteau assez misérable ligure au milieu de la composition la tour bâtie par Néron et du haut de laquelle
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