‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 43 sur 433 · Corpus Inscr. lat., IX, p. 36, n°s 321) et 33'J · texte numérisé non relu

Corpus Inscr. lat., IX, p. 36, n°s 321) et 33'J

apulienne, qui conservait le culte des empereurs, et jusqu'aux extrémités méridionales de l'Italie. C'est pendant la campagne menée par Théodoric contre Odoacre que fut exécutée, dans une ville d'Apulie. la première œuvre d'art chrétien dont les historiens locaux aient conservé le souvenir. Il s'agit d'une mosaïque qui existait encore à Sipontum vers le ix* siècle, et dont un hagiographie de ce temps fait mention, en racontant la légende de l'évêque saint Laurent, celui qui établit sur le Gargano le culte de saint Michel. Voici les faits essentiels du récit :

Saint Laurent, d'après la tradition, aurait été parent de Zénon, l'empereur de Constantinople, qui soutint Théodoric contre son compétiteur, et c'est l'empereur lui-même qui aurait envoyé le saint en Apulie, pour remplacer l'évêque que les habitants de Sipontum venaient do perdre. Laurent, une fois intronisé, fit bâtir de nombreuses églises, entre autres trois basiliques sur le Gargano. Parmi ces monuments, le chroniqueur cite une église consacrée aux saints martyrs Etienne et Agathe, qui était voisine de la mer, et une église, élevée dans la ville même de Sipontum, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Pour décorer ces deux édifices, l'évêque se lit envoyer de Constantinople par l'empereur, son parent, une équipe de mosaïstes, avec cent cinquante livres d'or '.

Il ressort de Ce texte, comme l'a remarqué M. Mùntz, que, d'après la tradition locale, des mosaïques à fond d'or auraient été exécutées à Sipontum par des artistes mandés directement de Byzance. On peut aller plus loin, et trouver dans un passage du même texte, qui a jusqu'ici passé inaperçu, l'indication des motifs qui furent représentés par les artistes étrangers dans l'église Saint-Jean-Baptiste. L'évêque, dit le chroniqueur, fit orner les parois de marbres précieux et multicolores; puis il lit peindre dans l'édifice les églises qui dépendaient de l'église de Sipontum, et au milieu d'elles il représenta l'église même de Sipontum, avec celle du Gargano". A ceux qui lui demandaient pourquoi il réunissait dans une église toutes ces images d'églises, le saint répondit : « Sachez, mes fils, que l'Italie sera de nouveau dévastée par les barbares; les cités seront désolées, les églises détruites et brûlées, les prêtres massacrés. Mais tout renaîtra par la miséricorde divine, et cette série d'églises que vous voyez rangées autour de la nôtre, c'est tout le futur diocèse de Sipontum. » L'interprétation que le chroniqueur donne des mosaïques n'est pas plus exacte, à coup sur, que ne sont historiques les paroles de saint Laurent. Mais, à travers cet étrange récit, apparaissent des images très anciennes, dont le narrateur ne connaît plus le sens : ce sonl des images d'églises, non point réelles sans doute, mais idéales, d'églises représentées comme des tabernacles, dont chacun abrite un trône, où repose le livre des Evangiles ou la Croix gemmée. C'est la décoration de Saint-Georges de Thessalonique ; c'est

1. Le texte, publié par les Bollandistes (AA. SS., leur., Il, p. 38, § 11), est reproduit par M. Mû.vrz (Bec. areh., 1891,

2. « Plures in urbe et extra urbem ecclesias studuit fabricare. Inter quas unam sub nomine Jobannis Baptistœ admirandœ pulcbritudinis in civitate dedicavit, ut eliam usque ad banc diem est ibi cernere. Ecclesias, quœ Sipontimo subdike erant, depingi studiosissime procuravit, et Sipontinam una cum Oarganensi in earum inedio flguravit. » {AA. SS., febr., II, p. 59, § 14; M. G. H., Script, rer. ilttl. el long., p. 34S.)

l'une des zones du baptistère des Orthodoxes, à Ravenne. Peut-être la série des églises était-elle également disposée, à Sipontum, autour d'une coupole. Il semble bien, en effet, que l'église Saint-Jean-Baptiste ait été un baptistère, car le chroniqueur a soin d'indiquer qu'elle s'élevait à côté de la cathédrale1. Ainsi, tandis que, sous la domination byzantine, les mosaïstes campaniens exécutaient à Naples des ouvrages de style oriental, une église apulienne, isolée dans une province qui n'appartenait pas à l'empereur, était décorée, sur le modèle d'une église d'Orient, par des mosaïstes venus expressément de Constantinople.

Après le siècle île Justinien, la période brillante de l'histoire de l'Arl qu'on peut appeler l'âge des Mosaïques prend lin pour l'Italie méridionale. Dans les dernières années du vic siècle, les Lombards envahirent à leur tour les provinces que les Grecs avaient enlevées aux (Joins. Le passage d'Autharis Eut fatal pour I'Apulie : Canusium fut si complètement dévastée que, d'après une lettre de saint Grégoire le Grand, il n'y restait plus même de prêtres pour administrer les sacrements1-'. Après les Lombards, des Slaves de Dalmatie débarquèrent auprès de Sipontum et ravagèrent toute la plaine. La prophétie que le légendaire met dans la bouche de saint Laurent se réalisait terriblement. On sait comment la domination des Lombards s'étendit sur l'Italie méridionale presque entière. Leur capitale fut établie à Bénévent, au centre même où convergeaient les roules qui niellaient en communication les versants des deux mers Tyrrhénienne et Adriatique. Ils possédèrent presque tout le littoral de I'Apulie et de la Gampanie, et eurent à Salerne un port de premier ordre, qui devint, après Bénévent, la capitale d'une principauté. Les rivages mêmes de la mer Ionienne restèrent pendant trois siècles occupés par les barbares.

Du vi" au xe siècle, il n'y eut plus, dans l'Italie du Sud, qu'une province byzantine, limitée à la pointe de la Galabre3. En dehors de l'impénétrable forteresse de montagnes, qui avait pour fossés la mer el la dépression profonde où coule le Crati, l'Empire ne posséda, de façon durable, que deux villes de la côte ionienne, Gallipoli et Otrante. Il exerçait encore un droit de suzeraineté sur les petits duchés campaniens de Gaëte, d'Amalfl et de Sorrente, qui formaient, en plein pays lombard, des enclaves presque indépendantes.

Quant à Naples, après la chute de l'Exarchat, elle eut une destinée unique entre les grandes villes italiennes. Pendant près de cinq siècles, elle resta gouvernée par un duc, qui, d'abord choisi par l'empereur de Byzance, fut pris, à partir du duc Sergius (840-864),

1. « Juxla ipsius civilalis matricem ecclesiain conslruere disposuil. - Sans ce passage, on pourrait supposer que l'église de Sipontum était une basilique, comme l'église San Giovanni de Naples, qui fut dédiée de même au Précurseur. î. Livre I, lettre 51. — Cf. Paul Diacre, liv. III, ch. uni, 3. Pour les détails, cf. Dieul, Etude sur PExarchat, p. 77.

<|ai|s 1 véritable dynastie dont les membres ne reçurent plus d'investiture étrangère.

Alors que les plus tories enceintes étaient emportées par les Lombards, les liantes tours de Naples, ces tours hexagonales et octogonales, bâties par ordre de Justinien ', résistèrent aux assauts. Le duché ne fut aboli qu'en 1130, deux siècles après la fondation de l'Etat pontifical qui succéda au duché byzantin de Rome, et un siècle après l'entrée des premiers Normands dans l'Italie méridionale. La Sicile elle-même était conquise tout entière par les envahisseurs du Nord, quand Naples se rendit.

Les historiens de l'Italie moderne ont su gré à la belle cité de l'exemple qu'elle avait donné par son indépendance, et même de la fidélité qu'elle avait auparavant gardée au maître lointain, et au nom de laquelle elle avait repoussé la violence du Barbare. « Voici, écrivait naguère l'érudit qui a le plus savamment raconté les annales du duché, ce qui l'ail la valeur singulière et l'intérêt exceptionnel de l'histoire de Naples, jusqu'à la conquête normande : elle seule a sauvé et gardé, jusqu'au xn* siècle, le trésor de la race et de la civilisation romaine '-. »

H y a quelque illusion dans ces nobles paroles. Sans doute, on peut trouver au vin' siècle des documents où les Napolitains, par opposition aux Lombards, sont appelés Romains et même « Quirites 5 » ; mais d'autres textes du même temps leur donnent le nom de Grecs4. En fait, les deux noms sont synonymes : car cette Rome qu'on a revendiquée pour les Napolitains du duché comme une mère patrie, ce n'est pas celle d'Auguste, c'est celle de Constantin et de Justinien, la « nouvelle Rome » : l'empereur de Constantinople, qui était le souverain nominal de Naples, ne s'intitulait-il pas basileus des Romains?

En réalité, la ville de Naples, après avoir été, pendant les trois premiers siècles de \ ère chrétienne, le dernier refuge de l'hellénisme, en fut, du vie siècle au x'', un poste avancé en Italie. L'hellénisme byzantin n'était pas plus, d'ailleurs, en Campanie qu'en Calabre, la suite de l'hellénisme antique. Naples était latinisée, dès le ive siècle5, comme Tarente l'avait été trois cents ans plus tôt, et elle garda le latin comme langue officielle ".Mais la conquête byzantine du vi" siècle provoqua une immigration grecque à Naples, aussi bien qu'à Ravenne et à Home. Les nouveaux venus étaient d'abord la plupart des ducs et leur suite", puis des fonctionnaires, des marchands, des religieux. Dès le vu" siècle, Naples comptait plusieurs paroisses grecques8. La querelle des Iconoclastes éclata. Les Napolitains, après avoir pactisé près de trois ans avec l'hérésie impériale, se rallièrent à la foi de Rome,

1. « Hujus namque amplitudini ac decori Belisarius patricius ex prœccpto Justiniani imperatoris septem mirificas turres addidit, quas auguslales et ob numerum Achive (sic) octogonas exagonasque fecit {Vita Athanasii. M. G. il-, Scriptores rer. ital. et long., p. 440).

2. M. Schipa, 11 ducaio di Napoli (Arch. stor. per le prov. nap., XIX, 1801, p. 480). Cf. Capasso, Monumcnta, I, p. ix.

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