‹ L'art dans l'Italie méridionaleChapitre 63 sur 433 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES "COMMENCEMENTS DE L'ART BÉNÉDICTIN AU MONT-CASSIN ET DANS L'ABBAYE DU VOLTURNE

I. — Les Bénédictins du Mont-Cassin réfugiés à Rome, après l'invasion lombarde. — Fondation du monastère de Saint-

Vincent aux sources du Volturne; retour des moines au Mont-Cassin. — Prospérité des deux monastères. L'abbé (lisulf el l'abbé Josué ; leurs constructions. — Basiliques ; la Madonna délie cinque Torri, édilice de plan oriental.

II. — La peinture dans les deux grandes abbayes bénédictines de l'Italie méridionale. — La chapelle de Saint-Laurent,

aux sources du Volturne, bâtie et décorée par l'abbé Epipbane (820-8 i-3 ). Description des peintures.

III. — Les fresques de la chapelle du Volturne comparées aux dernières peintures des catacombes romaines et aux miniatures byzantines des ixe et x° siècles. Technique du coloris. Détails orienlaux dans les altitudes, les costumes et l'iconographie des scènes. Deux motifs remarquables empruntés à l'art chrétien d'Orient : la figure allégorique de Jérusalem et le bain de l'Enfant Jésus. — Différences entre l'iconograpbie de la chapelle bénédictine et l'iconograpbie orientale : 1'Enfanf représenté dans le bain debout et bénissant; l'Ange de l'Annonciation ; la Vierge-Reine.

IV. — Les trois molifs qui, dans la chapelle du Volturne, portent la marque d'un arl étranger à l'Orient, se retrouvent exactement dans les mosaïques qui décoraient l'oratoire du pape Jean VII à Saint-Pierre de Rome (705). — Les motifs orientaux dans les mosaïques romaines du vue au ixe siècle. — Rome byzantine ». — Le caractère composite et " gréco-Ialin » de l'art romain après le vi" siècle. Peintures de Santa Maria Antigua et de l'église souterraine de Saint- Clément. Ressemblance étroite de ces peintures avec celles de la chapelle du Volturne

V. — L'école bénédictine de peinture issue de l'école romaine. — Rapports des fresques du Volturne avec l'art caro-

lingien. — L'art occid 'niai du vi* au x" siècle ; son caractère oriental. — L'art de l'Italie méridionale depuis la fin de l'Empire romain jusqu'à la lin de la Querelle des Iconoclastes.

VI. — L'invasion sarrasine dans L'Italie du Sud. La ruine des grandes abbayes bénédictines ; l'universelle « désolation ».

Saint Benoît mourut vers l'année 540. Quarante ans plus tard, la ruche laborieuse qui s'était établie sur le rocher où le patriarche donnai!, cote à côte avec sa sœur Scholastique, fut dispersée avant d'avoir produit ses prémices. L'essaim, chassé par les Lombards, se réfugia à Rome 1 et y demeura prés d'un siècle. Mais, tandis que le mont Cassin était encore abandonné, un nouveau monastère avait été fondé à peu de distance de la montagne sainte.

Les Bénédictins, toujours amis des beaux sites, où l'âme se croit plus proche du Créateur, présent dans le silence immobile des monts et dans la puissance féconde des eaux rapides, n'ont jamais choisi, pour prier et travailler en paix, lieu plus grave et plus noble que les sources du ileuve Volturne. Au pied d'une paroi calcaire, toute roussc»et brûlée, des filets d'eau limpide et glacée sourdent par centaines, comme issus d'un immense

i. En ))78, d'après A. iti Meo [Annali critico diplomalici, I, p. 89).

réservoir inaccessible, el aussitôt, parmi les pierres éparses, ils se réunissent en une nappe transparente. La masse du courant se met en marche à travers un large plateau, en couchant sous son poids les longues herbes vertes; et ce fleuve, à peine sorti du flanc de la montagne, garde sa majesté paisible et son grave murmure jusqu'au bord d'un précipice où il croule enfin en cascades tumultueuses. La gorge dans laquelle le fleuve redevient torrent est si profonde que, bien qu'un ronde brusque de la vallée ramène les eaux bondissantes au long du plateau, on ne peut, du haut de celui-ci, les atteindre du regard. L'âpre défilé où le Yolturne s'est engouffré forme comme un fossé • levant la haute plaine que le cours supérieur du fleuve a parcourue tout d'abord. Deux monticules, détachés du massif d'où jaillissent les sources, gardent, l'un le petit lac paisible, l'autre le débouché des cascades1 ; limité ainsi entre la montagne, les deux acropoles et la gorge, li' plateau, isolé et défendu de foules parts, forme comme un vaste champ fertile et riant, dans un cirque de sommets austères.

C'est au milieu de cette terrasse que fut fondé, dans les premières années du vme siècle, le monastère bénédictin de « Saint-Vincent aux sources du Volturne ». Alors les deux rives du fleuve, entre les sources et les cascades, étaient, comme toutes les montagnes voisines, revêtues d'épaisses forêts, repaire de brigands et de bêtes fauves. Trois jeunes nobles de Bénévent, trois frères, qui avaient fui la capitale lombarde pour embrasser la vie monastique, vinrent s'établir dans ce lieu sauvage'. Leur ermitage grandit promptement, et peu à peu la forêt qui avait donné asile aux trois frères céda la place aux constructions. Il y avait treize ans que Patdo, l'un clos trois fondateurs, avait été élu abbé du nouveau monastère, quand les Bénédictins de Rome revinrent au Mont-Cassin, où le tombeau du patriarche avail disparu sous les ruines '. Ce furent les moines de Saint-Vincent qui, de leurs richesses et de leurs mains, contribuèrent le plus efficacement au relèvement de la première abbaye. Les sources du Volturne n'étaient séparées de la vallée du Rapido, le cours d'eau qui passe au pied du mont Cassin, que par une étroite chaîne, facile à franchir avec les bêtes de somme. Aussi, pendant un siècle et demi, les deux monastères furentils en continuels rapports. Ils grandirent et prospérèrent parallèlement. Jusqu'au milieu du [Xe siècle, une paix profonde régna autour des (ils de saint Benoit : dans la vaste plaine où l'abbé du Mont-Cassin régnait, de Teano à Frosinone, el dans les pays du Samnium el do la Marsiaa, que les princes lombards avaient donnés à l'abbaye du Volturne, on voyait,

1. Ces deux forteresses naturelles, où les moines élevèrent des châteaux, portent aujourd'hui les villages — aux noms caractéristiques — de Iîocchetta et de Castellone al Volturno.

2. Vita S.S. Paldonis, Tasojiis et Tatoms (éd. Wailz, Mon. Germ. Hist., Script, rer. long, et ital. sœc, vi-ix, p. ybl ).

:i. Les moines de l'abbaye française de Fleury prétendirent avoir enlevé les corps de saint Benoit et de sainte Scholastique, après le passage des Lombards, el les avoir sauvés de nouveau, au iff siècle, de « la fureur des calvinistes ». De leur côté, 1rs moines qui creusaient les fondations de la grande basilique de l'abbé Desiderius retrouvèrent en 1066, sur I» mont Cassin, les reliques du patriarche el de sa sœur, avec celles de saint Carloman. Devant les récits opposés de cette translation et de cette invention, qu'il nous soit permis de répéter les prudentes paroles de Papenbrock, en son Commentaire : « Refugit animus tara densum controversiae hujus spinelum adiré, quod horret vel e longe spectare. » (.4.1. SS., Mart., ni, p. 207.)

LES COMMENCEMENTS DE L'ART BÉNÉDICTIN 01 dit un chroniqueur, peu de châteaux et de tours : » la région était couverte de fermes et d'églises'... Un groupe d'édifices sacrés se forma au pied du mont Cassin, à quelque distance des ruines romaines, et devint le noyau d'une ville nouvelle, qui prit successivement les noms de saint Benoît et de 1 évoque saint Germain. En même temps grandissait sur les deux rives du Volturne une ville monacale, qui, au milieu du ixe siècle, en vint à compter huit églises. Comme pour accentuer le parallélisme du progrés que suivait l'agrandissement et l'embellissement des monastères voisins, il advint que tous deux eurent ensemble deux abbés de naissance également illustre, qui l'un et l'autre tinrent la crosse pendant près de vingt ans, et s'occupèrent à l'envi de la construction et de la décoration de nouveaux édifices. Gisulf, de la famille princière de Bénévent, fut élu abbé du Mont-Cassin, en 797 ; Josué, proche parent de Louis, fils de Charlemagne, qui devint par la suite empereur, fut nommé abbé de Saint-Vincent, en 793.

Ils moururent tous deux à quelques mois de distance, en 8182. Les noms de ces deux hommes marquent le point culminant de la première période de prospérité que l'Ordre bénédictin traversa, du commencement du viue siècle au milieu du ix\ dans la Terre de Labour et le Samnium. Pendant ce temps, l'activité artistique des Bénédictins prit, dans les deux monastères voisins, un développement remarquable.

Les chroniqueurs du .Mont-Cassin et de Saint-Vincent nous donnent des renseignements de quelque intérêt sur les deux grandes basiliques qui furent érigées en même temps au bord du Rapido et au bord du Volturne par les abbés Gisulf et Josué3. Plan et décoration étaient semblables dans les deux édifices. Les trois nefs étaient séparées, dans la basilique du Saint-Sauveur, au pied du Mont-Cassin, par deux files de douze colonnes monolithes surmontées de chapiteaux corinthiens, et, dans la basilique de Saint-Pierre, à Saint-Vincent, par deux files de seize colonnes analogues. De l'une et l'autre basilique nous pouvons

1. « Eo siquidem tempore tara in bis regionibus caslclla habebantur, sed omnia villis et ecclesiis plana erant- nec oral form.do nul melus l.ellorum, quoniara alla pace omnes gaudebant usqne ad lompora Saracenorum. „ [Chron Vult Mchatori, n. J. s., I, n, p. 370 E.) 1

Page 1