Pbeller, les Catacombes de Home, II, pl. C
des montagnes du S'amuium, on peul aller plus loin et, dépassant les limites de l'Italie méridionale et de l'État romain, regarder au delà même de la barrière des Alpes. Entre les fresques bénédictines, reproduites ici pour la première fois, et les plus anciennes miniatures carolingiennes, on apercevra des ressemblances aussi notables qu'entre les peintures murales du Volturne et celles de Santa Maria Antiqua ou de Saint-Clément de Rome. Qu'on ouvre, par exemple, le précieux manuscrit de la Bibliothèque Nationale, enluminé par Godescalc, à la fin du vme siècle, et connu sous le nom d'Éeangëliaire de Charleinagne1 . Le Christ imberbe, trônant au début du volume (f° 3), a la même attitude et le même visage que la Vierge-Reine de la chapelle du Volturne. Le modelé est aussi fondu, le coloris aussi clair. Enfin, détail important, les mains des personnages sont exactement dessinées, dans le manuscrit carolingien, comme dans les peintures de la chapelle bénédictine et des églises romaines : les doigts, démesurément longs et recourbés à l'extrémité, sont mous, sans ressort et privés d'articulations. De même l'Ange de l'Annonciation, sculpté dans l'ivoire d'une précieuse reliure du x" siècle, qui provient de Metz, reproduit exactement l'attitude de l'Ange volant de Volturne : le pied touche à peine la terre et le corps du messager est soutenu en l'air par le large mouvement des ailes". L'image unique de Jérusalem, debout à côté du Crucifix, dans la chapelle bénédictine, annonce les allégories historiques et géographiques qui se presseront, sur les ivoires carolingiens, autour de la Croix", et, sur les miniatures carolingiennes, autour des elïigies des empereurs germaniques'*.
Ces rapprochements, qu'il serait aisé de multiplier, doivent suggérer une hypothèse, ou au moins une question. Les deux grands monastères bénédictins de l'Italie méridionale ont été en rapports constants, non seulement avec les abbayes des Gaules et de l'Allemagne, mais encore avec les rois francs et les empereurs germaniques. En 787, Charlemagne, qui s'était avancé jusqu'à Capoue, afin de traiter avec les ambassadeurs d'Arechis, fit l'ascension du Mont-Cassin et visita le monastère du Volturne. Revenu dans les Gaules, il pria l'abbé Théodemar, le fondateur de l'étrange église aux cinq lours. d'envoyer dans son royaume un groupe de moines du Mont-Cassin, avec la règle et quelques livres "'. En 817, c'est Josué, abbé de Saint-Vincent, qui se rend au synode d'Aix-la-Chapelle1"'. Le va-et-vient
1. Ms. lat. Nllcs Acq., n° 1202. Cf. Leitsciiuii, Gesch. der Karoling. ilalerci, p. 141.
2. Bibl. Nat. de Paris, Ms. lat. n° 9393, Expos, n° 271; reproduit en photolithographie dans l'image de Labarte, Histoire des Arts industriels, I, pl. IV. Labarte, dans son texte, attribue à tort cet ivoire au vie siècle.
3. Sur le célèbre ivoire de Bamberg, une vraie foule d'allégories entoure la scène de la Crucifixion. A côté des images du Soleil et de la Lune, de la Terre et de la Mer, on dislingue une ville. Cette ville est probablement celle qu'une inscription désigne formellement, sur la fresque du Volturne, c'est-à-dire Jérusalem (Grihouard de Sai.nt-Lauhext, Annales areh., XXVI, p. 37,1; — Cahier et Martin, Mélanges d'Archéologie, II, p. 51, pl. IV; — Kraus, Geschichte der Christl. Kunst, II, p. 312). Déjà, sur cel ivoire, intervient, près de la croix, la ligure de l'Église. Cette dernière se maintiendra après le x" siècle, dans l'iconographie occidentale, qui remplacera les personnifications d'ordre historique et géographique par des allégories purement religieuses et morales.
i. Piper, Mythologie der Christlichcn Kunst, II, p. 628-635.
5. Mabillon, Ann. Ord. S. Bened, II, liv. XXV, p. 277 (d'après la chronique de Léon d'Ostie).
0. /6ii/., liv. XXVIII, p. 496. L'empereur Louis III, en 831, une donation à l'abbé Epiphane, qui est représenté sur une des fresques de la chapelle Saint-Laurent aux sources du Volturne (Sickel, llegesten der ersten Karolinger, n" 80 ; — Bôbmbr, llegcsta Imp., I, Die Ucgestcn des Kaiserreiehs unter der Karolingern,a° o96).
des Bénédictins entre l'Italie méridionale et les pays septentrionaux a-t-il contribué à faire connaître aux artistes des Gaules et de Ja Germanie l'art qui était pratiqué en Italie? M. Kraus l'a supposé1. Selon lui, les origines de l'art germanique du ix" et du x* siècle doivent être cherchées jusqu'au sommet du Mont-Cassin. A l'appui de sa thèse, le savant allemand n'a présenté aucune preuve. La révélation des fresques du Volturne apporte une première présomption en faveur de son opinion. Mais, si frappantes que puissent être les ressemblances de ces peintures avec les miniatures carolingiennes, on n'en saurait conclure, sans témérité, que l'art bénédictin de l'Italie méridionale ail influé directement sur les destinées de l'art carolingien.
Les moines du Mont-Cassin et du Volturne n'ont point créé, au vin' siècle, un art qui leur soit propre : ils n'ont fait qu'adopter l'art qui se forma dans l'enceinte de Home et qui décora, dans la ville des Papes, non seulement les églises des moines latins, mais encore les basiliques pontificales et les oratoires basiliens. Si vraiment l'art bénédictin du vni' et du ix" siècle a été connu au delà des Alpes, son action s'est limitée à faire connaître l'art romain de ce temps. Son rôle d'initiateur n'a pu être qu'un rôle d'intermédiaire.
Ce qui importe à l'histoire, c'est donc moins de connaître l'action exercée peut-être au loin par l'art bénédictin que de comprendre le caractère de l'art romain du vm° et du ixe siècle, qui a été, sans conteste, la source commune de l'art bénédictin d'Italie et de l'art carolingien. Cet art fécond n'est pas sorti des catacombes, ni descendu toul formé des absides où avaient vieilli les mosaïques du V et du vi" siècle. Les peintures et les mosaïques romaines, contemporaines de la querelle des Iconoclastes, sonl, par les thèmes de leur iconographie et les procédés de leur technique, à demi byzantines. L'art bénédictin a pu, au vin" et au ixn siècle, servii de véhicule à l'art romain dans les pays du Nord; mais l'art romain lui-même était alors le véhicule de l'art chrétien d'Orient. Peintres bénédictins ou mosaïstes romains firent connaître aux ateliers du Nord plus d'un motif oriental, à côté des motifs latins archaïques retrouvés dans les églises romaines contemporaines de Justinien.
Ainsi une partie de la tradition des peintres orientaux parvint jusqu'aux pays du Nord, en passant par Rome. En même temps la sculpture décorative de style oriental, transportée d'un bout à l'autre de l'Italie, avec son système élémentaire d'entrelacs, de rosaces et de palmelles sans relief, avait fait fortune même au delà des Alpes. Les palmettes et les enroulements de la transcuna d'Otrante, qu'on a reconnus à Ferentino et à Rome, reparaissent jusqu'à Lyon, de même que les rinceaux gravés sur un marbre fie Sant' Elia. près Nepi, se retrouvent à Bordeaux '. L'influence orientale se manifeste au vin' et au ixe siècle,
1. Voir les études parallèles consacrées par ce savant au double cycle de peintures bénédictines de Saut' Angelo in Formis. près Capoue, et de Saint-Georges dans l'île de Reicbenau, sur le lac de Constance : die Wandgenuilde der Saint Georges kirche zu Oberzell auf der lleichcnau, Fribourg-en-Iîrisgau, 188 i-, in-f°; — die Wandgemâlde von Surir Angelo in Formis (Jahrb. der K. Preuss. Kunstsamml., XIV, 1893). La thèse de M. Kraus est résumée par lui-même dans son ouvrage d'ensemble : Geschichte der Christliehen Kùnst, H, p. 07.
2. Cauhont, Abécédaire d'Archéologie, Architecture religieuse, 5 éd., 1870, p. 21-25. Des sculptures de style oriental, à relief plat, ont été retrouvées par fragmenls, d'un bout à l'autre de la Fiance. Cf. A. Marignan, Un historien de l'Art français : Louis Courajod, p. 132-138, 103-187.
en Italie et en Gaule, jusque dans l'architecture. A côté de la traditionnelle basilique apparaissent des édifices de plan carré, surmontés de tourelles ou de coupoles multiples. Quelques années après que l'abbé Théodemar eut élevé au pied du Mont-Cassin l'église aux cinq tours, Théodulphe, évèque d'Orléans et abbé bénédictin, bâtit, en 800, l'église aux cinq coupoles de Germigny-les-Prés.
L'histoire de l'art dans les premiers siècles du christianisme, ainsi vue de l'Italie méridionale, à mi-chemin de l'Occident et de l'Orient, peut s'éclairer d'une lumière nouvelle.
Du ive au vi° siècle, depuis la fin de l'Empire romain jusqu'au temps de Juslinien, Rome est le foyer d'un art qui a trouvé sur place la plupart de ses éléments vitaux. En Italie, l'art oriental ne s'est encore emparé que de quelques villes : au vle siècle, et peut-être dès le v% il a conquis, au nord de Rome, Ravenne ; au sud, Naples et Capoue.
Puis, après le vi" siècle, et surtout après la grande émigration des artistes, laïcs ou moines, qui fuient les persécuteurs des images, l'art religieux prend à Rome, comme dans la plupart des villes de l'Italie et du Nord, une couleur orientale. Alors ni la Gampanie, ni même les provinces et les villes byzantines de l'Italie méridionale, n'ont plus, à part quelques magnifiques ouvrages de sculpture propres à Naples et à Venise, un art distinct de celui qui se répète dans l'État romain ou dans les plaines lombardes ou même dans les pays francs et germaniques sortis de la barbarie. Depuis Otrante jusqu'à Aix-la-Chapelle, l'art plastique, plus ou moins grossier dans l'exécution, semble être presque uniforme dans ses thèmes principaux, parce qu'il s'inspire partout des mêmes modèles étrangers. La seconde question « byzantine» parait se résoudre en faveur de Ryzance. Dans la période de revers et de troubles qui sépare les règnes victorieux d'Héraclius et de Basile le Macédonien, l'art chrétien d'Orient, répandu à travers l'Occident, a repris quelque peu de l'empire que l'art romain avait autrefois exercé.
Cinquante ans après la mort de l'abbé Epiphane, dix des onze églises ou chapelles du Volturne n'étaient plus qu'un amas de débris, et le fleuve passait sur un plateau désert, comme avant l'arrivée de Paldo et de ses frères. Déjà, en l'an 854, une troupe de Sarrasins venus d'Apulie avait remonté la vallée du Volturne et envahi le monastère ; quelques édifices furent brûlés, le reste racheté à prix d'or. Puis, le 10 octobre 880, un jour que les moines du Mont-Cassin étaient venus visiter leurs frères et qu'un millier de religieux se trouvaient réunis au bord du fleuve, une autre armée d'infidèles, venue du golfe de Naples, attaqua le plateau par le « pont de marbre », égorgea neuf cents moines, et détruisit de fond en comble la plupart des édifices. II
ne subsista de la basilique de Josué que le pavé de marbre, qui resta longtemps noirci de taches de sang. Si la chapelle de Saint-Laurent échappa au désastre, ce fut sans doute que, petite et basse, elle n'attira ni la convoitise ni la fureur des Sarrasins.
Quatre années après la dévastation du monastère de Saint-Vincent au Volturne, les églises du Monl-Cassin furent, à leur tour, incendiées par les infidèles : les murs fie pierres romaines et les colonnes de marbre résistèrent seuls à l'action du feu, qui anéantit les peintures. L'abbé Angelarius lit exécuter aussitôt les restaurations nécessaires pour sauver le gros œuvre; mais ni lui ni ses successeurs ne revinrent, pendant un demi-siècle, habiter le saint lieu désolé. Le monastère du Volturne resta, lui aussi, abandonné pendant trente-trois ans, et, quand les moines y revinrent, ils ne purent raviver, parmi les cendres, le foyer d'art éteint.
Rentrons une dernière fois dans la crypte de Saint-Laurent. Nous y regarderons un morceau de fresque que, tout d'abord, nous avions négligé. Ce sont troisbustes de saints, peints sur un enduit superpose à l'enduit primitif, et qui, par suite, sont postérieurs à l'abbé Epiphane (fig. 34). Rien de plus lamentable que ces visages informes, dont les contours vides sont charhonnés avec un ton d'encre, comme par un scribe qui aurait oublié la pratique de la gouache et ne saurait plus que griffonner des figurines avec une plume épaisse.
La dévastation qui arrêta brusquement l'activité artistique dans les deux monastères du Volturne et du Mont-Cassin s'étendit à toutes les provinces de l'Italie méridionale : c'est à peine si elle épargna quelques villes fortes et quelques vallées perdues. Les Sarrasins de Sicile, après avoir couru les rivages de la mer Ionienne, s'étaient établis à Bari; ils étaient passés de l'Apulie en Campanie, brûlant partout les cultures et les édifices. On vit alors des princes chrétiens prendre à leur solde les infidèles pour les jeter sur quelque ennemi personnel. C'est ainsi que Rénévent devint, pendant plusieurs années, une forteresse arabe et que, sous les murs de Naples, au bord du Sarno, une armée musulmane éleva une « seconde Païenne », qui eut sa mosquée, comme Reggio et Rari. Vers le Nord, les Sarrasins ravagèrent la Terre de Labour; ils parurent aux seuils des Apôtres et épouvantèrent le Pape dans le château Saint-Ange. Leurs derniers repaires furent établis à l'embouchure du Garigliano et sur les sommets boisés du Gargano.
Il fallut, pour réduire l'invasion musulmane qui avait couvert le Sud de l'Italie, que l'empereur germanique descendît avec une armée formidable et que l'Empire d'Orient déployât toutes ses forces. Puis, quand les troupes des deux empires furent réunies sur la terre italienne, elles laissèrent les musulmans pour s'entre-choquer. L'Italie méridionale, après avoir été la proie des infidèles, fui le champ de bataille des Allemands et des Grecs. Les calamités durèrent un siècle. Ce fut une « désolation » qui rappela le temps de l'invasion lombarde : des villes comme ïarente et Rrindisi furent anéanties.
Seul le duché de Naples fut ménagé par les musulmans, qu'un évêque de la belle
ville campanienne ne se fit pas scrupule de prendre pour alliés. Aux alentours de la capitale du duché, la tranquillité fut suffisante, dans un siècle de carnage et de ruine, pour permettre à l'art de suivre pacifiquement son cours. Il semble que les sculpteurs napolitains et sorrentins aient continué, après le xe siècle, à représenter sur les transmnx des monstres d'une flère silhouette et d'un relief puissant. Une plaque de Cimitile, sculptée au xii" siècle, en même temps que l'ambon de l'ancienne basilique de Saint-Félix, offre encore des motifs archaïques : la triple arcature d'un sarcophage du vie siècle, un grand entrelacs et des oiseaux affrontés (fig. 35). De leur côté, les sculpteurs apuliens n'oublièrent pas, au milieu des ruines, toutes les traditions du décor ancien dont nous avons trouvé les restes à Otrante et à Brindisi; les Bénédictins du Mont-Cassin, en fuyant leur monastère incendié, emportèrent dans les villes de Campanie, où ils allèrent s'établir, quelques souvenirs de l'art que les peintres du monastère du Volturne avaient pratiqué, au temps de l'abbé Épipbane. Pourtant, l'école napolitaine exceptée, le développement des écoles artistiques de l'Italie méridionale subit vers la fin du ix° siècle une interruption violente. Dans l'histoire des monuments, on doit marquer, après l'invasion sarrasine, une solution de continuité, qui correspond à un désert.
FlG. 35. — « TlUNSENNA » DU XII8 SIECLE DANS L'ÉGLISE DE CIMITILE, COPIE TARDIVE DE MOTIFS DÉCORATIFS DU VIe ET DU IXe SIÈCLE.