PREMIÈRE PARTIE
L'ART DES MOINES BASILIENS DANS LES PATS GRECS ET LATINS DE L'ITALIE MÉRIDIONALE
La domination de l'Empire d'Orient sur l'Italie méridionale, du rxe au xi° siècle : organisation des deux thèmes de Calabre et de « Longobardie ». — Les souvenirs de la domination byzantine dans la nomenclature géographique. — La seconde hellénisation de l'Italie du Sud. — Persistance du rite grec et de la langue grecque. — L'art byzantin dans l'Italie méridionale.
I. — Deux monuments apuliens contemporains de la domination byzantine. — Les édifices d'architecture orientale dans
la Calabre, la lïasilicate et la Terre d'Otranle, après la conquête normande. — Eglises à coupoles : la Cattolica de Slilo, San Marco de Hossano, San Pietro d'Otranle et ses peintures, Sant' Angelo au mont Raparo et ses peintures, chapelle Santa Filoména, à Santa Severina. — Eglises calabraises de type sicilien : San Giovanni, près Slilo; Santa Maria del Patiro, près Rossano ; la basilique de la Boccelletta, près Catanzaro Marina. — Les ruines des grands monastères basiliens de la Calabre et de la Terre d'Olrante.
II. — Les grottes basiliennes de l'Ilalie méridionale. — Divers courants de migration des moines grecs, depuis le détroit de
Messine et le cap de Leuca jusqu'au mont Vulture et à l'Ofanto. Les incursions des musulmans. Rôle des trois ports apuliens qui étaient des métropoles grecques. — Les « lames » des moines grecs et les habitations des troglodytes d'Apulie. — Architecture des chapelles souterraines : le plan, les voûtes simulées. Inscription du diacre-architecte Jean, sur la chapelle de San-Procopio, près Easano.
III. — Les peintures des grottes et des chapelles basiliennes. Fresques superposées. Thèse de François Lenormant ; éludes de M. Diehl. — Les deux Christs de Carpignano (959 et 1020) ; les peintres Théophylactos et Eustalhios. — Grotte de San Hiaijio, près San Vito dei Xormanni : les peintures du plafond, datées de 1197 et signées par maître Daniel. — Autres peintures du xrr8 siècle dans la grotte San Giovanni, près de la grotte San iikujio. — Peintures basiliennes du xie et du xne siècle, sommairement classées d'après le lype, de plus en plus austère, des Christs qui y sont représentés.
— Chapelle de San Lorcnzo, près Easano, en Terre de Bari (xi° siècle); chapelle de Solito, près Tarente ; chapelle dei Santi Stefanij près Vaste; oratoire de San Michèle de Montiechio, sur le mont Vulture. Caractère de ces fresques.
— Peintures du xmc siècle dans le style du xne : église de Nardô; chapelle Santo Slefano, à Soleto. — Peintures du x 1 1 l c' et du kiv8 siècle, à coloris clair et vif : église Santa Maria di Cerrate, près Lecce ; grotte de San liiagio : les peintures des parois. — Monochromie et polychromie. — Les fresques basiliennes de l'Italie du Sud comparées aux peintures byzantines de Rome et aux fresques de l'église Sainte-Sophie de Kiev. — Les peintures apuliennes sur panneau.
Quand prit fin la mêlée qui avait duré plus d'un siècle, le vainqueur qui se trouva établi sur les positions conquises fut l'empereur d'Orient. Dès la fin du ixe siècle, la domination du basilcus était étendue en fait sur la moitié de l'Italie méridionale, et le nom de thème de Longobardie, que les Grecs avaient maintenu, au temps même où ils ne possédaient effectivement que le thème de Calabre', désigne une province byzantine qui couvre la plus grande partie de l'ancien duché de Bénévent.
i. G. Schlumbehgeh, V Epopée byzantine, I, p. 495.
Les deux thèmes de l'Italie du Sud furent placés sous l'autorité d'un officier, le Catapan, qui résida, d'ordinaire, non point dans la vieille citadelle byzantine de Rossano, mais à Bari, dans un port ouvert de l'Apulie. Le Catapan, dont le nom même impliquait, au dire des Latins1, l'idée d'un pouvoir illimité, fut comme un nouvel exarque et un viceempereur de l'Italie byzantine5. Il commandait à un nombreux état-major de fonctionnaires, décorés de titres retentissants, — Prolospathaire.s, Protosébastes, Proto vestiaires. Cette organisation ne dura qu'un demi-siècle : en 1053, les Normands battirent le dernier Catapan au pied du Gargano et le poursuivirent, mortellement blessé, jusqu'à Viesti, à la pointe du promontoire. Mais, sous les nouveaux maîtres de l'Italie méridionale, l'administration byzantine laissa des souvenirs singulièrement vivaces chez ceux-là même qui l'avaient maudite et détruite.
Le Catapan Bojoannis avait organisé la « Marche » avancée qui s'étendait du golfe de Manfredonia aux montagnes de la Molise, occupées par les Lombards, et il y avait fondé ou restauré des villes, dont l'une reçut des Crées le nom homérique de Troja. Dans les actes officiels du « duc d'Italie », la plaine du •< Tavoliere» ne porte pas de nom particulier et se trouve confondue dans l'Apulie. Mais la tradition populaire attacha le nom du Catapan à la province où Bojoannis avait laissé les traces de sa puissance; dès la fin du xr siècle, le nom de la « Catapanate » s'était altéré en celui de Capitanate3. De même la région que les documents byzantins continuaient d'appeler Lucanie prit, dans l'usage commun, le nom des officiers impériaux qui la gouvernaient'' : du litre du Basilicos, représentant du Basileus, on fit le nom de la Basilicate. L'habitude populaire prévalut peu à peu sur l'ancienne nomenclature, si bien qu'à la fin du xu" siècle 5 les noms de Capitanate et de Basilicate furent officiellement adoptés par la chancellerie des rois normands. Jusqu'à la chute des Bourbons, deux provinces italiennes gardèrent les noms de deux fonctionnaires byzantins.
Aujourd'hui encore, en Calabre, en Basilicate et en Terre d'Otrante, une foule de noms de lieux conservent une forme grecque. La bourgade de Rocca Niceforo porte toujours le nom d'un Basileus ou d'un gouverneur byzantin ; un monastère a légué au village qui l'a remplacé le nom de Kyrsosimo (aujourd'hui Cersosimo0); un affluent du Sinni est appelé Serropotamo1 . La carte de l'Italie moderne, où des stations de chemin de fer,
1. tcQuod Catapan Graeci nos juxta dicimus omne [za-à jçav]... »
Cette étymologie du chroniqueur Guillaume de Pouille ne doit pas être prise au sérieux. Du Cange (s. v, Catapanus, n, col. 412) remarque justement que la forme grecque du mot est non pas xara-ayo:, mais xatTS3r«va>.
2. Le Catapan prenait d'ordinaire sur ses diplômes le titre de duc d'Italie, de Calabre et do Sicile.
3. Léon d'Ostie, 11, 51. Cf. Romuald. salern. (Muratori, R. I. S., vu, col. 167).
4. Le titre de BdMtXixo; ne se trouve dans aucun des documents grecs relatifs à l'Italie méridionale (Trincuera, Syllabus Grœcarum membranarum, Naples, 1865, in-4°). Il est cité à plusieurs reprises, au l" siècle, dans le traité de Constantin Porpliyrogénète sur l'Administration de l'Empire.
ii. Cf. Homu;jculus [ fUctoppi], Storia dclla denominazione di Basilicrita, Rome, 1874.
6. Près de Noepoli, en Basilicate, aux confins de la Calabre. Sur le monastère de Sancta Maria de Kyrsosimo, cité poui' la première fois en 1068, voir Di Meo, Annali critico diplom., t. VII, p. 101 ; — ïrincïieha, Syllabus Grœc. memb., p. 60-395,
passim.