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IV. — Les problèmes posés à l'histoire de l'Art

L'Italie méridionale a formé jusqu'en 1860 un royaume, qui, depuis le xii* siècle, avait gardé intacts son territoire et ses frontières. La limite qui séparait les provinces napolitaines de l'État pontifical atteignait la mer Tyrrhénienne aux portes de Terracine ef la mer Adriatique à l'embouchure du Trônto; entre ces deux points extrêmes, elle décrivait une longue courbe en forme d'S, par vallées et montagnes. La frontière que marquaient, au nord du royaume de Naples, les bornes fleurdelisées des dentiers Bourbons, est aussi la limite qu'après Schulz, mon devancier, j'ai cru pouvoir me fixer quand j'ai entrepris de suivre le

développement des arts et le cours des civilisations dans la itié de l'Italie qui est riche

encore d'inconnu. Mais, avant d'accepter cette délimitation, il faut l'avoir justifiée. Nous nous arrêterons donc au seuil de notre étude, pour nous demander si la frontière politique de l'ancien royaume de Naples est purement arbitraire, ou si elle n'a l'ait qu'accentuer une frontière naturelle. La géographie tombe-t-elle d'accord avec l'histoire pour distinguer deux moitiés dans la longue péninsule qui se détache de l'Europe occidentale pour s'avancer jusqu'aux mers helléniques? Peut-on dire que l'Italie du Sud, en regard de l'Italie du Nord, forme une unité ou tout au moins possède une individualité?

Au nord des Abruzzes, une épaisse muraille se dresse, dont les tours d'angle sont des pics élevés, comme le Terminillo, et des massifs compacts, comme celui île la Sibylle. Derrière ce gigantesque rempart, les vallées du Velino et du Tronto

i INTRODUCTION

creusent, à la suite l'une de l'autre, un fossé abrupt et profond qui achève la défense naturelle. Vers l'ouest, le flanc des Abruzzes est gardé par un triple retranchement de chaînes et de ravins, rompu seulement par les deux larges brèches que font au milieu des montagnes deux anciens bassins lacustres : la « conque» de Rieti et le Piano del Cavalière. De môme, entre les gorges du Liri el la mer Tyrrhénienne, la frontière du royaume de Naples s'engage par deux fois en terrain découvert. Elle descend des montagnes des Herniques pour traverser la plaine spacieuse où l'on peut, après avoir dépassé Ceprano, le dernier poste en terre d'Église, s'avancer sans obstacle jusqu'au delà du mon! Gassin. Puis, après avoir

franchi les tagnesdes Volsques, la frontière se dirige vers la mer Tyrrhénienne, à travers

la lagune desséchée qui s'étale entre le rocher de Terracine, ville pontificale, el le puissant éperon de montagne qui porte à sa pointe la citadelle de Gaète. Ainsi, en quatre points, la

frontière enclavait, hors du remparl des u tagnes, une zone ouverte el sans défense.

Chacun de ces passages eut, pendanl le moyen âge, sa place forte, sentinelle perdue aux avant-postes. C'était, au bord de la mer Tyrrhénienne, Fondi, qui garde encore sa ceinture de tours rondes; au débouché du Liri, Arec, la « citadelle » fière et forte cuire toutes; dans le Piano del Cavalière, Carsoli, qui avail abandonné le site de l'antique Carsioli pour escalader un rocher, d'où elleco: andail la plaine ouverte el l'entrée des défilés; enfin, domi-

aanf le Velino, Città-Ducale, que Etoberl d'Anjou bâtit pour faire front à l'enceinte de Rieti, el qui dresse encore, au point culminant d'une colline, la plus haute de ses tours, ébréchée par la foudre.

Dès qu'on avail pénétré dans le royaume, en passant au pied des forteresses qui en

étaienl les clefs, les ntagnes se refermaient devant le voyageur. Mais le mur était loin

d'offrir aux quatre passages un fronl aussi abrupt et une ma§se aussi profonde. Pour comprendre à quel point l'obstacle différai! d'âpreté, selon que le voyageur se présentait à l'ouesl des Abruzzes ou au nord de la Terre de Labour, il nous faut suivre les routes de pénétration au delà de la frontière tracée en plaine et au delà même de la première muraille de montagnes. Sans doute il nous manquera, pour donner à ces voies le nom que leur donnaienl les hommes contemporains des monuments que nous allons étudier, un itinéraire qui ait été rédigé au temps des Normands et des Angevins d'Italie. Mais les chemins dont la direction avait été déterminée par le relief du sol el qui .levaient régler, pour bien des siècles, les échanges de civilisations, ont été comme pétrifiés en (erre italienne par le dallage des voies romaines. Les routes construites par les légions sont les mêmes qui avaient été battues par les migrations des antiques peuplades, les mêmes aussi qui, pendant le moyen âge, devaient être suivies par les marchands et les artisans : aujourd'hui encore la plupart des voies ferrées qui percent ou escaladent si hardiment les montagnes d'Italie, n'ont fait que reprendre la direction de ces roules séculaires. L'œuvre immense des voies romaines a été réalisée avec une si parfaite conscience des nécessités géographiques qu'il sera toujours légitime de laisser, en Italie, aux grands chemins marqués par la nature, leur nom romain, nom de consul ou d'empereur.

La via Salaria s'engage dans la vallée du Veliiio, et elle va atteindre l'Adriatique à l'embouchure du Trontô, après avoir parcouru d'un bout à l'autre la seule entaille qui, entre le couloir iililisé par la via Flaminia et la trouée de Bénévent, lasse brèche dans la niasse apennine. Cette route, loin de donner accès dans le royaume de Naples, le contourne exactement, en suivant le fossé qui en marque au nord la frontière naturelle. Cependant, de la via Salaria, une route secondaire, la via Claudia Nova, se détache et gagne les

Abruzzes par les passes étroites et difficiles d'Antrodoco '. Plus au sud, la via Valeria, venue de Tivoli, atteint Carsoli et franchit péniblement le défilé de Colle. Une fois que ces deux routes se sont engagées dans les Abruzzes, elles ne rencontrent pas, comme la via Sa/aria, un sillon tout frayé. L'Abruzze est coupée tout entière du nord-ouest au sud-esl par une chaîne transversale qui compte des sommets de 2.000 mètres; de plus, elle se trouve morcelée par des chaînons secondaires en une série d'amphithéâtres, dont chacun, après

1. Charles Ior d'Anjou fit construire, en 1278, le château de Ripa di Corno, destiné à défendre ces passes. C. Voir Archwio storico ital., 4e série, I, p. 424; — MiNiBfU'Riccio, Xttovi studi, etc., p. 14; — et un acte inédit du 4 avril 1280 dans le Reg. Ang. 1270 B, f° S0 v°.

avoir été le lil d'un grand lac, l'orme aujourd'hui un plateau humide et gras, enfermé dans un cercle de montagnes arides.

La oia Claudia et la via Valeria s'acheminent toutes deux vers l'est, à travers mille obstacles. Ni l'une ni l'autre De réussi) à percer vers le sud. Après avoir franchi les défilés, gravi les pentes rudes et traversé les hauts plateaux, elles Unissent par se rejoindre au pied du mur calcaire qui, du côté de l'Adriatique, barre l'accès des Abruzzes. Là, un étroit couloir a été pratiqué par l'ef£ort des eaux de l'Àterno etdu Sagittario, confondues en un seul fleuve qui porte, depuis le commencement du moyen âge, le nom de Pescara. Le carrefour des deux routes est voisin du confluent des deux torrents, et la via Claudia Valeria, qui garde, dans son double nom, les noms des deux voies dont elle prend la suite1, s'en va par les gorges de la Pescara, rejoindre l'Adriatique.

Les deux grandes routes qui, de l'Omhrie et de la Province romaine, ont pénétré dans les Abruzzes, ne peuvent donc se dégager du dédale des liantes plaines, encloses de montagnes, que par une seule issue, ouverte sur une cote inhospitalière, où les sables achèvent d'envahir des «marines» sans abri. Dans l'étroit passage qui reste libre entre les derniers contreforts el les grèves, la via Claudia Valeria rejoignait une route littorale qui côtoyait la muraille des Abruzzes. De la conque de Sulmona, on pouvait, par cette voie détournée, remonter vers Ancône ou descendre vers Bari. Mais, si l'on voulait gagner directement Bénévent ou Capouc. il fallait se confier à une route anonyme" qui, après une formidable montée, traversait de longs plateaux déserts, balayés par les vents du nord et couverts de neige pendant les mois d'hiver8. Après quoi, l'on retombait au fond il' une autre conque, celle de Castel di Sangro, cl il fallait ensuite, pour gagner Isernia, tout un long voyage à travers un chaos de montagnes, dont quelques croupes sont encore couvertes de forets de chênes1.

Ainsi les chemins par lesquels la civilisation de la Toscane a pu se propager dans les vallées ombriennes ne pénétraient dans les Abruzzes que pour aller aussitôt se perdre au bord de la mer. Les « conques », groupées dans l'épaisse enveloppe qui, de toutes parts, les enserre, forment comme des cloisons étanches, contre lesquelles les courants descendus rlu nord-ouest devaient se briser ou se détourner. Une vaste forteresse naturelle, qui a pour donjon le Gran Sasso, élève au cœur de la péninsule une enceinte rivale de la

1. Dans la Table de Peutinger, le nom de Claudia Valeria est étendu à l'extrémité de la via Valeria, depuis le défilé de Popoli jusqu'à la sortie de la « conque » du Fucin (E. Desjardins, la Table de Peutinger, Paris, 1874, p. 170).

2. I.e nom de via Numieia, que les érudits locaux donnent à cette voie, n'est cité par aucun document authentique.

3. (X Hassebt, Die Abruizen (Geogr. Zeitsehrift, 1897, p. 6). I.a route antique passait par Campo di Giove et le Piano di Mezza : c'est l'itinéraire qu'a repris la voie ferrée qui va de Sulmona à Isernia, en atteignant, à la station de Pescocostanzo, l'altitude de 1.300 mètres, qui n'est dépassée en Europe par aucun chemin de fer sans crémaillère. Au moyen âge, la route coupait droit de Pettorano à Roccaraso, par le Piano di Cinquc Miglia. On dit qu'au xvi° siècle un corps de troupes allemandes périt sur ce plateau, dans une tourmente de neige. Thiébaud, qui, en 1798, traversa avec sa demi-brigade ce lieu de sinistre mémoire, y souffrit cruellement du vent et du froid.

4. Cetle route, toujours pénible et périlleuse par les mauvais temps, n'a été elle-même utilisée que tardivement pour passer de l'Ombrie à la Campanie. La voie de Sulmona à Isernia se trouve rattachée dans Vltinéraire d'Antonin à la route qui descendait de Milan et de Bologne, suivait l'Adriatique, entrait dans les Abruzzes en remontant la Pescara et la via Claudia Valeria, et, par-dessus les plus farouches montagnes de l'Italie, continuait par la Basilicate jusqu'à la Calabre et au détroit île Messine.

barrière des Alpes. Elle enclôt une « Arcadie italienne1 », à peine entr'ouverte du côté de l'Ombrie, dix fois fermée du côté de la Campanie, et qui semble être demeurée, jusqu'à la conquête romaine, impénétrable aux civilisations étrangères qui ont couvert l'Italie des produits de leur industrie, orfèvreries orientales ou poteries helléniques2.

Si maintenant l'on se tourne vers l'ouest, on s'apercevra qu'entre l'acropole des vieux Italiotes et la mer Tyrrhénienne les communications sont ouvertes de la Toscane à la Campanie. par deux grandes voies naturelles où se sont engagées deux des plus anciennes voies consulaires. Le long couloir qui descend de la vallée de l'Arno à la Campagne romaine est continué, au delà du soulèvement médiocre des monts Albains, par une autre trouée1, où, comme dans la trouée du nord, se rencontrent deux rivières : la vallée du Sacco semble reproduire le Val di Chiana, et le Liri, à sou tour, parait imiter le Tibre dans son origine, dans ses détours et jusque dans sa fin 4. Sur la rive gauche des deux rivières passe la via Latina.

Au delà des montagnes des Volsques, les Terres Pontines s'étendent, sans une ondulation, depuis les monts Albains jusqu'à la falaise de Terracine : à travers cette morne étendue, la fia Appia file en ligne droite. Et ainsi les deux routes poursuivent leur marche parallèle, jusqu'à ce qu'enfin elles convergent l'une vers l'autre et viennent s'unir en pleine Campanie, pour passer le Volturne sur un seul pont. La via Appia n'a rencontré sur tout son parcours qu'un seul obstacle : c'est le promontoire des monts Cépréens. qui barre le littoral et oblige la route, après avoir dépassé Fondi. à s'engager dans des défilés, où les talus des fortins élevés par les Bourbons achèvent de s'effacer sous les herbes. Quant à la via Latina, une fois qu'elle a franchi le Liri à sa sortie des montagnes, elle s'avance librement à travers la plaine accidentée que domine le mont Cassin, et elle n'a qu'à franchir un seuil médiocre pour passer du bassin du Liri dans celui du Volturne.

Nul obstacle sérieux n'empêchait Florence de communiquer avec Naples, par l'intermédiaire de Rome. Un courant continu d'échanges eût pu continuer à passer, depuis l'Empire romain jusqu'à nos jours, le long des deux grandes voies qui suivaient l'axe de la péninsule, si Home n'était pas devenue le siège d'un pouvoir nouveau, étranger et supérieur à tout pouvoir établi en Italie. La constitution d'un État pontifical prépara

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