PRESQUE BYZANTINE DANS L'ABSIDE
de l'église sant' angelo au mont hérissé de figuiers d'Inde, que couronne la ville forte de Santa
RAPARO.
Severina. La nef a été entièrement rebâtie et seule la porte en tiers-point remonte au xiv" siècle. La petite coupole, dont le tambour porte une ceinture de fines colonnettes, fait penser moins à une église de Grèce qu'à une chapelle d'Arménie ou de Géorgie (fig. 42).
Avec cet édifice étrange et actuellement impossible à dater, comme tous ses congénères de Basilicate et de Calabre, s'achève la série que forment, dans les provinces hellénisées de l'Italie, les petites églises de pure architecture grecque, dont la coupole et la voûte en berceau sont les éléments essentiels.
Une nouvelle série commence avec l'église ruinée du monastère basilien de Saint-Jean près de Stilo. M. Jordan, qui a le premier décrit les restes de cette construction 3 , en a très justement indiqué l'origine. Des arcatures entrecroisées sont dessinées par l'arrangement des briques, à l'extérieur de l'abside, et les supports de la coupole, au lieu d'être des pen-
1. Voici tes deux cartels lisibles, dont l'un esl reproduit sur la ligure 41 : f AECIIOTA KÈ 0 ÛC HMÛ 0 KATAC- TICAC EN OYPANOIC TA... — f O MC 0 AriOC 0 EN AHOIC ANA...
2. Diehl, l'Art byz. dans l'Italie merid., p. 20-2. :l. Mélanges de l'École de Home, 1889, p. 334.
denlifs sphériques, sont des trompes d'angles, formées de petits arcs concentriques avançant les uns sur les autres en encorbellement, comme les alvéoles d'une voûte à stalactites. C'est un système de décoration et de construction qui ne se retrouve pas en Grèce et dans le reste de l'Orient chrétien; il se rencontre seulement dans les églises de Païenne (Sainte- Marie de l'Amiral. Chapelle Palatine, San Giovanni degli Eremiti), auxquelles ont travaillé des ouvriers musulmans. San Giovanni de Stilo, église d'une abbaye qui fut fondée au temps du roi Roger, quand Palerme était devenu l'un des centres d'attraction et de rayonnement de la civilisation et de l'art, est en Calabre une construction sicilienne.
Des influences analogues expliquent les caractères singuliers de deux églises calabraises, dont l'une a passé jusqu'ici pour un monument unique et dont l'autre était restée une énigme.
L'église de la grande abbaye Santa Maria del Patiro, fondée sur une montagne voisine de Rossano en l'honneur de la Vierge, guide des pécheurs vers la patrie céleste1, n'est plus une chapelle, mais une véritable basilique qui, depuis l'entrée jusqu'au fond de l'abside centrale, mesure près de 25 mètres de longueur '. Aux trois nefs, couvertes en charpente et séparées par des colonnes antiques, fa il suite un triple sanctuaire, couvert de trois coupoles lenticulaires. Cette nef de basilique latine et ce sanctuaire d'église à coupoles byzantines n'ont pas été unis par le hasard d'un remaniement. Il suffit de comparer les incrustations géométriques disposées à l'extérieur des [rois absides (fig. 43) et celles qui ornent l'archivolte de la petite porte ouverte au flanc de l'édifice, pour être convaincu que la façade latérale de l'église latine et le chevet de l'église byzantine ont été bâtis en même temps. La juxtaposition d'éléments aussi disparates dans un même édifice rappellera la Chapelle Palatine de Palerme, avec ses trois nefs à colonnes antiques, accolées à un sanctuaire voûté et surmonté d'une coupole. L'analogie de l'église basilienne et de la chapelle royale est complétée par les arcs en tiers-point très surhaussés qui, dans l'église du Patir, forment les arcades de la nef et supportent les coupoles. Enfin les incrustations de l'abside
Chapelle santa fillmena, a sa.nta severina (calabre).
1. « Movf, ~ft; àyoavToj Qeox6xou jwct via; 'OSirvupïaç toj tlttTpiç, » (Dieiil, p. 194.) Le " Père » qui a donné son nom au monastère est sans doute le premier higoumene.
2. Le plan est donné par M. Diehl (p. 197;. L'échelle de ce plan, qui n'est pas indiquée par l'auteur, est de 1 ,'200.
et de la porte latérale sont identiques il celles que Fou peut voir au cloître de Monreale ou au campanile de la Martorana. Toutes ces ressemblances s'expliqueront par les rapports que les higoumènes du Patir entretinrent avec la cour de Palermè. C'est au temps du roi Roger et de ses successeurs normands que le grand monastère, fondé à la fin du xie siècle par saint Barthélémy de Simeri, fut protégé et doté comme un monastère royal, pawiXuni1. La construction a pu être exécutée au temps du propre successeur de saint Barthélémy, l'abbé Lue, qui a laissé son nom gravé dans l'église sur deux cuves baptismales datées de 1 135 et 1136 -,
Le rapprochement qui vient d'être fait entre l'église du Pâlir et les monuments de Sicile dissipera le mystère dont restait enveloppé jusqu'ici le plus majestueux monument du
moyen âge en Calabre, la basilique de la Roccelletta. Lenormanl, qui le premier en a publié des photographies, l'attribue au vie siècle; M. Jordan descend jusqu'au vin'*.
El en effet, quand on rencontre, non loin de la mer Ionienne, à 2 kilomètres de la station de Catanzaro Marina, cette niasse de blocage et de briques; semblable à quelque salle éventrée des thermes de Caracalla, on a peine tout d'abord à en classer l'image parmi les monuments des architectures chrétiennes de l'Occident ou de l'Orient.
Qu'on se représente, d'après le plan ri-joint (fig.M), cette élévation singulière : une nef unique, divisée autrefois en trois nefs par deux files de colonnes antiques, qui auront été emportées au loin; puis, au delà de l'arc triomphal, un transept et un sanctuaire aboutissant à trois absides voûtées en cul-de-four. La nef était autrefois couverte en charpente; le reste
1. Trinchera, Syllabus grœc. membran., p. 140; — Diehl, l'Art bi/z. clans l'Italie merid., p. 194. Sur le pavement historié de l'église du Patir, qui porte le nom d'un abbé Blaisius el dont la date est inconnue, voir plus loin.
2. Batikfol, l'Abbaye de Rossano, p. 2b. L'une de ces cuves a été transportée au château de Corigliano.
3. F. Lenoiuiant, Gai. arch., 1883, p. 203-206, pl. 3, 6 el 7 : la Grande-Grèce, II, p. 234-233. Lenormanl avait établi un lien entre la basilique ruinée et un petit bas-relief de marbre, représentant la Vierge et l'Enfant, qu'on rencontre, audessus d'une fontaine, sur la roule qui conduit de Catanzaro Marina à la Roccelletta. M. Jordan et M. Batiffol, qui ont visité le monument, n'ont jeté qu'un coup d'œil disirait sur le bas-relief et se sont référés au témoignage de leur illustre prédécesseur {Mélanges de l'Ecole de Rome, 1889, p. 328-331). Il m'en coûle d'avouer ce que M. l'ingénieur Foderaro a dévoilé dans une brochure (la Basilka délia Roccelletta, Catanzaro, 1890, in-f°, avec un plan qui a servi de première base à celui que je publie). Le « bas-relief contemporain de Justinien >•, tant vanté par Lenormanl, est la copie d'une icône fort récente, conservée dans un oratoire voisin, el le marbre neuf porte la signature : Michèle Bawlabi da Sehha (San Bruno), eece mdcccliv (1884!). Le lecteur, une fois prévenu, pourra distinguer sur la photogravure de la Gazelle archéologique (1881, pl. S) les traces de l'inscription accusatrice que la retouche n'a pas entièrement effacées.
. — Abside de l église santa maria del entre rossano et corigliano (calabre).
de l'édifice, qui forme comme une seconde église, était couvert d'un système compliqué de voûtes d'arêtes sans doubleaux, produites par la pénétration réciproque de deux séries de voûtes en berceaux, dont cinq sont parallèles à l'axe de l'église, tandis que deux autres lui sont perpendiculaires. Une crypte, voûtée comme la partie supérieure de l'édifice et surhaussée de cinq marches au-dessus de la nef, est ménagée sous le sanctuaire. 11 est incontestable que la nef couverte en charpente et le sanctuaire voûté ont été construits en même temps : non seulement l'appareil des briques, mais encore les arcatures et les niches décoratives
FlG. 44. — La cathédrale de monreale, près paï.krme, et la « ROCCELLETTA », PRÈS catanza.ro marina (plans comparés).
sont identiques d'une extrémité à l'autre de l'édifice, aux absides, sur la façade latérale qui est encore debout et sur la façade principale.
Pour fixer la date de la construction, on n'a aucun secours à attendre des rares documents qui mentionnent, vers le commencement du xue siècle, l'abbaye Sancta-Maria-de- Roccella. 11 faut demander son secret au monument lui-même. Le plan et l'élévation de la basilique de la Roccelletta sont conçus d'après les mêmes principes que l'église du Patir et les grandes églises siciliennes. Les multiples voûtes d'arêtes sans doubleaux, dont les arrachements sont encore visibles aux murs de la ruine colossale, restent sans doute une singularité sans seconde. Mais, en Sicile même, le système des voûtes qui couvrent le sanctuaire adjoint aux basiliques latines varie d'une église à l'autre : berceaux et coupole à la cathédrale de Messine, à la Chapelle Palatine et à la Magione de Païenne, voûtes
ig. 45. — Chapiteau provenant de l'église basjlienne de san^
ADRIANO, EN CALABRB.
d'ogives, au xiii' siècle, à Cefalù. Le plafond à caissons de Monreale n'est lui-même qu'un ingénieux travail d'ébénisterie sarrasine destiné à remplacer des voûtes.
Entre toutes les églises siciliennes, la basilique élevée près de Païenne par le roi Guillaume le Bon est celle qui présente la plus étroite parenté de plan avec la ruine perdue en Ca labre. Il ne manque pas même des détails caractéristiques, comme les colonnes antiques qui, à l'intérieur des deux édifices, ont été logées dans des échancnires ménagées aux angles de l'abside principale. Si l'on pouvail ajouter foi au témoignage du baron de Riedesel, qui, à la lin du siècle dernier, dit avoir vu quatre tours aux angles de la Roccelletta1, cette église aurait élé identique, par la silhouette comme par le plan, à la cathédrale de Monreale ou à celle de Païenne. En tout cas, il est très probable qu'une grande église de Sicile, abbatiale bénédictine ou cathédrale latine, a servi de modèle, vers la lin du xn" siècle, à l'abbatiale de la Roccelletta, qui dépendait sans doute, comme celle du Patir. d'un monastère basilien.
La découverte de quelque chapelle inconnue qui, dans un district perdu de la Calabre, a pu jusqu'ici échapper aux recherches, ne saurait modifier ce que nous savons maintenant des monuments de style grec ou sicilien élevés dans les anciens « thèmes » byzantins, après l'établissement des Normands. Quant aux grandes abbayes basiliennes, elles ne livreront plus de secrets. L'église de Sant'Adriano (près San Demetrio Corona), qui lit partie d'un monastère fondé, deux siècles avant le Patir, par saint Nil de Rossano-, n'a conservé de son architecture que des pans de murs presque informes; les anciens chapiteaux, dont l'un sert de bénitier, se rattachent à des modèles byzantins archaïques, avec leurs longues pommes de pin et leurs amples palmettes [fig. 45) ; les montants des portes, décorés de monstres d'un relief 1res plat [fi/j. 46), et la cuve baptismale supportée par des figurines barbares, ressemblent aux plus anciennes
sculptures siciliennes de la période normande3; les colonnes du portail reposent sur des lions, comme à la façade des églises d'Apulie4. Le monastère de Saint-Nicolas de Casole, près d'Otrante, a dû être entièrement rebâti après le passage des Turcs, en 14833. Les
Fig. 46. — Fragment d'un montant de porte. Eglise de sant'
ADHIANO.
1. Voyage de la Sicile et delà Grande-Grèce, Lausanne, 1773, p. 183.
2. Sur l'histoire du monastère, cf. l'élude de M. J. Gav [Mélanges publiés à l'occasion du Jubilé episc. de Ift'' de Cabriércs, Paris, Picard, 1899, p. 201 et suiv.).
3. Cf., par exemple, la cuve baptismale de la Nunziatella dei Catalani, aujourd'hui transportée au Musée de Messine (II. Gally-Knight, Saracenic and Norman rcmains, 1840, in-f°, pl. X).
4. L'un des lions tient dans ses griMes un enfant, l'autre un bélier, — Pour le pavement historié de Sant'Adriano, voir plus loin.
ïi. Diehl, VArt btjz. dans l'Italie merid., p. 170.
bâtiments de Saint-Élie de Carbone, qui dominaient la vallée du Serrapotamo, avaient été complètement transformés, au xviie siècle, par la munificence du cardinal Santoro, qui a écrit l'histoire du monastère1. Après la sécularisation de l'abbaye, sous le gouvernement de Murât, les constructions abandonnées furent employées comme carrières par les habitants du village voisin. Aujourd'hui le monastère, réduit à un monceau de pierres noyé dans les herbes, a l'air d'une ruine vieille de deux mille ans. Le souvenir des Basiliens revit seulement dans l'église du village, qui a recueilli quelques tableaux du xvne siècle, dernières épaves de l'abbaye voisine : un saint Basile, vêtu de noir; saint Nil le Jeune, qui fut, au temps du roi Roger, le premier abbé de Carbone, portant l' homophorion sur la chape semée de croix noires. L'artiste napolitain, qui a peint, d'une brosse hâtive, le visage amaigri et les yeux sévères des deux moines, avail sous les yeux quelque vieille icône. Sur le livre que tient saint Basile, le peintre a écrit en grec le titre de la règle : Kavovr, {sic) tûv uovay c.r/ ; sur le livre de saint Nil, on lit les mots : « \j.t--j. œéëou 8soû... »
Un grand nombre de souvenirs dès moines basiliens échapperaient à l'historien si. en Calabre, en Basilicate ou en Terre d'Otranle, il se bornait à parcourir les lieux habités ou même à explorer les solitudes, en quête d'édifices ou de ruines. 11 faut encore guetter les ouvertures des grottes, au flanc des rochers, et pénétrer sous terre. A l'exemple des solitaires d'Egypte ou de Syrie, leurs ancêtres, et de leurs frères des montagnes de Cappadoce, les Basiliens d'Italie établissaient le plus souvent dans des excavations leurs cellules et leurs oratoires. La montagne de Rossano est criblée de trous qui ont été des habitations d'anachorètes2; sur les pentes de la colline que couronne le monastère du Patir, on montre les Grotte deisanti Padri3. La chapelle grecque de Santa Severina a pour crypte une grotte qui est une chapelle plus ancienne, et l'église de Sauf Angelo au mont Raparo s'élève sur le dos d'une profonde et merveilleuse caverne, encombrée de stalactites et sans cesse agitée par le vol des bêtes nocturnes. A l'entrée de ce lieu infernal, dédié, comme tant d'autres grottes redoutées, à l'archange Michel, saint Vital et ses compagnons ont creusé des cellules, et. sur la paroi du boyau resserré, qui donne accès dans la caverne, un prêtre, vers le xte siècle, s'est fait peindre à genoux devant un grand saint Michel, costumé en basileus. Dans les vallées et les ravins qui descendent vers la mer Ionienne, beaucoup de grottes isolées et qu'aucun édifice ne signale à l'attention du voyageur ont conservé de même des restes de peintures byzantines.
1. Une description minutieuse de l'église de Saint-Élie, rédigée en H20, et que j'ai pu lire dans une Platea manuscrite du monastère, qui m'a été communiquée à Carbone, donne l'idée d'un grand édifice baroque L'inventaire du Trésor ne signale aucun objet ancien.
2. Lenormant, la Graadc-Gi 'éce, II, p. I87j — ■ Diehl, l'Art byz. dans l Italie mëi'id., p. 18/. Iîatiffûl, l'Abbaye de Hossano, p. 254.
Faire le relevé des grottes basiliennes de l'Italie du Sud. en complétant par le résultat de nos explorations les indications et les descriptions réunies depuis une vingtaine d'années ', c'est suivre les chemins que les moines orientaux ont autrefois parcourus. Deux courants de migration monastique, dirigés vers l'intérieur de la péninsule italienne, partirent des deux promontoires extrêmes, Ca labre et Terre d'Otrante, qui s'avancent, l'un vers ta Sicile, l'autre vers la péninsule hellénique.
Les grottes basiliennes sont rares en Sicile '. En elïet, la plupart des anachorètes durent, à la fin du ixc siècle, abandonner l'île envahie par les Sarrasins et passer le Phare'. Mais les campagnes de la Calabre, où ils se réfugiaient, furent à leur tour continuellement menacées par les incursions des musulmans, qui devaient prendre fin seulement lorsque les Normands
1. Les premières grottes basiliennes qui aient été signalées sent celles qui avoisinént Matera: le chanoine Volpî leur consacra, en 1842, une brochure de 20 pages, qui a pour titre : Descrizione rarjionata di alcunc chiesc di tempi remoli, csistenli ncl sùolo campestre di Matera; Naples, in-8°, avec deux plans inexacts. Schulz, qui n'a pas connu la brochure de Volpe, n'a visité qu'une chapelle souterraine, voisine de Giurdignano, dont il a donné le plan. Les monuments du culte grec conservés dans le sous-sol de l'Italie méridionale n'attirèrent l'attention des érudils qu'après la publication .l'une brochure où le chanoine TiR.umsi décrivait en détail les peintures de deux grottes voisines de San Vilo dei Normanni (Diatoni criple neW aijw di Brindisi, Naples, 1878). M. Cosimo de Giorgi avait, de son côté, relevé un grand nombre de grottes analogues dans les environs de Tarente et de l.ecce. Après avoir réuni ses observations personnelles dans l'excellent ouvrage descriptif inlitùlé/aPrOïfncta di Lecce (l.ecce, 18S0, 2 vol. in-8»), il lit largement profiler deson expérience deux savants français qui visitaient la Terre d'Otrante. I.e premier fut François Lenormant, qui esquissa en quelques pages de la Gazette archéologique (1881-82) une théorie brillante sur les grottes basiliennes et sur les peintures qu'elles renferment. Après lui, M. Diehl entreprit, sur les indications de M. de Giorgi et de M. I.. .le Simone, une exploration méthodique des grottes de la Terre d'Otrante, qu'il compléta par une étude attentive de quelques grottes voisines de Matera. Ses descriptions et ses analyses, accompagnées de quelques plans et photographies, ont paru dans plusieurs articles du tlullelinde Correspondance hellénique (VIIT, 1884, p. 264-281 ; IX, 1885, p. 207-219; XII, 1888, p. 441-439). Elles ont été réunies, avec des additions importantes, en un volume intitulé : l'Art byzantin dans l'Italie méridionale (Bibl. intern. de l'Art), Paris, 1891. Depuis lors, des grottes semblables à celles de la Terre d'Otrante ont été signalées dans la Terre de Bari (Morea, Cliartularium Cup'ersanense, Monte-Cassino, 1893, in-f», p. 217, n. b ; J.-L. SpAGNOUsrn ; I Lagnoni e Santa Croce di Andria, Bari, 1892, p. 18 et 27; — SABLO.ArleeSloria, 1898; — I.. Svlos, l'Arte in Pur/lia durante le domin.biz.e norm.,Traui, 1898). J'ai moi-même décrit pour la première fois les chapelles souterraines voisines de Rapolla et de Melfi : 1 Uommumti medievali délia reijione del Vulturc [Suppl. alla Xapoli Xobilissima, 1897, p. vi-vni). Deux autres grottes ont encore été découvertes au pied du mont Vulture, par M. G. B. Guahim (Napoli Nobilissima, vin, 1899, p. 113-118; ix, 1900, p. 132-134). Un chercheur actif, M. VrrroBio di Cicco, a trouvé, au nord de Matera, des grottes basiliennes remarquables, près de «ravina et d'AHamura (Arte e Sloria, xix, 1900, 60-01 et 71). 11 a, pour la première fois, suivi la trace des migrations basiliennes à l'ouest du lîasento, et il a bien voulu me faire connaître, dans la Basse-Basilicale, toute une suile de grottes inédites, dont il a visité une partie avec moi. J'ai dû encore des découvertes de quelque importance, dans la région tarentine, aux indications que m'a offertes M. Quagliati, directeur du musée de Tarente. L'exploration que j'ai faite en tous sens, sur les pas de mes divers devanciers, et étendue, selon mes forces, dans les régions qu'ils avaient négligées, m'a paru assez complète pour domiciles éléments d'une carte sommaire des grottes basiliennes dans la Basilicate et l'Apulie {fig. 47).
2. M. P. Orsi a découvert, dans la région de Catane et de Syracuse, une série de villages et de monastères abandonnés, dont les chapelles, comme les habitations, étaient creusées dans le tuf. D'après le savant archéologue, ces chapelles, « bien différentes des oratoires de la Pouille », seraient de date très ancienne (Bijz. Zeitschrift, VII, 1898, p. 12 et suiv. ; VIII, 1899, p. 024). Je n'ai pu moi-même visiter toutes les grottes décrites par M. Orsi, et je doute que ce dernier ait étudié personnellement les grottes basiliennes du continent italien. Pour savoir si les grottes siciliennes sont antérieures au ix" siècle, il faudra des recherches nouvelles. Dès maintenant il est certain que le culte fut établi ou restauré dans plusieurs de ces grottes après la conquête normande. M. Orsi a trouvé, dans une grotte de l'antalica, une peinture du xiv siècle. J'ai, de mon coté, découvert en Sicile, près de Lentini.une grotte del CmeflSSO, qui est plus richement décorée de peintures qu'aucune des grottes décrites par M. Orsi : dans l'abside, le Christ, assis entre la Vierge et le Précurseur (xii° siècle'?); sur les parois et les piliers, un saint Christophe et une Vierge (lin xm'); un saint Jean-Baptiste et deux Vierges (xiv°) ; une sainte Clarisse (xv«). Cette curieuse chapelle a été, comme la plupart des oratoires apuliens, décorée de peintures votives pendant plus de trois siècles.
3. Par exemple, saint Élie de Castrogiovanni (t 904) s'établit au Monte délie Saline, près de Palmi.
eurent anéanti la puissance arabe dans la Sicile même1. Les moines migrateurs se remirent en marche. Des ravins de l'Aspromonte et de la Sila, ils gagnèrent, au-delà du Crati, la région que l'on appelait Mercurium et qui confinait avec le pays lombard". Là encore ils ne se trouvèrent pas en sûreté. Quelques-uns, comme saint Saba, cherchèrent un refuge dans les terres du prince de Salerne. Ils s'établirent autour de Lagonegro et jusque dans les mon-
Drosit paj-EKertaut ChEmonUdflV
Fl<S. 47. — Cuite des grottes et des chapelles souterraines décorées de peintures byzantines
DANS I.'ANCIE.N' THÈME DE LONGOIÏAHDIE.
Otrantk : archevêché ; Acehenza : évêchc ; (i. L. XI-X1V : peintures n inscriptions grecques nu latines, du xie au xive stticle.
tagnes du Cilento-', où les traces de leur passage n'ont pas encore été retrouvées. D'autres poussèrent dans la direction du nord et s'engagèrent dans ces vallées de grands torrents qui étaient les seules routes frayées à travers les montagnes et les forets de la Basilicate. Nous avons rencontré, entre le Sinni et l'Agri, l'église de Sant' Angelo au mont Raparo, bâtie sur l'ermitage qu'avait habité un anachorète sicilien du x" siècle, saint Vital. De l'autre côté de l'Àgri, un autre Sicilien, saint Luc de Corleone, avait fondé, vers le même temps, le mona-
1 . Ainsi les razzias des pirates barbaresques n'ont été définitivement arrêtées qu'après la prise et l'occupation d'Alger par les troupes françaises.
2. Saint Luc de Corleone, saint Christophe, avec sa femme, Cali, et ses fils, Saba et Macarios (V., pour toutes ces pérégrinations, le livre de M*1- Lancia di Brolo, Storia délia Chicsa in Sicilia, Palerme, 1884, t. Il, p. 364 et suiv.).
il. Lancia di BrOLO, p. 400.
stère d'Armento, dont il ne reste que le nom. Quelques grottes basiliennes, avec de misérables restes de peintures, sont éparses sur les hauteurs qui dominent le Sauro, affluent de L'Agri, la Salandrellà, affluent du Cavone, le Basento et la haute vallée du Bradano. Les moines grecs dépassèrent Potenza et allèrent toucher le mont Vulture. Autour de la montagne isolée et jusqu'au bord des deux lacs endormis dans le double cratère de l'ancien volcan s'établit tout un groupe de laures, dont les chapelles ont été décorées de fresques du xi" au xvc siècle (fig. 47, I ). C'est là que saint Vital vint mourir, près de Bapolla, en 994 ; né en Sicile, il avait dû fuir sa patrie, et, de proche en proche, la menace des infidèles l'avait poussé jusqu'au mont Vulture. Son itinéraire marque les points extrêmes de départ et d'arrivée de la première migration basilienne, à qui l'impulsion fut donnée, après la conquête sarrasine, par l'exode des moines siciliens.
Une seconde migration des moines orientaux vers l'Italie latine eut son point de départ dans la Terre d'Otrante. Les étapes des anachorètes voyageurs sont nettement marquées par les grottes qu'ils ont habitées et décorées. Les établissements basiliens, dans la partie orientale de l'Italie du Sud, ont eu pour centres de rayonnement les trois grands ports de la presqu'île Salentine, qui étaient aussi, au xe et au xie siècle, les trois métropoles de l'Église grecque pour l'Apulie. Les moines partis de la ville d'Otrante se sont divisés en deux caravanes : les uns se sont répandus dans toute l'extrémité de la péninsule Salentine jusqu'aux falaises blanches du cap Leuca; les autres ont cheminé vers l'ouest, au milieu du plateau, sans se rapprocher de la mer. Une nouvelle file de grottes basiliennes commence à Tarente et s'engage dans les gravine, les ravins sauvages, où les torrents de la Basilicate roulent en hiver. Les moines orientaux ont peuplé le ravin dominé par la ville de Matera, oii résidait, au xi" siècle, un évêque grec, soumis au patriarche de Conslantinople. Un groupe de laures et de chapelles s'établit, au milieu même du ravin, sur un piton calcaire, détaché en avant de la muraille de rochers : c'est là que la chapelle Santa Maria de Ydris garde encore le nom grec de la Vierge Hodigitria [fig. Al, 2). D'autres Basiliens remontèrent jusqu'aux portes de la ville de Gravina, au pied de laquelle se creuse la première des entailles qui se suivent sans interruption jusqu'à la mer Ionienne {fig, 48). Les moines venus de la région tarentine ont pu se rencontrer dans la vallée du Bradano avec les Basiliens venus de Sicile. Brindisi, de même que Tarente et Otrante, fui un point de départ pour les moines grecs; ceux-ci ont essaimé le long de la falaise qui s'élève à quelques milles delà mer jusqu'auprès de Monopoli ; quelques-uns ont creusé leurs laures clans le sol crayeux, à quelques pas de l'Adriatique. D'autres se sont aventurés audelà de Bari, en pays de langue « latine ». On a retrouvé, à quelques lieues de l'Ofanto, prés d'Andria et non loin de Tram, des chapelles souterraines identiques à celles de la Terre d'Otrante.
Deux des grottes qui, en Italie, ont été décorées de peintures byzantines, — la grotte à stalactites de Sant' Augelo. voisine du mont Baparo, et celle qui s'ouvre au flanc du mont Vulture, — sont des cavernes naturelles, qui ont pu être l'objet d'un culte superstitieux
avant la colonisation basilienne. Ailleurs les moines grecs se sont établis dans des lieux où d'autres troglodytes avaient habité des grottes ou creusé leurs habitations dans le calcaire. Prés de Matera, M. Ridola a retrouvé dans la même grotte, peuplée de chauves-souris, des restes de peintures basiliennes du moyen âge et des tessons de poteries italiotes de la plus haute antiquité1. Fasano. la bourgade du littoral apulien, prés de laquelle les Basiliens ont creusé leurs chapelles à la file dans le calcaire friable, est désignée sur l'Itinéraire d'Antonin
Fie. 48. — Le ravin de gravina (basilïcatb), vu de la grotte de san-iughble.
et la table de Peutinger par le nom : ad spektneas. Dans de coquettes bourgades de la ^région tarentine, telles que Massafrà ou Grottaglie2, — dont le nom seul est significatif, — les oratoires décorés de peintures anciennes voisinent avec des ehambrettes creusées au liane d'un ravin et surmontées chacune de sa petite cheminée. De nos jours encore, le tracé d'une route provinciale de Tarente à Brindisi a l'ait dans une colline, près dé Statte, une entaille
1. I)<- même, M. L. de Simone signale dans la grotte de San Cristoforo, à la Cala dell' Orso., des inscriptions byzanlincs, à coté d'outils primitifs en silex taillé Aah, GU studi storici nclla Terra d'Olrante, 1888, p. 146, § a).
*2. Dieiii., l'Art byz. dans l'Italie mèrid., 115, 127 ; De Gioroi, la l'roeinein di Lecce, I, p. 353, 358 ; — Rasseffna Pugliese, IV, 1887, p. 71 . A Andria, la ville de paysans, près de laquelle se trouvait une grande taure monastique, dont la chapelle principale a été retrouvée, les habitants des faubourgs dorment dans les caves, dont les portes s'ouvrent sur la rue, comme des soupiraux.
profonde, que les habitants du village voisin ont aussitôt transformée en grande rue : il leur a suffi de creuser dans la double muraille calcaire une série d'habitations uniformes. La tentation de bâtir sans ciment et sans maçon, à laquelle obéissent encore les paysans de la
Terre d'Otrante, dut agir sur les habitants de l'Apulie bien avant l'arrivée des moines basiliens. Ceux-ci trouvèrent les ravins de la Basilicate et la falaise de la Terre de Bari déjà criblés de cellules, comme les rochers de la Cappadoce. En reprenant sur le sol italien les traditions des anachorètes de Syrie ou d'Asie Mineure, ils ne firent que se conformer aux habitudes du pays qu'ils venaient coloniser.
Cependant les Basiliens d'Italie donnèrent aux chapelles qu'ils creusèrent pour leur usage des dispositions empruntées à l'architecture chrétienne d'Orient. Les niches qui figurent les absides sont d'ordinaire au nombre de trois, comme dans la plupart des églises grecques. Lorsqu'il y a plus d'une nef. des piliers sont réservés dans la masse du calcaire ; d'ordinaire un mur servant d'iconostase et percé de deux ou trois baies est ménagé devant le chœur. Les dimensions et la régularité du tracé diffèrent d'une chapelle à l'autre; mais les dispositions essentielles restent les mêmes, depuis la Basse-Basilicale jusqu'au nord de la Terre de Bari. Les chapelles souterraines des Basiliens ne peuvent être classées que d'après l'arrangement de leur plafond. La plupart ont un plafond uni et plat, qui tient la place de la charpente qui couvre les basiliques; d'autres imitent grossièrement l'intérieur d'une église à coupoles ; le calcaire creusé prend les courbes des voûtes et des coupoles lenticulaires, comme dans la curieuse chapelle souterraine de Midiah, près d'Andrinople '. On peut citer, parmi les exemples les plus curieux de celle seconde série, les chapelles de Saida Barbara, près de Rapolla, et de la Madonna délie spinelle, aux portes de Melfi, qui ont chacune nue coupole '; Santa Barbara, dans le ravin de Matera, qui en a deux {fig. 49) ;
1. X. HoilMAIRE de Hell et J. Laure.ns, Voyage en Turquie et en Perse, Paris, 18j4, p. 147-/ 149; Atlas, in-f°, pl. IX.
2. Les fausses coupoles de ces deux chapelles sont décorées à leur centre d'une rosace peinte en rouge (Napoli Nob"", 1899, p. 139; 1900, p. 136).
Fig. 49. — Intérieur de la chapelle santa barbara, près matera (basilic ate).
PRES DE ÏIASSAFRA (TERRE D'oTRANTE).
la Candelora, près de Massafra, avec deux coupoles lenticulaires, deux fausses voûtes d'arêtes, et deux faux plafonds en dos d'âne, qui semblent imiter une charpente {fig. 50) 1 ; une grotte voisine de Giurdignano, avec de fausses voûtes d'arêtes sur les trois nefs et trois coupoles lenticulaires sur les sanctuaires-; enfin, la chapelle de Santa Daria, sur l'acropole d'Oria3, qui, avec ses coupoles dessinant trois bras de la croix grecque, et encadrées entre cinq berceaux, reproduit, en tuf calcaire et sur un plan de 6 mètres de long, la magnifique ordonnance de Saint-Marc de Venise (fig, 51 1. Nous axons les noms de deux des artistes qui ont combiné ces architectures souterraines. L'un, qui a creusé dans le tuf la petite église appelée la Madonna délie spinelle, près Molli, a peint autour de la coupole une inscription où il se nomme, Ce personnage portait le nom germanique ou normand de Guillaume. On ne sait s'il était clerc ou laïc4. Quant à l'autre architecte de
Fie. 51. — Plan de la chapelle souterraine Fig. 52. — Grotte de sas procopw, près pasa.no
SANTA DARIA, A ORIA (TERRE d'otHA.NTe). (TERRE DE BARl), XIe SIÈCLE.
grottes, c'était un diacre, qui se donne le titre de magisfer. Il nous a laissé son nom, dans la très curieuse inscription suivante, qui parait remonter à la fin du xi" siècle, el qui se lit au-dessus de l'entrée de la grotte dédiée au martyr saint Procope (plan, fig. 52), entre Fasano et Monopoli 5 :
Hoc templum fabricare fecerunt Johannes Alfanus Abbas Peints Paulwt in onore Sancti Andrée Apostoli et sancti Procopii Martyris per manus Johannis Diaconis (sic) alque Magislri et dedicatum est per manus Domini Pétri Archiepiscopi secundo die intrante mense november. Hoc scripta fieri fe.cit Aquitanus presbiler filius suprascripti magistri per manus Radelberti presbiteri^.
1. DlBHL, l'Art bi/:. dans l'Italie merid., p. 117. '2. plan est publié par Schllz, I, p. 270, fig. 54.
3. Entièrement inédite. On l'appelle aussi, dans la petite ville d'Oria, la Cappella ijrcca.