‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 103 sur 155 · XXXII. Dans le choix des couleurs, dans la distribution et · texte numérisé non relu

XXXII. Dans le choix des couleurs, dans la distribution et

LA COMBINAISON DE LEURS MASSES, IL NE FAUT JAMAIS PERDRE DE VUE QU'ELLES N'ONT PAS SEULEMENT POUR OBJET DE COMPOSER ENTRE ELLES DES ENSEMBLES HARMONIEUX, MAIS QUELLES ONT ENCORE POUR MISSION SUPERIEURE D'ENCADRER CONVENABLEMENT ET DE FAIRE VALOIR LES PERSONNES QUI SE TROUVENT DANS LA PIÈCE.

• — Cette proposition nous ramène à cette vérité que nous avons déjà proclamée, à propos des lignes, des formes et des styles, à savoir que l'habitation doit être, avant tout, façonnée et accommodée pour celui qui l'habite. Le choix et l'assortiment des couleurs employées réclament, en conséquence, des précautions nombreuses, car ce n'est point user d'un procédé aimable, que de faire paraître, grâce à d'imprudentes colorations, le teint d'une jolie femme rouge comme une pivoine, ou, au contraire, livide et terreux.

Pour ne pas commettre de ces fautes malencontreuses, nous chercherons, tout d'abord, à nous rendre compte des qualités spéciales qui distinguent les couleurs, en nous plaçant, cette fois, non plus au point de vue scientifique, mais au point de vue du sentiment. Pour cela, nous remarquerons qu'on les divise en trois grandes catégories : i° Les couleurs chaudes, qui sont celles où le jaune et le rouge dominent, telles que l'orangé, le cerise, l'écarlate, les bruns roux, le vert mousse, etc. ; 2° Les couleurs froides, qui sont celles où le bleu joue un rôle plus intense, comme l'azur, le vert glauque, le vert d'eau, le gris de perle, le violet clair, le gris cendré, etc., et enfin les couleurs neutres, qui sont le blanc, le noir, et les gris.

Maintenant, quand il nous faudra faire un choix pour un ameublement, nous commencerons par bannir le noir, qui n'est, du reste, guère usité par grande masse. Cette négation de toute couleur est funèbre; elle exige l'adjonction de colorations très

éclatantes, comme le rouge ou le jaune, pour combattre son aspect morose et désolé. Le blanc pur ne trouvera pas chez nous un meilleur accueil. Il est cependant fort goûté des gens économes, parce qu'il « s'éclaire» bien ; mais mieux vaut ne pas marchander la bougie; d'autant plus que le blanc est un fâcheux repoussoir, qui noircit, par contraste, les carnations les plus fraîches', et ne se contente pas d'assombrir les toilettes les plus claires et les plus brillantes, mais encore les épaissit ; car si le noir employé comme fond boit les formes claires, le blanc, par contre, les alourdit2.

Les nuances froides s'éclairent bien, elles aussi, et donnent, le plus souvent, un reflet rosé aux carnations blanches; c'est ce qui a fait dire du bleu qu'il est « le fard des blondes». Par malheur, elles exaltent (le vert surtout) les visages colorés, au point de leur donner les apparences de la couperose. Les nuances chaudes pâlissent le teint, mais sans nuire à son éclat, et le rouge particulièrement, procédant d'une façon harmonique, convient â la grande majorité des carnations. C'est à cette raison qu'il doit le privilège de former, avec l'or, la base décorative de presque toutes les salles de spectacle. La constatation de ses qualités, du reste, ne date pas d'hier3. Boursault déjà, dans son Mercure galant, lui rendait, il y a plus de deux siècles, un légitime hommage.

Il est vrai, le gros rouge est une couleur sombre. Qui détache la chair par le secours de l'ombre. Qu'on en ait un manteau sans ornement dessus,

1. « Les femmes, écrivait Bachaumont, en rendant compte de l'inauguration du théâtre français (Odéon), les femmes se plaignent que l'éclat du blanc, qui règne généralement dans la salle, affadit leurs traits et les éclipse tout à fait ». [Mémoires secrets, tome XX, page 210.) Nos grand-mères avaient grandement raison de se plaindre.

2. Employées dans la toilette, ces deux nuances produisent un effet identique. Toutes les femmes savent fort bien que le noir fait paraître mince, tandis que le blanc, au contraire, grossit : 0 J'ai observé une fois, écrit Léonard de Vinci, en voyant une femme habillée de noir, laquelle avait sur sa tète un linge blanc, que la tête lui paraissait deux fois plus grosse que les épaules». Traité de la peinture, chapitre cccvn.

3. Jusqu'au milieu du xvit" siècle, le rouge fut, par excellence, la couleur d'apparat. Dans les demeures royales, il était réservé au seul souverain. En 1688, quand le roi rit remeubler à neuf les appartements de Marly, cette préférence fut encore observée : « Ils n'étoient que de damas, dit Dangeau, en parlant de ces appartements. Ils sont présentement de velours et de brocart. On a seulement conservé les couleurs, le rouge pour le Roy, le vert pour Monseigneur (le Dauphin), le bleu et l'aurore pour Monsieur et Madame ». Louis XV fut le premier qui renonça à la couleur rouge.

Pour peu que l'on soit blanche, on le paraît bien plus. C'est un fard innocent, sans pommade, ni drogue, Et voilà la raison qui l'a tant mis en vogue1.

Ces courtes explications suffisent à faire comprendre toute Timportancequi s'attache au bon choix et à l'heureuse harmonie

Fig. 178. Décoration à coloration heurtée (exemple condamnable).

des couleurs. Mais ce choix, cette harmonie dépendent d'une telle variété de causes contingentes, sont soumis à des exigences si diverses et parfois même si contradictoires, qu'il nous est impossible de tracer ici un ensemble de règles fixes, s'appliquant à la multitude des cas, qui peuvent se présenter. Le plus sage est donc de laisser à chacun le soin de choisir à son goût, et suivant sa convenance, car c'est surtout des couleurs qu'il est imprudent de disputer.

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