‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 120 sur 155 · II. L ESCALIER · texte numérisé non relu

II. L ESCALIER

Le vestibule franchi, nous voici devant l'escalier. — Ici, nous devons faire un petit arrêt. L'escalier, en effet, joue un grand rôle dans l'habitation. Suivant qu'il est bien ou mal construit, il prévient le visiteur en faveur de notre logis, ou l'indispose. Un bon escalier, bien confortable et bien doux , exerce une véritable influence sur nos habitudes, et par là, sur nos décisions. La Maréchale de Mirepoix pour rassurer Mme de Pompadour, inquiète sur son crédit, lui disait : « C'est votre escalier que le roi aime. Il est habitué à le monter et le descendre i) ', et Mmc de Pompadour ne disait pas non.

L'escalier mérite, en outre, d'autant mieux qu'on l'étudié, que les enfilades de pièces, qu'il nous faudra parcourir tout à l'heure, devant se trouver de plain-pied, il constitue la seule partie de notre home, qui, par sa structure et la différence de ses plans successifs, prête naturellement au pittoresque. Enfin, et nous pouvons le proclamer avec une juste fierté, l'escalier est une conquête de l'art moderne. Les Anciens, nos maîtres en tant de choses, sont en cela nos inférieurs; car ils ne connaissaient

Fig. 188.

Escalier à vis de l'église Saint-Maclou, h Rouen.

1. ^Mémoires de {Madame Du Ilatisset, femme de chambre de Madame de 'Pompadour,

guère qu'une ou deux sortes d'escalier, les plus primitives et les moins hardies de toutes.

Les architectes du Moyen Age, fort experts, comme chacun sait, dans l'art de tailler les pierres, et fort habiles à les ajuster, furent, sinon les premiers à employer l'escalier à vis, puisqu'il fut appliqué dans la colonne Trajane, du moins les premiers à en généraliser l'emploi, mais il faut ajouter qu'ils se bornèrent à peu près à ce modèle. A dire vrai, ce genre d'escaliers répondait à une foule de desiderata de premier ordre pour leurs contemporains. Tout d'abord, englobé dans les constructions, il pouvait n'y tenir qu'une place restreinte. Il pouvait, en outre, être relégué « en hors-d'œuvre », c'est-à-dire au dehors, et devenir ainsi, pour la façade, un puissant élément de décoration; tels sont les escaliers de Jacques-Cœur et de Lallemant, à Bourges, le ravissant escalier de Blois, celui du château de Meillant et cent autres. Enfin, on pouvait , à la rigueur , le loger dans l'angle d'un préau ou dans le coin d'une nef, comme le délicieux escalier ajouré de l'église Saint-Maclou à Rouen.

Ajoutez à cela, qu'il s'éclairait facilement, qu'il permettait d'ouvrir des portes à tous les étages, qu'il pouvait s'élever presque indéfiniment et desservir les pièces les plus hautes de l'édifice, sans que sa solidité fut compromise, et qu'on le barricadait avec une extrême facilité. Certes, c'étaient là bien des avantages, et précieux pour le temps. Il ne faut donc pas être surpris que les architectes du Moyen Age aient dépensé beaucoup de hardiesse, de talent et de soin, à construire ces vis fameuses, dont Sauvai nous vante les beautés.

Mais, au xive siècle, les architectes ne se bornaient pas à être hardis, ils étaient encore ingénieux, et leur esprit inventif savait découvrir mille nouveautés heureuses. C'est à eux que l'on doit les curieux escaliers « à giron rampant », comme celui que nous voyons aujourd'hui encore à Amboise, et par lequel une nombreuse cavalcade peut, sans trop de peine et sans fatigue excessive, s'élever jusqu'aux plates-formes supérieures du château. On se plaisait alors à ces raffinements de bâtisse. La solution des problèmes les plus ardus tourmentait ces cerveaux

LART DANS LA MAISON

Planche XXIX.

Escalier du château de Meillant

en quête de progrès. C'est également de ce temps que datent les escaliers « à double révolution », comme celui du château de Pierrefonds, ou la vis de l'église des Bernardins « vis tournante à double colonne, où l'on entre par deux portes, et où l'on monte dans deux endroits, sans que de l'un on puisse être vu dans l'autre». Ainsi Pierre Trinqueau n'inventa rien, quand il édifia, à Chambord, ce degré admirable, si célèbre encore de nos jours, escalier béni des débiteurs en retard et des gendres timorés, où l'on peut aller et venir, descendre et monter, sans crainte de rencontrer un visage redoutable.

Ne souriez pas, cher lecteur, en ces temps lointains, les belles -mères jouissaient déjà de toutes les prérogatives attachées à leur difficile emploi, et, sans sortir du sujet même qui nous occupe, nous pouvons constater , quelle juste et légitime terreur elles c. 0 n, . ,.

' ° Fig. 189. C csi sur cet escalier que les royaux

savaient inspirer dès le XIIIe époux « tenoient leur parlement ...

siècle. Écoutez plutôt ce que

le fidèle et réservé Joinville nous raconte à ce propos : « La royne Blanche, nous dit-il en son naïf langage, ne vouloit soufrir à son pooir que son filz fust en compaingnie de sa femme ». Or, saint Louis trouvait, cela se comprend, de pareilles exigences aussi cruelles que déplacées, et, tout saint qu'il était, cherchait à enfreindre les défenses maternelles. Aussi avait-il fait pratiquer, au château de Pontoise, un escalier secret, qui conduisait de sa chambre dans celle de la jeune reine, et c'est sur cet escalier que les royaux époux, au dire de Joinville, « tenoient leur parlement ». Conférences toujours hasardeuses, propos souvent interrompus, car, dès que les huissiers voyaient venir l'impitoyable Blanche de Castille, ils frappaient les portes de leur

verge, et nos tourtereaux couronnés s'empressaient de regagner leur logis respectif. Mais revenons à nos escaliers.

Si les architectes du Moyen Age étaient ingénieux et hardis, il faut avouer que, de leur côté, les charpentiers de ce temps étaient gens singulièrement habiles. Un de leurs successeurs, Mathurin Jousse, dans son Théâtre de l'art de charpenterie1 , rend une abondante justice à ses confrères des siècles précédents, et nous signale quelques espèces d'escalier, déjà hors d'usage à son époque, mais qui font le plus grand honneur à l'esprit inventif de ceux qui surent les imaginer.

D'abord il nous décrit les escaliers à révolutions multiples, qui, tout en ne comportant qu'une seule cage, desservent cependant les différents étages d'une maison, et cela sans établir entre ceux-ci aucune communication, et sans que les habitants des divers étages puissent, en montant ou en descendant, se rencontrer ou s'apercevoir. Appliquez de nos jours un pareil escalier à une maison de rapport, et vous aurez résolu un des problèmes sociaux les plus considérables de notre temps : la suppression des portiers et concierges.

Ce n'est point tout. Mathurin Jousse cite d'autres escaliers, également en bois, mais montés sur pivot, et ceux-là « tournant aisément, de sorte qu'en un demy-tour, ils peuvent fermer toutes chambres d'une maison et forclorre le passage aux endroits où auparavant ils le donnoient ». Aujourd'hui que la contrainte par corps est abolie, ce genre d'escaliers tournants présente évidamment moins d'intérêt qu'il y a trente ans. Mais, imaginez Balzac, notre grand Balzac, en possession d'un escalier pareil, et crac, en un demi -tour de clef, la paix règne dans sa maison, la quiétude s'épanouit dans son cœur. Si Balzac eût connu Mathurin Jousse, notre littérature compterait peut-être, à l'heure actuelle, quelques chefs-d'œuvre de plus.

Toutefois, malgré leurs éminentes qualités, malgré leur hardiesse singulière, malgré leur esprit ingénieux et subtil, les architectes et les charpentiers du Moyen Age ne virent jamais, dans l'escalier, qu'un moyen de parvenir aux étages supérieurs

t. Théâtre de l'art de Charpenterie, Paris, 1627.

de l'habitation. Il appartenait à leurs successeurs immédiats, aux Philibert Delorme, aux Pierre Lescot, aux Jean Bullant, d'y découvrir les éléments d une décoration architectonique, capable d'embellir une maison, un hôtel, un palais, décoration assez importante pour qu'on lui subordonnât souvent des services d'une grande utilité. Depuis lors, personne ne l'ignore, l'exemple de ces hommes éminents a été scrupuleusement suivi, et l'histoire a conservé le souvenir de quelques escaliers justement célèbres : Le grand escalier de marbre de Versailles, par exemple, précieux, non seulement à cause de la matière dont il était construit, mais surtout à cause de sa décoration magistrale, et des peintures dont Lebrun l'avait orné 1 ; l'escalier de Bagatelle en bois d'acajou, « d'une hardiesse à étonner les connaisseurs » -. Parmi ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, les escaliers de l'Odéon et du théâtre de Bordeaux, pour ne citer que ceux-là, attestent que les maîtres du xvie siècle ont eu de dociles imitateurs, et l'on pourrait citer tel architecte de notre temps, arrivé au comble des honneurs et de la réputation, dont la pièce de résistance, dans chacun de ses grands ouvrages, se trouve être un monumental escalier.

Sans tomber, toutefois, dans cette dernière exagération, les architectes de la Renaissance et ceux qui les ont suivis nous ont dotés, il faut bien le reconnaître, d'un certain nombre de nouveaux modèles, qui leur font le plus grand honneur. C'esl à eux, en effet, que nous devons ces beaux et sévères escaliers à « rampes alternatives », comme l'escalier de Henri II au Louvre, comme ceux du château de Saint-Germain ou d'Azay-le-Ridcau. escaliers droits, à paliers successifs, et qui substituent, au noyau de l'escalier à vis, un mur déchiffre, qui reçoit les deux rampes tour à tour. C'est à eux également que nous devons l'escalier à «rampes opposées», réunissant sur un même palier deux rampes, qui, parties d'un perron commun, décrivent, avant devenir se conjoindre, une courbe élégante, en forme de fer à

1. Cet escalier magnifique fut détruit en 1752. pour faire communiquer les appartements du roi avec ceux de Mmc de Pompadour. (Voir Barbier, Journal, tome V, page 173.)

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