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Mémoires secrets, tome XV, page

cheval. L'escalier fameux de Fontainebleau, ceux, hélas ! détruits des Tuileries et de l'Hôtel de Ville, ont longtemps témoigné de l'aspect décoratif de ces sortes d'escalier.

Quant à l'escalier à «branchées successives», qui présente une suite de paliers; à l'escalier à «quartier tournant», à l'escalier suspendu «en vis évidée», misa la mode au siècle dernier, et encore de nos jours le plus employé, ce sont là autant de conquêtes récentes, qui vont nous permettre de choisir, tout à notre aise, et la forme et les dimensions les mieux à notre convenance. Mais, avant de terminer cette petite revue rétrospective, il nous faut rendre un discret hommage à une femme de grand nom et de haut esprit, à laquelle nous sommes redevables d'une amélioration importante.

Pendant un siècle, les architectes de la Renaissance s'étaient obstinés à placer l'escalier au milieu du bâtiment. Il ne leur était pas venu à l'esprit qu'il pût occuper une autre place. De la sorte, l'édifice se trouvait toujours coupé en deux parties égales, ce qui ne laissait pas que d'être gênant. Mme de Rambouillet eut l'heureuse idée de reléguer le sien à l'une des extrémités de son hôtel et son exemple fit école. Une grande difficulté se trouva ainsi résolue. On put ëËfc:-. JP ; ir ,'iy II

dès lors avoir des enfilades -, % V/^Éfeul -■

Fig. 190. Escalier à rampes opposées, ancien Hôtel de Ville de Paris.

à la marquise de Rambouillet, à l'abbesse de ce monastère de beaux esprits, dont on a singulièrement exagéré les torts littéraires, que nous devons cette précieuse faculté de pouvoir loger notre escalier où bon nous semble ; qu'elle en reçoive ici tous nos remerciements.

En toute chose, dit le sage, il faut considérer la fin. Aussi bien, puisque nous voilà sur le point d'édifier un escalier, à quelle fin cet escalier est-il destiné ? — Telle est la première question qui se pose.

Le but de tout bon escalier et sa raison d'être, c'est de constituer entre les divers étages d'une maison, d'une villa, d'un hôtel, d'un palais, une communication sûre, facile, aussi peu fatigante que possible, agréable à l'œil, c'est-à-dire élégante de structure et aussi bien décorée que faire se peut. De toutes ces conditions, celle qui concerne la sécurité est assurément la plus importante. Sans elle, les autres deviennent illusoires. Comment pourrai-jc, en effet, admirer une décoration de bon style, si mes regards sont absorbés par la contemplation des marches, et mon esprit par la crainte de me rompre le cou. Or, pour que la communication soit sûre, il faut que l'escalier soit clair, pas trop rapide; il faut en outre que ses marches soient régulières, et suffisamment larges pour que le pied porte en plein.

Le besoin de clarté dans un endroit aussi dangereux , où toute progression entraîne un déplacement vertical du corp^ ci un changement de niveau ; ce besoin est tellement impérieux, qu'il semble presque inutile d'insister sur sa nécessité pressante. Indépendamment d'une chute, qui toujours est ridicule

Fig. 191.

Indépendamment d'une chute qui est toujours ridicule...

et qui peut être funeste, il est bon de savoir où l'on est et de voir où l'on va. — La théorie là-dessus est formelle, et cependant la pratique n'est rien moins que docile à ses avis.

MM. les constructeurs, en effet, semblent éprouver une sorte de joie non déguisée, à reléguer leurs escaliers dans les recoins le plus obscurs de leur bâtisse. Ils leur font prendre jour sur des cours en forme de puits, et s'ils ont ce mauvais sort,

béante. Quoi qu'il dise et quoi qu'il prétende, obligeons notre architecte à suivre l'exemple de ses confrères du Moyen Age, qui réglaient leurs ouvertures sur la hauteur des paliers, et faisaient ressauter leurs fenêtres, suivant la montée des rampes.

Ce premier point acquis et notre escalier se trouvant suffisamment éclairé, faisons en sorte qu'il ne se trouve point trop rapide. Rien n'est plus désagréable, en effet, qu'un escalier trop raide. Si pour la montée, il permet de se livrer à un indiscret * examen sur les mollets des personnes qui vous précèdent, à la

d'avoir une cour vaste et bien éclairée, ils affectent de réduire la dimension de leurs ouvertures, et d'obstruer les fenêtres avec des stores et des vitraux, de façon à créer un demi-jour funeste. On vient du grand air, on a les yeux inondés de lumière, on pénètre dans cette obscurité relative, et l'on risque de se casser les reins.

Fig. 192. Un escalier trop raide produit une sorte de vertige...

Un autre travers, auquel ces messieurs aiment à sacrifier, c'est de couper diagonalement les fenêtres. Pour ne pas déranger l'ordonnance de leur façade, ils risquent de vous précipiter brusquement sur le sol par une ouverture

descente, il produit une sorte de vertige capable d'entraîner une chute dangereuse. Mme Louise, fille de Louis XV, questionnée sur ce qui lui avait paru le plus pénible, dans la vie religieuse qu'elle venait d'embrasser, répondit : « C'est de descendre seule un petit escalier. Dans le commencement, ajouta-t-elle, c'étoit pour moi le précipice le plus effrayant. J'étais obligée de m'asseoir sur les marches , et de me traîner dans cette attitude pour descendre»'. Voilà donc, qui est bien entendu, notre escalier ne sera point trop rapide; et pour cela, nous assurerons, à la cage qui doit le contenir, un développement convenable. Nous aurons soin que les contremarches (on appelle ainsi la bande verticale qui sépare deux marches successives, voir fig, 193) ne soient point trop hautes et que les marches soient d'une largeur convenable. L'expérience a démontré que pour être de bonne hauteur , la contremarche doit avoir de om,i4 à om,i8. — Au-dessous, la descente est dangereuse ; au-dessus, la montée est pénible. —

Quant à la marche ou giron, elle doit avoir à peu près le double en largeur. Un giron de om,28 est suffisant, il ne doit jamais dépasser om,36.

Ces premières dispositions étant d'utilité générale, s'appliquent à toutes sortes d'escalier, quelle qu'en soit du reste la structure. D'accord sur leur nécessité, il nous reste à choisir le genre et la forme de celui que nous allons édifier.

Tout d'abord nous rejetterons loin de nous l'escalier à vis du

Fig. 193.

A A A contremarches. BBB marches ou dirons. C C limon.

1. (Voir Souvenirs de Félicie.) Ce fait est à retenir, et s'explique. La Princesse, qui n'avait descendu que le grand escalier de Versailles, appuyée sur le bras de son chevalier d'honneur, dut éprouver, en effet, une émotion singulière la première fois qu'elle se trouva au sommet d'un petit escalier en «échelle de meunier». Son esprit, au milieu du bruit et des "scandales de la cour paternelle, avait pu se familiariser toutes les austérités de la vie religieuse, mais n'avait pas prévu les petits escaliers.

Moyen Age. Tournant constamment autour d'un pivot, il est d'une désespérante monotonie. Il lui faut, en outre, un développement considérable et fort coûteux, pour que les marches arrivent à présenter cette largeur que nous avons reconnue indispensable.

De son côté, l'escalier à rampes alternatives, cher à la Renaissance, convient mieux à un palais qu'à une habitation particulière. On en peut dire autant de l'escalier à rampes opposées; mais ce dernier est si gracieux, si élégant, et se prête à des effets si décoratifs, que n'étaient la grosse dépense qu'il occasionne et la place qu'il réclame, nous demanderions qu'il fût réservé.

L'escalier à quartier tournant n'est guère bon que pour les maisons de rapport. Restent donc l'escalier en bois, à branchées successives, et l'escalier suspendu, en vis évidée. C'est entre ces deux-là qu'il nous faut faire notre choix.

L'escalier suspendu en vis évidée est le plus usité de nos jours, j'ajouterai qu'il est le plus gracieux, et le plus

convenable pour les habitations dont le caractère moderne est bien accentué. Toutefois, il n'est vraiment pratique et commode, que lorsque la cage

Fig. 194. Départ de rampe Louis XIV, exécutée en bois par M. Gosselin.

est vaste et l'étage à franchir peu élevé. Il lui faut, en effet, un grand développement, pour que ses marches dansantes , c'est-à-dire de largeur inégale, puissent permettre à deux personnes de monter ou de descendre de front. En outre, il est tout d'un trait, or si la hauteur de la contre-marche doit calculée de façon à ne pas trop fatiguer les jambes, le nombre de marches, qui se suivent sans arrêt, et qui composent ce qu'on est convenu d'appeler une volée, doit être égaient limité, de façon à ne point essouffler la personne qui monte. L'escalier suspendu, qui ne comporte ni pa-

liers ni temps

Fig. 195.

Rampe anglaise, en fer forgé (style Louis XVI), exécutée par MM. Moreau frères.

d'arrêt, ne convient, par conséquent, que pour de petits étages. v Ici se pose une nouvelle question ; quel est le nombre de marches qu'une personne d'âge moyen , de santé et de corpulence ordinaires, peut franchir, sans trop se tiguer? L'expérience répond par le chiffre treize. Ce chiffre fatidique est celui qui convient le mieux à la généralité des poumons. Un escalier, comprenant des volées successives de treize marches, séparées par un petit palier, pourrait être franchi, presque sans effort, jusqu'à une hauteur très respectable; mais les escaliers de ce genre sont rares, et l'on peut, à la rigueur, élever la volée (qui doit se composer toujours d'un nombre impair de marches afin de rompre le pas) jusqu'à dix-neuf ou vingt et une marches. Au-delà, l'ascension devient

très pénible. Il faut donc éviter, à 'tout prix, un développement supérieur à ce chiffre de vingt et un. Par conséquent, si la hauteur de notre étage dépasse 3m,8o, pour diminuer l'étendue de notre volée nous aurons recours à un petit perron de trois à cinq marches, qui nous procurera un léger temps d'arrêt avant d'aborder notre grande volée, et diminuera d'autant sa longueur.

Tout ceci bien convenu", la cage de notre escalier va se trouver élégamment meublée par une courbe gracieuse, limitée extérieurement par une rampe en fer ou en bronze, et aboutissant à un robuste piédestal. Il ne faut pas craindre, en effet, de donner un peu de massiveté au départ de la rampe; l'ensemble de l'escalier y gagne en élégance et en sveltesse. On peut, au reste, rattacher ce départ à la structure générale de l'escalier et, dès lors, l'établir en marbre ou en pierre. Mais, si l'on préfère le bois ou la serrurerie, il ne faut pas manquer d'attribuer, à ce point d'arrêt, une solidité de bon aloi.

La rampe, au contraire, doit être légère. Nous l'avons choisie en bronze ou en fer, parce que les rampes en bois ne conviennent guère qu'à des escaliers d'apparence archaïque, et ne se prêtent à de beaux effets, que pour les volées droites. Quant à la rampe en pierre, son poids énorme nous interdit de l'employer pour un escalier suspendu. Notre rampe en métal peut, d'ailleurs, comporter une richesse considérable d'exécution. Intimement liée à la forme et aux proportions de la volée, c'est elle qui va donner son style, à l'ensemble de l'escalier et de la cage.

Si l'escalier affecte de belles dimensions et présente une allure ample et majestueuse, il nous faudra choisir une rampe d'aspect un peu solennel, riche et chargée de nobles lambrequins, dans le goût du style Louis XIV. Si les proportions de notre escalier sont modestes, si la forme de la cage est roide et compassée, une rampe plus simple, dans le goût de Louis XVI, fera mieux notre affaire, et sa richesse discrète s'accommodera davantage

i. Ces réflexions s'appliquent à toutes sortes d'escalier, même aux escaliers de service. Pour ceux-ci, en admettant que l'art leur demeure étranger, encore est-il inutile de les rendre à plaisir fatigants et difficiles.

avec les dimensions réduites du lieu. Enfin, si au contraire, la courbe de l'escalier est très accentuée, si la vis affecte un aspect contourné, c'est une rampe dans le genre Louis XV, qu'il nous faudra commander au serrurier et au ciseleur.

Les panneaux, qui, sur le mur d'appui, feront pendant a la rampe, devront s'inspirer du même style et, à moins de vouloir créer une disparate, le reste de la décoration devra suivre. Cette décoration sera de deux sortes : meublante pour le perron de départ et le palier d'arrivée, courante pour le reste. J'entends par là, que dans le vestibule et sur les paliers, nous pourrons disposer non seulement des sièges, des banquettes, une table, mais encore, si la place le comporte, des tableaux, des vases, alors que dans l'escalier proprement dit, ce genre de décoration serait déplacé. La volée, en effet, est, par son essence même, un lieu de passage et non de séjour. Il ne doit donc s'y trouver rien qui accroche nos regards, qui retienne notre esprit et nous arrête dans notre marche ascendante ou descendante.

Une tapisserie aux teintes assoupies, une étoffe brochée, une belle boiserie claire ou foncée, réchampie de tons plus ou moins vifs et d'un peu d'or, des marbres, des stucs, ou encore de belles moulures prises à même dans la pierre de taille, conviennent supérieurement à la parure d'un escalier, et peuvent fournir, suivant le cas, une décoration élégante et coquette ou noble et de grand caractère. Toutefois, pour l'emploi de ces divers éléments d'ornementation, il faudra nous guider sur la matière même dont est construit l'escalier proprement dit. Si les contremarches et les girons sont en bois, le mur devra être, de préférence, recouvert de boiseries et d'étoffes. Si les marches, au contraire, sont emmarbre ou en pierre, nous pourrons habiller la muraille de panneaux de stuc ou de marbre. Mais dans tous les cas, nous devrons nous garder de plaquer un matériel relativement très lourd, au-dessus d'un matériel d'une densité et d'un poids relativement faibles. Il importe, en effet, de ne commettre, sous aucun prétexte, ce contre-sens ridicule, que les peintres en bâtiment cultivent avec une ténacité peu commune, et qui consiste à faire régner, au-dessus d'un lambris en menuiserie,

d'énormes plaques de marbre, qui écraseraient la boiserie, si ces belles conceptions sortaient du domaine de la peinture.

Un autre élément de décoration qu'il est important de ne pas négliger, c est celui qui résulte des lumières. Les torchères, cariatides, girandoles, appliques, etc., le soir surtout, concourent singulièrement à égayer l'escalier et à l'embellir. Le choix de ces ornements, toutefois, demande beaucoup de précautions et de goût. Tous doivent être du style de l'ensemble, et se raccorder, comme époque, à la ferronnerie de la rampe. Quant aux cariatides, si le vestibule est très vaste, elle pourront atteindre la grandeur naturelle. Si, au contraire, le vestibule manque d'ampleur, on devra préférer comme portelumières, des vases, des gerbes de fleurs ou des enfants.

Le plafond, que nous avons gardé pour la fin, entre aussi parmi les éléments de décoration de tout bel escalier. 11 doit être, autant que possible, allégé par une série de moulures rétrécissant le sommet de la cage, et par une peinture imitant les nuages et le ciel, c'est-à-dire trouant la maçonnerie. En aucun cas, du reste, le plafond ne doit Fis- '96. avoir une apparence lourde et sombre.

Torchère d'escalier, en „ , <~ ..

bronze et marbre. ^n comprend, en effet, quelle contrainte exerce, sur l'esprit d'une personne qui monte, une masse pesante ainsi suspendue.

L'escalier que nous venons d'analyser et de décrire, est conçu en vue d'un hôtel particulier, de moyenne importance et de style moderne. Mais, s'il peut être regardé comme le type d'un bel escalier, ce n'est point à dire qu'il soit le seul modèle à suivre ?

Nous pourrions citer nombre d'hôtels de construction récente, celui de M. Cernuschi entre autres, où les proportions que nous avons indiquées se trouvent singulièrement dépassées, et où les

escaliers affectent des allures de palais. En outre, pour un hôtel bâti et meublé dans un style archaïque, ogival ou renaissance, notre escalier conviendrait mal. On devra choisir, pour ce genre d'hôtel, une autre disposition et un agencement différent. Ou bien, il faudra s'inspirer d'un de ces beaux escaliers qui sont l'honneur des châteaux et des palais de la Renaissance, ou bien on devra construire un escalier en bois à montées droites et à paliers successifs '.

Sa rampe s'appuyant sur une balustrade à jour, ses panneaux moulurés, qui couvrent la muraille, les tonalités discrètes du vieux bois, mêlées aux teintes adoucies des tapisseries anciennes ou aux brillants reflets des cuirs étampés, produisent une harmonie captivante, pleine de charme. Les avantages de ce genre d'escalier sont, en outre, assez nombreux. Tout d'abord, il tient moins déplace; les tapis s'y tendent mieux; les marches étant partout de largeur égale, on peut monter et descendre plusieurs à la fois; les volées sont plus courtes, et les paliers successifs représentant une suite de temps d'arrêt, peuvent recevoir cette parure de tableaux, de miroirs, de faïences, qu'au nom même du bon sens, nous avons sévèrement proscrite durant la montée. Pour l'amateur de curiosités, pour le possesseur d'objets d'art, il y a donc là une heureuse occasion d'exercer son goût d'arrangement, et de faire étalage de ses richesses.

Notre premier escalier était plus solennel, il sentait davantage la cérémonie, l'apparat, la réception. Celui-ci est plus aimable et surtout plus intime. Le premier doit plaire davantage a des cerveaux jeunes, amoureux du décor; le second satisfera mieux les intelligences délicates, revenues du pays des illusions, et qui trouvent, dans l'étude, leurs distractions et leurs plaisir-. Nous dirions volontiers que l'un parle plus aux yeux, et l'autre à l'esprit, si l'escalier n'était précisément le seul endroit du logis où ce dernier n'a que faire. Que le diable, en effet, vous préserve de «l'esprit de l'escalier».

i. II existe, du Musée de Cluny, un escalier de celle sorte et de peliles dimensions, qui fait juger des qualités décoratives de ces escaliers de forme primitive et d'apparence

ancienne.

l'antichambre et le parloir

Après l'escalier, c'est de l'antichambre qu'il faut nous occuper. — Nous avons dit qu'en maintes circonstances et surtout dans les hôtels particuliers , le vestibule se confondait parfois avec l'antichambre. A bien prendre, cette confusion devrait être encore plus intime , et l'antichambre ne devrait être qu'un lieu de passage. On sait quelle signification peu aimable a conservé la locution « faire antichambre », et l'on a, présente à l'esprit, la bruyante exclamation de Don Juan. — « Parbleu, coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre » '. En ces temps déjà lointains, l'antichambre était, sauf dans les demeures royales1, exclusivement réservée à la domesticité, et «propos d'antichambre » signifie encore de nos jours conversation de laquais.

Il a fallu la singulière étroitesse de nos appartements mo-

Fig. 197. Coin d'antichambre chez M. Leclanché.

1. Nous voyons à plusieurs reprises, Louis XV, et la Reine Marie Lekzinska dîner, soit aux Tuileries, soit à Versailles ou à Choisy, dans leurs antichambres. Dans ces palais, on désignait, sous ce nom, les salles d'attente, qui précédaient la chambre à coucher de la Reine ou du Roi. (Voir à ce sujet les Mémoires de Saint-Simon et ceux du duc de Luynes.)

dernes, pour dénaturer le service de cette pièce indispensable. Dans la plupart des maisons construites en ce siècle, elle est devenue un endroit où Ton séjourne. C'est là qu'on fait attendre les fournisseurs, les créanciers, les solliciteurs, les inconnus, contre-sens d'autant plus choquant, que l'égalité fait chaque jour dans nos mœurs de plus sensibles progrès.

Mieux inspirés que nous, les peuples qui ont conservé un respect et une vénération sans bornes pour leur intérieur, pour ce home, dont on ne connaît bien toute la valeur et toute l'importance que dans les pays du Nord, ont laissé au vestibule et a l'antichambre, leur véritable caractère. Ces deux pièces sont demeurées, chez eux, lieux de passage, et, dès qu'il faut attendre, ne fût-ce qu'une minute, on est introduit dans une pièce annexe qui porte le nom de salle d'attente ou de parloir1.

Puisque nous édifions une maison modèle, et que nous avons choisi un terrain de suffisante étendue pour loger convenablement tous nos services, nous ne nous priverons point d'un local si utile. Cette précaution, en effet, est d'autant plus sage, que la crainte de faire faire antichambre à des gens de mérite, nous porte très souvent à ouvrir notre salon ou notre cabinet, à des fâcheux fort difficiles ensuite à éconduire ; car une fois admis dans notre intérieur, les importuns ont sur nous plus de prise. En Angleterre, en Hollande, le maître de maison, averti qu'un inconnu le demande, se rend au parloir, et, après l'avoir vu et écouté, s'il le juge convenable, il ouvre au visiteur la porte de son intérieur, ou l'expédie rapidement et le congédie sans difficulté. C'est ainsi qu'il défend sa maison de toute intrusion fâcheuse. L'exemple est trop bon à suivre pour devoir être négligé.

Donc, nous aurons un parloir. Ce sera un réduit de moyenne grandeur, modestement décoré. — Une table au milieu de la pièce, avec quelques journaux, des repues et des livres, des

2. En Angleterre, le mot parlour, signifie également salle à manger et petit salon ; il demeure bien entendu, qu'il ne s'agit ici que de la petite pièce, située auprès de la porte d'entrée, petite pièce qu'on retrouve dans toutes les maisons hollandaises, où elle porte le nom de spreekkamer.

sièges symétriquement rangés le long des murs, une glace et quelques cadres; voilà, grosso modo, en quoi se résumera le mobilier de notre spreekkamer. Cette simplicité un peu rudimentaire nous est commandée, au reste, par la qualité incertaine des visiteurs, que doit recevoir notre salle d'attente. Le premier venu pouvant y trouver accès, tout déploiement de luxe, qui sentirait l'ostentation, deviendrait, par cela seul, d'un goût douteux. Il faut que l'inconnu pauvre, qui vient frapper à notre porte, ne soit pas gêné par un contraste trop marqué entre son dénuement et notre somptuosité. En outre, comment éconduire le solliciteur suspect, comment refuser, au milieu d'un luxueux appareil, au quémandeur dangereux, le secours qu'il vient réclamer de notre bienveillance ou de notre faiblesse ?

Si notre mobilier est simple, nos sièges, outre cela, devrontêtre uniformes. Cette uniformité nous est commandée par la qualité diverse des personnes, qui peuvent se rencontrer dans une commune attente. La bonne éducation étant marchandise rare en tout temps, le premier arrivé est, tout naturellement, disposé à s'emparer de la meilleure place, et médiocrement enclin à la céder à qui arrive après lui. Il est donc important d'éviter qu'une personne, digne de tous nos respects, se voie reléguée sur une petite chaise, alors qu'un maître faquin se carrera tout à son aise dans un large fauteuil.

Nous avons dit que les murailles seront garnies de quelques cadres. N'oublions pas que rien, de ce qui sent l'intimité, ne doit trouver accès dans notre parloir. On évitera donc d'y suspendre les portraits de parents ou d'amis. De belles gravures, de bonnes photographies convenablement espacées, occuperont pendant quelques instants les regards des visiteurs. Quant à la glace, indispensable pour leur permettre de constater l'état de leur toilette, et d'en réparer au besoin le désordre, elle pourra trouver place au-dessus de la cheminée.

On voit que, réduit à ce strict nécessaire, la décoration et le mobilier ne prêteront point matière à de fâcheuses observations. La simplicité y régnera en maîtresse ; toutefois, l'ensemble peut en être conçu avec goût. Bien que la pièce doive être largement

éclairée, — car il importe que le maître puisse dévisager d'un coup d'œil ceux qui ont recours à lui, — la tenture et les garnitures pourront être d'une tonalité foncée, ce qui ajoutera au caractère sévère, discret et réservé de la décoration générale. Le parquet ciré, ou recouvert d'un tapis sombre, une boiserie de un mètre, en chêne ou en noyer régnant tout autour de la pièce et la lambrissant de panneaux sobrement moulurés, un papier velouté uni, d'une teinte rouge grenat, vert ou marron, relevé par une bande de même couleur, mais plus foncée, feront ressortir les cadres tout en donnant, à l'enveloppe de notre parloir, une allure à la fois austère et distinguée.

Les chaises, en chêne ou en noyer, pourront affecter la forme Louis XIII, avec dossier carré, pieds renflés et croisillons. Le siège et le dos des chaises, en maroquin, en reps ou en velours frappé, sera assorti comme couleur à la bande encadrant la tapisserie, les rideaux seront de même nuance, en reps ou en velours. Quant à la table, l'ébéniste devra la faire de même style que les chaises, et on pourra la recouvrir d'un tapis oriental, ce qui donnera un peu de gaîté à la pièce. A la rigueur, même, cette dernière est de quelque étendue, en outre des livres et des journaux, dont nous avons déjà parlé, on placera au milieu de la table une coupe en faïence ou en cuivre repoussé avec des fleurs naturelles.

La garniture de cheminée, dont nous n'avons encore rien dit, devra, pour ne point ^ créer de disparate, se composer d'une de ces

petites pendules dites Fig. 198. Coin d'antichambre, hôtel de M. V. de

« religieuses, » et de deux candélabres en cuivre, à pieds renflés, ou de deux lampes simples, mais de bon goût. Point d'autres meubles. — Ainsi décorée, notre salle d'attente sera bien conforme au programme que nous nous sommes tracé. Elle aura ce genre de beauté, qui résulte de l'observation stricte des convenances, et nous rendra certainement d'inappréciables services.

Si notre parloir, par la nature même de l'emploi auquel nous le destinons, est forcément simple, discret et modeste, il n'en est pas de même de l'antichambre, dont nous allons nous occuper maintenant. Celle-ci est en quelque sorte l'avis au lecteur, l'avant-propos, l'avertissement qu'une main ingénieuse place en tête du livre, et qui prévient le lecteur des surprises qui lui sont réservées. Une antichambre bien comprise doit donc, comme toute bonne préface, avertir le visiteur de notre position sociale, l'informer de notre fortune, lui laisser entrevoir notre caractère, et, par conséquent, se proportionner comme décoration à notre degré de richesse et à la somptuosité de nos goûts. Vitruve a, sur ce sujet, émis quelques réflexions excellentes '. « Le style c'est l'homme » a dit de son côté Buffon ; et cet aphorisme peut s'étendre jusqu'au style de l'ameublement, qui doit toujours être en complète harmonie avec notre situation, notre tempérament et nos mœurs.

Suivant les circonstances, notre antichambre pourra revêtir une élégance aimable, analogue à celle de la Renaissance, la gravité sévère, qu'on retrouve dans l'époque Louis XIII, la somptuosité du siècle de Louis XIV, la fantaisie séduisante et rocailleuse du règne de Louis XV, ou la grâce discrète et délicate du style Louis XVI. Elle peut, en plus, être sobrement meublée et conçue dans une préoccupation unique, ou décorée à profusion d'objets de provenances diverses. Elle peut respirer l'ordre, la méthode et l'austérité ; elle peut au contraire donner raison au vers fameux de Boileau, et prouver, avec Y Art poétique, que « parfois un beau désordre est un effet de l'art ».

Mais, dans tous les cas, nous fuirons l'encombrement. Si rien,

i. Voir yitruvii Tollionis opéra, Lib. VI, cap. IV.

en effet, n'est déplacé dans une antichambre, si miroirs, tableaux, faïences, statuettes et même statues, vases, armes, tentures, bibelots, y peuvent figurer à condition d'être disposés avec goût, encore faut-il que la circulation y demeure toujours facile, et que la pièce n'abdique jamais son caractère primordial, qui est d'être un passage et non pas un lieu de séjour. Ceci bien compris, s'il nous fallait tracer un modèle, voici quelles seraient nos indications.

De belles boiseries, lambrissant la muraille et encadrant une tenture de cuir repoussé, gaufré, doré, peuvent constituer notre base décorative. De larges portes, sculptées en plein bois et enchâssées dans des chambranles renforcés de gracieux pilastres, le tout réchampi de quelques traits d'or, achèveront, notre cadre. Là dessus, nous distribuerons meubles et objets d'art, en telle quantité qu'il nous plaira. Pour leur assortiment, nous ne craindrons point les anachronismes, et nous nous montrerons franchement éclectiques.

A un joli banc, dans le goût de la Renaissance, orné de coussins brodés, ou recouverts en velours frappé, nous associerons de grands fauteuils de style Louis XIV, à large dossier, où nos domestiques pourront sommeiller à l'aise. Un canapé de même genre, sur lequel on peut laisser tomber pardessus, pelisses et manteaux, fera vis-à-vis à une table robuste aux pieds massifs et renflés. Une belle lanterne, en fer repoussé ou en bronze ciselé, descendant du plafond, viendra marquer le milieu de la pièce. Joignez à cela un solide portecanne, un miroir de Venise, quelques faïences, ou si l'on préfère, un ou deux tableaux d'honnête qualité, tout cela d'as-

Fig. 199. Portc-cannc en bois sculplc.

exécute par M. Lcgriel.

pect vaillant, énergique, robuste, car, ne l'oublions pas, nous sommes dans un lieu de circulation constante, où tout est soumis à des frottements, à des heurts, à des coups.

Enfin, nous pourrons encore garnir nos panneaux de quelques armes, mais en petit nombre, et nous les choisirons franchement archaïques, et assez hors d'usage pour qu'elles ne puissent constituer une menace pour nos visiteurs, ni leur faire naître l'idée subversive de les employer contre nous. En conséquence, nous éviterons avec soin les trophées de chasse. Quant aux bois de cerfs, de biches ou de daims, nous ne les admettrons sous aucun prétexte et à aucun prix ; car, non seulement leurs formes maigres et irrégulières sont peu décoratives, mais ils sentent toujours l'affectation. S'ils nous révèlent, en effet, les goûts cynégitiques du maître de la maison, en affichant trop ouvertement ses triomphes, ils dénoncent une fierté prétentieuse, alors que s'il est marié, les plaisants peuvent y découvrir un fâcheux pronostic.

Par contre, nous pourrons, si le cœur nous en dit, agrémenter notre antichambre de quelques-uns de ces grotesques en bois sculpté et peint, si fort à la mode au siècle dernier, courriers, sauvages, singes grimaçants et contorsionnés, qui peuvent, au choix du maître, servir de porte-canne ou de porte-carte. Un beau bassin en cuivre repoussé, posé sur notre large table, pourra pareillement servir à ce dernier usage, et jettera, par ses reflets, une note gaie, tranchant joyeusement sur les teintes sombres de la boiserie. Ajoutons encore quelques corbeilles de fleurs, un épais tapis de Smyrne recouvrant le milieu de notre pièce, pour assourdir le bruit des allées et venues, et un petit réduit ménagé sur l'une des faces latérales, pour servir de vestiaire, et fournir un discret asile aux vêtements. Ainsi conçue, décorée et meublée, notre antichambre, riche sans être trop prétentieuse, luxueuse sans ostentation, ne peut manquer de prévenir en notre faveur l'étranger ou l'inconnu, qui, pour la première fois, nous fait visite.

pect vaillant, énergique, robuste, car, ne l'oublions p** «v«jï sommes dun-, un lieu de circulation constante, où toui tii soumi» à de» frottecrwnts, à des heurts, à des coups.

Entïa. nous j> urrons encore garnir nos panneaux de quelques urm«k, nais en Jfctit nombre, et nous les choisirons franche* ■■' as: ■. hors d'usage pour qu'elles #e puissent

u>utucj »,.>.- menace pour nos visiteurs, ni leur faire naître J >d«e subversive de les employer contre nous. En conséquence, nous éviterons avec soin les trophées de chasse. Quant aux bois de cerîs, de biches ou de daims, nous ne les admettrons sous aucun prétexte et à aucun prix ; car, non seulement leurs former maigres et irrégulières sont peu décoratives, mais ils sentent toujours l'affectation. S'ils nous révèlent, en effet, les goûts cynégitiques du maître de la maison, en affichant trop ouvertement ses triomphes, ils dénoncent une fierté prétentieuse, alors que s'il est marié, les plaisants peuvent y découvrir un fâcheux pronostic.

Par contre, nous pourrons, si le cœur nous en dit, agrémenter notre antichambre de quciquex*un< d* ces grotesques en bois sculpté il peint, si fort à la mode au siècle dernier, courriers, wavages. «jrjigtâfr grimaçants et contorsionnés, qui peuvent au choix, du maHrc, .servir de porte-canne ou de porte-carte. Un beau bassin en cuivre repoussé, posé- sur notre large table, pourra pareillement servir à ce dernier usage, et jettera, par ses reflets, une note gaie, tranchant joyeusement . sur les teinte* sombres de la boiserie. Ajoutons encore quelques corbeilles Ma fleurs, un épais tapis de Smyrne recouvrant le milieu de r*AÊt, pièce, pour assourdir le bruit des allées et venues, et ua petit réduit ménagé sur Tune des faces latérales, pour servit de ves-

prétentieuse, luxueuse sans ostentation, ne peut manquer de prévenir en notre faveur l'étranger ou l'inconnu, qui, pour la

Fig. 200. Les coussins sont pour les marmots, les tabourets pour les enfants, les chaises pour les jeunes gens, le canapé pour les amis, le pouf pour les intimes, et le fauteuil pour la personne qu'on vénère.

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