II. LE PETIT SALON
Réduit plus intime, consacré non plus aux réceptions d'apparat, mais aux réunions familières, à ce discret comité que composent les parents et les amis d'élite, le petit salon doit se distinguer de son grand frère, par des proportions plus modestes, par une ornementation moins pompeuse, par un mobilier plus confortable et un aspect plus dégagé. Sa physionomie doit être, en outre, plus franchement moderne. Lieu de constant séjour, il est de son devoir de se mettre à l'unisson de ceux qui passent, entre ses murailles, une bonne part de leur vie. On doit y percevoir le reflet de nos préférences, l'empreinte de nos préoccupations dominantes, l'indice certain de notre goût.
Cette modernité, toutefois, peut ne point résulter de formes essentiellement nouvelles. Elle peut trouver son expression dans un éclectisme ingénieux, rassemblant en un étroit espace mille objets divers; dans l'assortiment, le groupement de ces divers objets, et dans les contrastes plus ou moins inattendus, mais toujours artistiques, créés par leur réunion. Autant nous avons mis de soin à proscrire du grand salon, tout ce qui ressemblait à du désordre, autant nous pouvons ici donner libre cours à notre fantaisie.
Sans toutefois présenter de fouillis, notre petit salon offrira donc un gracieux assemblage de jolis meubles d'époques différentes et de styles variés. Il pourra renfermer quelqu'un de ces cabinets italiens chargés de peintures, ou marquetés d'ivoire, quelqu'un de ces stipi, ou cabinets gemmés, relevés de colonnes ggftiv wntffM et de cabochons en pierres dures,
ou encore une de ces fines crédences en noyer sculpté, si chères à Catherine de Médicis et à son entourage. La présence de la maîtresse de maison s'y révélera, de son côté, par ces petits chefs-d'œuvre d'ébénisterie, corbeilles, tables à ouvrage, bureaux étroits, guéridons, etc., gracieusement nommés : « meubles à la reine ».
Ajoutez à cela les consoles, les tables volantes , les encoignures laquées, les étagères, les vitrines doublées de velours ou de peluche, dans lesquelles les émaux, les ivoires fouillés, les argenteries délicates, les nielles, les petits bois sculptés trouvent un asile coquet et un confortable refuge. Je passe sous silence toute cette cohorte de délicieux bijoux, si chers à nos fringants ancêtres, montres, étuis, bonbonnières, tabatières et drageoirs chargés de miniatures, enrichis de brillants, innombrables fantaisies, qui donneraient à cette énumération les proportions et les allures d'un catalogue.
Qu'on ne s'y trompe point, toutefois; il ne suffit pas d'entasser bibelot sur bibelot, ni de placer côte à côte, des objets d'une indiscutable valeur, et comme art et comme prix, pour obtenir un groupement harmonieux. C'est même là le point
Fu
206. Petite vitrine en marqueterie et bronze doré, exécutée par M. Lippmann.
délicat, où se manifeste, d'une façon spéciale, le goût du maître ou de la maîtresse du logis. C'est par la manière dont ces mille riens, si précieux, sont choisis et disposés que le petit salon revêt un cachet personnel.
Si, plus que partout ailleurs, l'éclectisme est ici de règle, cependant, cet éclectisme que nous prônons ne consiste point — il ne faut pas craindre de le redire — à entasser, dans
Fig. 207. Table à ouvrage, ornée de bronzes cisèles et dores, époque Louis XVI.
(Mobilier national.)
un même lieu, une multitude de choses diverses, rassemblées sans méthode, rapprochées au « petit bonheur ». Une orfèvrerie de Germain, un bronze de Caffieri, une rustique figuline de Bernard Palissy, une terre cuite de Clodion, un plat de Gubio, une pâte tendre de Sèvres, une statuette de Tanagra, un émail de Jean Ier Penicaud, tous ces objets pris isolément sont choses admirables ; mais, rapprochés imprudemment, ils peuvent se nuire, au point d'amoindrir, d'atténuer, de paralyser leurs beautés respectives, et de faire un désastreux effet. L'art, en ces matières, consiste à combiner ces précieux éléments, de façon
à ce que notre œil soit captivé, notre esprit satisfait, et à ce que les gens sévères et délicats ne trouvent rien à reprendre aux anachronismes, dont il faut se rendre coupable.
Nous avons dit également que notre petit salon pouvait chercher sa parure principale, et trouver sa note intime et légèrement familière, dans l'introduction d'un certain nombre de meubles nouveaux. Gardons-nous, toutefois, d'ouvrir ses portes aux gros meubles, dont le caractère d'utilité domestique s'étale avec trop d'évidence. Point de commodes, point de bahuts robustes, ni de buffets à un ou deux corps. Aucune armoire, aucun meuble un peu haut ne doit être toléré, s'il a des portes pleines. — Pour que notre petit salon conserve intact son caractère de pièce de réception, il importe que rien de caché ni de fermé ne vienne faire soupçonner, à nos hôtes, qu'on a pour eux quelque secret. Aux encoignures mêmes, et aux petits buffets, il est de bon goût de laisser la clé sur la serrure.
Ceci convenu, voyons un peu par quels liens notre petit salon se rattache au reste de notre appartement. Tout d'abord, nous pouvons le supposer absolument indépendant. Il constitue alors une pièce à part, ayant sa destination spéciale, ne relevant d'aucune autre. Dans ce premier cas, notre fantaisie peut se donner libre cours et vagabonder à sa guise.
La décoration, l'ornementation, le mobilier de la pièce se trouvant livrés complètement à notre choix, si c'est plus spécialement l'hiver, que nous habitons notre petit salon, nous pouvons en faire une sorte de nid chaud et douillet, garni de moelleux tapis, tendu de damas épais ou de «verdures flamandes ». S'il doit nous recevoir en d'autres saisons, nous pouvons, à l'aide dune tenture de satin, de brocatelle, ou plus simplement de cretonne ou de perse, lui donner un aspect printanier. On pourra encore le concevoir lambrissé de belles boiseries colorées en des tons moyens, — ni trop clairs, ils seraient indiscrets, ni trop sombres, ils porteraient à la mélancolie, — ou même simplement garni de papier d'un ton chaud, et d'un dessin ramagé, à la fois élégant et sobre.
Reste maintenant à fixer l'esprit général dans lequel doit être
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