‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 125 sur 155 · III. LA SALLE A MANGER · texte numérisé non relu

III. LA SALLE A MANGER

Qui dit « Table » prononce un grand mot. C'est de tout le mobilier celui qui contient le plus en ses cinq lettres, celui dont le son est le plus doux à l'oreille, et parle le plus clairement à l'esprit. Il réveille en nous, une quantité de souvenirs agréables et gourmands; il personnifie, dans la langue, une foule de sensations charmantes, légèrement coupables, mais qu'on peut confesser, toutefois, sans embarras et sans honte.

C'est que, — gourmandise et même gastronomie à part, — l'histoire de la table est intimement liée aux idées de patrie, d'hospitalité, de sociabilité et de douce intimité. La table est, dans la vie, le trait-d'union par excellence. Elle est en quelque sorte le refuge, le port béni, où l'on vient, dans l'abandon d'une conversation aimable, se délasser des fatigues du dehors. Elle est l'autel, où journellement on sacrifie aux joies pures de la famille et de l'amitié. Elle constitue, enfin, le lien le plus sûr pour retenir autour d'un même foyer, ceux que leurs intérêts ou leurs convenances tendraient à entraîner au dehors '.

i. Mmo la marquise du Deffand, savait si bien cela, que, devenue aveugle et sentant les atteintes de l'âge, elle fit comparaître devant elle son cuisinier, et lui dit, qu'elle avait besoin

Voilà pourquoi un grand nombre de philosophes anciens, Platon, Plutarque, Lucilius, ont rattaché une quantité de dits agréables, de propos ingénieux, au repas pris en commun. Ajoutez à cela que l'origine de la table se perd dans la nuit des temps. Les Egyptiens (leurs peintures le prouvent) en faisaient usage pour leurs repas. Chez les Grecs et les Romains, elle apparaît dès l'antiquité la plus haute. A toutes les époques, elle fut l'objet d'un soin spécial et d'une vénération avouée. En tous temps, les plus grands personnages lui prodiguèrent leur attention. Quelques-uns, comme Lucullus, Hortensius, Apicius, lui durent leur célébrité ; Antoine récompensa son cuisinier en lui donnant une ville; Lucius Vérus n'hésita pas à dépenser plusieurs millions pour un seul repas ; et Caton, le farouche Caton, faisait administrer les étrivières à son chef de cuisine, pour un ragoût incorrect ou un rôti manqué.

L'histoire moderne, de son côté, n'est pas moins instructive. Les tables des Mazarin, des Fouquct, des Condé marquent leur place dans les fastes de la gastronomie nationale. Pendant les dix-neuf années de son règne, — c'est le mot dont elle-même aimait à se servir — Mme de Pompadour dépensa pour sa bouche, la bagatelle de 3 millions 504,800 livres1. Le prince de Conti, en 1750, recevant Louis XV à sa petite maison de Saint- Ouen, déboursa pour le souper royal, une somme ronde de deux cent mille livres2. Samuel Bernard, en payait annuellement cent cinquante mille pour sa table 3, et celle de M. d'Aguesseau, ne lui coûtait pas moins de quatre-vingt mille francs En 1720, quand le parlement fut exilé à Pontoise, on vit un simple conseiller, M. Rouillé de Meslay, olfrir au premier président

de plus de monde que jamais, et que, par conséquent, il eût ù soigner la cherc de la maison. « Ses soupers, dit à ce propos, un de ses contemporains (Bachaumont, tome XVI, page 6), furent encore plus exquis et plus nombreux que de coutume, et c'est ainsi que cette femme spirituelle put atteindre à son dernier jour, sans connaître la solitude et le délaissement ».

1. Tielevé des dépenses de de 'Pompadour, etc., manuscrit aux archives de S.-et-O., publié avec notes, par M. Le Roi, bibliothécaire de Versailles.

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