Tallemant des Réaux, Historiettes, tome VI, page
2. « Estant venus au quartier de Mmc Icéosine... nous vismes une fort longue table, couverte d'une nappe, mignonnement damassée... Cette nappe avoit été ployée de telle façon, qu'elle ressembloit fort bien à quelque rivière ondoyante, qu'un petit vent fait doucement souslever. Les assiettes estoient rangées tout ù l'entour, et chacune avoit son pain chappelé, couvert de serviettes desguisées en plusieurs sortes de fruits et d'oiseaux ». Le Philaret divisé en deux parties, etc., Arras, 161 1, page 52.
Planche XL.
Papier pour salle a manger (imitant le cuir doré et repoussé, exécuté par M. Desfossé)
singulièrement embarrassés par l'absence de fourchettes. La fourchette, en effet, est, sinon d'invention, du moins d'habitude récente. Edouard icr d'Angleterre fut, dit-on, le premier qui en posséda une. La reine Clémence de Hongrie et Jeanne d'Evreux étaient aussi mal fournies. Pierre Galveston, favori de Edouard II, en eut trois, Charlotte d'Albray, deux, et notre roi Charles V alla jusqu'à la demi-douzaine. Peut-être est-ce à cette particularité qu'il dut le nom de sage, dont la gratifié l'histoire! Gardons-nous toutefois de professer à son endroit une admira-
Fig. 215 à 217. Fourchettes du xvi° cl du xvii* siècle (Musée du Louvre).
tion trop enthousiaste. Si nous interrogeons M. de Lasteyrie, il nous apprendra que ces fameuses fourchettes servaient à faire des rôties, à piquer des fraises. Semblables aux héros d'Homère, les plus grands seigneurs du Moyen Age et de la Renaissance mangeaient avec leurs doigts. Ce fut seulement, tout à la fin du xvie siècle, qu'à la cour de France, on renonça à ces malpropres habitudes. Encore, l'apparition des fourchettes, sur la table royale, ne manqua-t-elle point de provoquer un véritable scandale. Les philosophes enflèrent la voix, les puritains se voilèrent la face, les pamphlétaires flétrirent ce raffinement coupable 1 ; et il faut croire que ces prédications portèrent en partie leurs fruits, car Louis XIV lui-même, dédaignait les fourchettes, et n'en faisait que rarement usage. Eh quoi, direz-
1. Les pamphlétaires du temps reprochaient au roi et à sa cour, l'emploi des fourchettes comme un des plus condamnables excès. Un de ces libelles intitulé : l'Ile des Hermaphrodites nous dit: « On servoit de la salade dans de grands plats csmaillés qui estoient tout faicts par petites niches, les convives la prenoient avec des fourchettes; car il est défendu en ce pays-là de toucher la viande avec les mains, aimant mieux que ce petit instrument fourchu touche leur bouche que leurs doigts ». 11 faut bien l'avouer, en effet, que c'était là l'indice d'une singulière dépravation.
< vous, un pareil roi, et dans une pareille cour! Si le superbe monarque s'était borné à cet oubli, il n'eut été que médiocrement coupable, mais en dépit de sa majesté et de sa sereine grandeur, il faut bien reconnaître qu'il manquait absolument de tenue et même de propreté
Soyons donc modernes, puisqu'aussi bien nous y sommes condamnés par nos usages les plus intimes et les nécessités de notre existence. Que cet éclectisme aimable, dont nous nous sommes faits les apôtres, nous autorise à quelques incursions dans le passé; — fort bien. Mais ne tentons point de reconstituer, avec une fidélité dangereuse, une salle à manger archaïque, où le défaut de convenance serait d'autant plus sensible, qu'un soin plus grand aura présidé à notre restitution. N'oublions pas, en outre, que les règles générales dont nous avons reconnu ailleurs l'excellence, sont également applicables ici. Souvenonsnous que cette pièce doit être surtout gaie, et par conséquent claire dans toutes ses parties. Evitons de l'encombrer de vieux meubles, dont l'es ténébreux profils augmentent la masse des ombres; et n'ajoutons point, par des sombres tentures, à la faute des architectes qui relèguent, le plus souvent, la salle à manger dans la partie la moins éclairée de toute la maison.
Surtout pénétrons-nous de cette vérité, que la salle à manger est un lieu de séjour, mais de séjour spécial, limité à un acte, dont la nature et la durée sont prévues. Comprenons bien que, pendant toute la durée de cet acte, l'attention doit se concentrer sur la table et non ailleurs. Gardons-nous donc d'accrocher aux murailles, ou d'étaler sur des dressoirs une profusion d'objets divers, sollicitant à tout instant l'attention de nos convives, et leur causant de fâcheuses distractions. Que les quelques faïences, les armes, les tableaux, qui occupent nos panneaux, se relient aux lignes générales de la décoration ;
i. Pour taquiner Mmc de Montespan et Mme de Thianges qui, a toutes deux étoient fort propres pour le manger, le roi prenoit plaisir à leur faire mettre des cheveux dans du beurre et dans des tourtes, et à leur faire des vilainies pareilles. Elles se meltoient à crier, à vomir, et lui à rire de tout son cœur. Mm» de Thianges vouloit s'en aller, chantoit pouille au roi sans mesure, et quelquefois à travers la table faisoit mine de lui jeter ces saletés au nez ». (Saint-Simon, tome VI, page 88.
qu'ils se fondent en elle, et s y absorbent; qu'ils ne viennent jamais, par leur éclat intempestif, s'imposer à l'esprit des invités, et leur faire oublier le but de la réunion ainsi que sa raison d'être. Que les tableaux, tout en demeurant de haute qualité, soient toujours d'un sujet simple et facile à comprendre; les paysages, les natures mortes, sont des spécialités qui conviennent le mieux à la salle à manger; évitons, surtout, qu'une
Fig. 3i 8. Servante en bois de placage, ornée de bronzes dorés.
composition énigmatique se dresse, comme un point d'interrogation fatal, devant un honnête homme qui dîne.
Maintenant, cette régie essentielle, que nous nous sommes imposée, de créer une sorte d'unité dans notre installation, en faisant découler l'ameublement et la décoration de chacune de nos pièces, d'un meuble de style ou d'un meuble type, dont l'importance prime celle des autres, — cette règle nous amène à chercher quelle forme doit avoir notre table puisque c'est d'elle que le reste dépend. Doit-elle être carrée, comme le style Henri II le réclame? Doit-elle être ovale ou ronde, au contraire, comme c'est l'usage en notre temps? La table carrée, avec son haut et son bas bout, présente bien des inconvénients; elle est, de plus, peu plastique et fort incommode dès qu'on
est un peu nombreux. La table ovale n'offre aucun de ces ennuis. Elle est élastique et peut, avec un jeu de rallonges, s'augmenter ou se rétrécir à volonté. En outre, elle évite les « angles morts » toujours disgracieux, et gênants à cause des pieds de la table ; elle épargne des enchevêtrements de couverts et de jambes, peu conformes aux bienséances, et souvent ennuyeux; chaque convive possède, grâce à elle, des voisins immédiats et des vis-à-vis directs ; enfin elle rend moins sensible l'inégalité des places, elle adoucit la progression hiérarchique, qui conduit des sièges d'honneur, à ceux des invités de moindre situation.
Il est encore à remarquer, que l'introduction chez nous de la table circulaire, coïncide avec l'avènement de ces mœurs sociables, aimables, de cette cordialité, que le xvne siècle a généralisées en France. On renonça à la table carrée lorsqu'on commença à placer ses invités sur des chaises ou sur des escabeaux, et non plus sur de longs bancs incommodes et droits1. Le Cardinal de Richelieu avait une table ronde pour ses officiers2 ; le Cardinal de Mazarin également, et les tables à manger du roi, à Versailles, étaient de même forme3.
Nous voilà donc, une fois de plus, ramenés à ces deux derniers siècles, qui nous ont déjà — non pas pour des copies serviles, nous avons établi qu'il ne faut rien copier servilement, mais en tant qu'inspiration — fourni des motifs précieux. L'ensemble de notre habitation y gagnera certainement, car nous éviterons ainsi ces brusques transitions, qui nous projettent brutalement d'un siècle dans un autre, et nous font franchir, en moins d'une seconde, un espace de deux cents ans. De son côté, la pièce dont nous nous occupons, n'y perdra rien ; car, comme matériel et comme lignes, les deux derniers siècles nous fournissent tout ce que nous pouvons désirer. Le xvne et le xvme siècle sont, en effet, l'époque de ces beaux lambris, sévères et un peu
1. L'inventaire de Gabrielle d'Estrées, mentionne encore à la salle à manger : une longue table, un buffet, deux longues formes (banquettes), et une forme plus petite; tandis que celui de Mazarin mentionne, outre la table, huit fauteuils et trente-deux escabeaux en bois noir à filet d'or, garnis de damas à clous dorés. Voilà pourquoi la table de la belle Gabrielle était carrée, alors que celle de Mazarin était ronde.