‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 130 sur 155 · I. LA CHAMBRE A COUCHER · texte numérisé non relu

I. LA CHAMBRE A COUCHER

Nous voici parvenus aux pièces de notre logis les plus spécialement consacrées à l'habitation. Avec elles, notre étude doit revêtir un nouveau caractère. Jusqu'à présent — tout en nous efforçant de composer un intérieur correct, agréable, portant, dans une large mesure, le cachet de notre personne, l'empreinte de nos goûts — nous avions encore à tenir un large compte de certaines convenances qui ne nous étaient pas uniquement personnelles, et surtout de l'agrément de ceux qui sont assez aimables pour venir nous visiter. La politesse exigeait ce sacrifice, comme elle exige de notre personne, une certaine toilette et certains soins. Ici, nous rentrons plus intimement chez nous, dans la partie de l'habitation qui ne relève que de nousmêmes. Là, n'ayant plus à compter qu'avec nos besoins, nos plaisirs et nos caprices, nous pouvons donner plus libre cours à notre fantaisie, et suivre sans restriction la pente de nos goûts.

Cabinet de travail, bibliothèque, boudoir, chambre de bain, cabinet de toilette et chambre à coucher, sont des pièces où nous ne laissons pénétrer que nos domestiques et nos amis. Elles peuvent donc, dans leur mobilier et leur ajustement, s'imprégner absolument de nos idées et de nos sentiments. L'hygiène, en outre, doit tenir plus de place dans nos préoccupations. Il est clair qu'un endroit, où l'on ne fait que passer, exerce sur notre organisme général, moins d'influence qu'une pièce où l'on séjourne. Il faut également considérer que, dans la chambre à coucher, nous demeurons enfermés de huit à dix heures de

suite, sans que l'air en soit renouvelé. En cas de maladie, les heures peuvent se changer en journées et les journées en semaines. Il importe donc, tout d'abord, de faire en sorte que la masse d'air y soit suffisante pour une consommation aussi prolongée, et que rien ensuite ne vienne la vicier et la corrompre. Ce sont là des préoccupations nouvelles, qui s'imposent et qu'il n'est pas permis de négliger.

Il s'est trouvé, dans ces temps derniers, une école de médecins qui, s'occupant uniquement des droits de l'hygiène, en ont poussé le respect jusqu'aux plus ridicules excès. Suivant ces intransigeants, une chambre à coucher doit être absolument nue, sans tenture, sans papier, avec des murs blanchis à la chaux et un parquet peint à l'huile, verni, et lavé à grande eau, au moins une fois par semaine. Le lit, pour ces docteurs, se réduit à une simple couchette, faite en métal, dépourvue de rideaux, et n'ayant comme garniture qu'un sommier surmonté d'un matelas de crin. Comme mobilier, à peine s'ils admettent un vase ou deux — les plus indispensables — une table, une chaise, et voilà tout. Pourquoi cette nudité ? Par crainte des miasmes. Point de corniches au plafond, ils pourraient s'y loger ; point de saillies aux portes, ils s'y déposeraient peut-être. Il s'est même trouvé un homme d'esprit et de talent pour défendre aux domestiques d'épousseter les meubles, de peur que leur plumeau perturbateur ne vienne à projeter, dans la circulation, des résidus délétères et des poussières miasmatiques.

Eh bonnes gens, calmez, s'il vous plaît, ce généreux emportement! Excès en tout est un défaut, même excès de logique. Si l'homme était encore à l'état primitif, et ne considérait, en ce monde, que son corps, cette chère guenille, peut-être pourrait-on vous prêter une oreille attentive. Mais l'esprit que devient-il, dans votre système ? Mais ce spectacle aimable, attachant, auquel concourt notre mobilier, et qui influe si directement sur la marche de nos idées, qu'en faites-vous ? Mais cet attrait, qui doit faire naître en nous, l'amour du logis, et nous inspirer le goût d'y demeurer, qu'en reste-t-il au milieu de cette nudité désolante ?

Encore n'est-il pas bien prouvé que cette chambre, telle que vous la rêvez, soit aussi hygiénique qu'elle paraît tout d'abord. Buchan a dit avec infiniment de raison. « Les rhumes tuent plus de monde que la peste ». Or un petit lit, isolé dans une grande chambre, sans rien qui le protège des courants d'air, ni du refroidissement de la nuit, pourrait bien devenir un foyer de rhumes. Pour ma part, rien qu'a la pensée de cette chambre glaciale, je me sens tout transi.

Le rhume à son aspect se change en pleurésie.

Donc point d'excès, faisons à l'hygiène de larges concessions. Exigeons, avant tout, que notre chambre à coucher soit de dimensions suffisantes pour y pouvoir vivre, et respirer à l'aise. Sacrifions les tentures de laine. Point de vieilles tapisseries, à cause de la facilité dont elles s'imprègnent des miasmes et des odeurs. Remplaçons, pour la même cause, les tapis de laine par des fourrures, plus douces au pied, et qui se peuvent enlever, secouer et battre. Ne laissons à notre lit que les points de contact indispensables avec la muraille. Choisissons-le en bois, mais simple, sans sculptures trop accusées qui deviennent des nids à poussière et sans aspérités, qui peuvent nous blesser, nous égratigner, ou même qui présentent au toucher un contact désagréable. Comme rideaux, continuons de proscrire la laine, et réservons nos préférences pour le coton, le fil et la soie. Garnissons nos murs de boiseries, de peintures ou de papier peint, et, pour ce dernier, évitons même, dernière concession, les papiers veloutés, quoique nous sachions, depuis longtemps, que les procédés de teinture en usage dans leur fabrication, ont perdu tout caractère toxique, et banni toute idée de danger. Tenons, en outre, la main à ce que la propreté la plus méticuleuse règne dans notre chambre, à ce que les rideaux soient battus au moins une fois par mois, et le dessus des hauts meubles et des cadres essuyé deux fois par semaine. Mettons surtout en pratique la recommandation du Ménagicr de Paris. « Gardez en yver qu'il ayt bon feu et sans fumée... et en esté gardez que en vostre chambre ni en vostre lit n'ayt

nulles puces... » 1 Et après cela, si MM. les hygiénistes ne sont pas contents, eh bien ! qu'ils aillent chercher ailleurs des gens qui les contentent.

Bien résolus à ne point faire d'autres concessions, étudions maintenant l'agencement général de notre chambre. Le premier point, avons-nous dit, est qu'elle soit assez vaste pour qu'on y puisse vivre et respirer à l'aise. Chaque être humain, écrivent les physiologistes, consomme par heure, au repos et à jeun, et par une température de quinze degrés environ, 26 litres 1/2 d'oxygène. La consommation pendant le travail de la digestion s'élève jusqu'à 37 litres 689 par heure. L'oxygène n'entrant dans la composition de l'air que pour à peu près un quart, c'est donc en moyenne de 100 à 125 litres d'air pur qu'il nous faut, par chaque heure, pour alimenter nos poumons.

Cette quantité , au premier abord , n'a rien que de fort modeste ; avec 2 mètres cubes, il semble qu'on puisse suffire à la provision d'une nuit. Mais quand on approfondit le problème, les choses changent d'aspect. Pour que le jeu de la respiration ne soit ni troublé ni gêné, il faut que l'air par nous absorbé, continue d'être à peu près pur, c'est-à-dire que les i,5oo litres qu'une paire de poumons vicie en douze heures, se trouvent noyés dans une telle masse d'air ambiant, que la composition de cette masse n'en soit pas sensiblement altérée.

Voilà pourquoi une chambre d'une certaine étendue est indispensable, non pas qu'il soit nécessaire de la tailler sur le patron de la chambre du roi au Louvre, ou sur celle que l'archevêque de Rouen possédait à Gaillon, et qui mesurait 20 pieds de long sur 17 de large 2. Non, de 3o à 40 mètres cubes suffisent pour une seule personne, et ces chiffres n'ont rien de particulièrement excessif. Une chambre de trois mètres de long, sur quatre de large et trois de haut, fournit à peu près le cube exigible ; or, ces dimensions sont celles usitées dans beaucoup de maisons de Paris.

1. Voir le Mènagier de Taris, manuscrit du xve siècle, réimprimé en 1857 parla Société des Bibliophiles français.

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