De Luynes, Mémoires, tome VII, page
Il demeure bien entendu, que la chambre dont nous nous occupons n'est destinée qu'à une seule personne. Pour deux, on doit presque doubler ses proportions. — Mais alors môme qu'on habite seul, quelque jeune et vaillant qu'on soit, on peut tomber malade, et dès lors il faut prévoir la présence, à son chevet, d'une garde qui consomme, elle aussi, de l'oxygène. En outre, s'il nous plait de lire, de tenir un flambeau, une lampe,
Fig. 221. Bureau de chambre à coucher, en bois laque, exécute par MM. Lippmann.
une veilleuse allumée, il ne faut pas que la combustion, produite par cette lampe ou cette veilleuse, s'opère aux dépens de nos poumons, et limite plus que de raison la quantité dair respirable. Voilà pourquoi, dans notre logis modèle, nous ne craindrons pas d'attribuer à la chambre à coucher, quelques mètres cubes de plus.
Ce premier desideratum obtenu, la seconde chose à laquelle il nous faut prendre garde, c'est la bonne aération de notre chambre. Une des plaies des habitations modernes consiste dans ce que les médecins appellent Yair confiné. On nomme ainsi les
couches d'air qui, se trouvant en dehors de toute circulation et de tout courant, s'immobilisent dans un coin, et finissent par y entretenir une sorte de malaria locale. L'action, sur l'économie, de cet air confiné, est tellement délétère, que les praticiens n'hésitent pas à lui attribuer l'anémie générale qui s'empare si souvent des paysans malades, dès qu'une indisposition sérieuse les empêche de sortir de leurs chaumières. La crainte de payer l'impôt des portes et fenêtres transforme, en effet, leurs maisons, en tanières qui deviennent rapidement des foyers d'empoisonnement.
Evitons avec soin ces fâcheux errements. Que nos portes et nos fenêtres ouvrent en haut jusqu'à la corniche ; qu'elles soient larges et disposées de telle façon qu'on puisse, quand la chambre cesse momentanément d'être habitée, y établir d'abondants courants d'air. Que la cheminée, de son côté, ne soit, même en été, jamais absolument close; qu'elle fasse un continuel appel d'air, et, pour alimenter cet appel, évitons soigneusement de garnir de bourrelets, la partie supérieure de nos portes. De cette façon, l'air entrant par en haut, et redescendant doucement à mesure qu'il se refroidit, se trouvera en continuel mouvement; il entretiendra, dans notre appartement, une série de déplacements rotatoires, qui, opérant un mélange constant d'air nouveau avec l'air ancien, maintiendront celui-ci dans un état de pureté suffisante.
La bonne aération de notre pièce assurée, il importe maintenant de disposer notre lit, conformément aux prescriptions de Thygiène. « Ce n'est que depuis que les appartements ont été tracés sur des plans exigus, que pour gagner de l'espace, l'on a placé les lits dans les angles des chambres à coucher, ou l'un des grands côtés contre la muraille », écrit Viollet le Duc. Nous qui n'avons pas à compter avec l'espace, laissons à notre lit, comme nous en avons pris rengagement, le moins de contact possible avec le mur.
Donc, point de ces alcôves que Mme de Rambouillet eut la mauvaise inspiration d'emprunter à l'Espagne, pour les introduire en notre pays, et que le bon sens et le bon goût avaient
déjà condamnés dès le siècle dernier'. — Point d'encoignure non plus. Installons notre lit au milieu du panneau, la tête seulement approchant du mur, disposition intelligente qui permet aux domestiques de faire le lit sans avoir à le mouvoir, qui donne, à celui qui doit l'occuper, la facilité de pouvoir l'aborder à droite et à gauche, suivant son désir, et, lorsqu'on fait lit à deux, d'en pouvoir descendre, sans gêner la personne avec qui Ton couche.
Mais le choix du panneau sur lequel notre lit doit s'appuyer n'est pas indifférent. Il nous faut éviter soigneusement jusqu'à la possibilité d'un courant d'air passant directement sur nous, pendant notre sommeil. En conséquence, que jamais notre lit ne soit placé entre une fenêtre et une porte, jamais entre deux portes non plus. Refroidissements, bronchites, rhumatismes, maladies d'yeux pourraient fondre sur le dormeur avec une navrante abondance.
Au siècle dernier, c'était la coutume de disposer le lit au fond de la chambre, les pieds tournés vers les fenêtres, et comme les grandes portes, placées dans le voisinage des croisées, se faisaient vis-à-vis, il n'y avait, de cette façon, aucun courant d'air à craindre. Nous respecterons, si vous le voulez bien, cette disposition dont on peut encore voir les bons effets dans les grands hôtels du faubourg Saint-Germain, ainsi qu'à l'hôtel Soubise, au Palais-Royal, etc. Elle n'a rien d'illogique, et, en outre, elle communique à notre chambre à coucher, un aspect ordonné, un peu solennel peut-être, mais qui justement proteste contre ces allures débraillées, qu'il nous faut redouter par dessus tout. Un peu de régularité sagement introduite, dans une pièce d'habitation constante, finit toujours, en effet, par réagir sur notre esprit.
Pour en terminer avec l'hygiène, il ne nous reste plus à nous occuper que de l'orientation. Vitruve recommande l'Est.
1. a Les Bourgeois de Paris font un sépulcre de leurs appartements, c'est partout la repétition du même tableau (motif) dans les tentures. Puis, c'est la chambre à coucher, avec l'alcôve et les rideaux. Mais les lits de princesses, des duchesses ne sont point accolés à un triste mur. On peut tourner autour de l'autel, où repose la beauté ». (Mercier, Tableaux Je Taris, tome IX, page 146.)
« Cubicula ad Orientent spectare debent; usus enim matutinum postulat lumen, — les chambres à coucher, dit-il, doivent regarder l'Orient, car leur usage réclame la lumière du matin. » Xavier de Maistre était du même avis, et la chambre autour de laquelle il entreprit son peu aventureux voyage, affectait cette même orientation Nous nous rangeons à l'opinion de ces deux hommes illustres.
La disposition des fenêtres au levant, qui, à l'ouverture de nos rideaux, permet au soleil de pénétrer chez nous, et de tout illuminer de sa joyeuse lumière, cette disposition jette, dès le réveil, une teinte de bonne humeur sur toute la journée. De plus, étant admis, pour les besoins de l'hygiène, que le soleil doit visiter notre habitation, il faut considérer que le matin est le seul moment où il ait occasion de nous rencontrer dans notre chambre, sans compter que le soleil de midi, comme aussi celui du couchant, sont tous deux trop brûlants, pour que nous puissions, pendant huit mois de l'année, leur donner leurs franches entrées dans une pièce dont la température doit, autant que possible, être toujours égale.
C'est surtout quand on s'occupe de la chambre à coucher, qu'on reconnaît vite combien il est imprudent de se faire le copiste attentif et obséquieux du passé. Il s'en faut de beaucoup, en effet, que la chambre à coucher ait conservé, de nos jours, l'importance qu'elle avait sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Jusqu'au siècle dernier, scrupuleuse héritière des prérogatives de cette maître-chambre que nous avons vue si fort en honneur dans les habitations féodales, elle était, en effet, demeurée, par excellence, le lieu de réception.
Le salon, en effet, est une invention relativement moderne. Cherchez-le dans le vocabulaire des précieuses,, dans les Historiettes de Tallemant, dans les romans de Mlle de Scudéry, dans les lettres de Mmes de Sévigné, de Lafayette, de Coulanges, etc. Partout il brille par son absence. Il apparaît seulement, dans les Mémoires de Saint-Simon. L'hôtel de Rambouillet, ce
i. «Sa direction est du levant au couchant ». Voyage autour de ma chambre, chap. IV.
logis modèle, renfermait une chambre bleue, discret asile de la parfaite Julie d'Angennes, d'autres chambres rouges, grenat, cramoisies, des cabinets dont quelques-uns donnaient vue sur le jardin du duc de Chevreuse, sur ceux des Quinze- Vingts et
Fig. 222. Armoire en noyer sculpte du xvi° siècle.
de l'hôtel de Rambouillet ; mais on y eut cherché vainement un salon. Versailles, à cette époque, n'en possédait pas davantage, et les visites les plus officielles étaient reçues dans une chambre de parade, qu'on décorait, à cause de cela, avec une somptuosité toute spéciale.
Le lit même, dans cette occasion, jouait un rôle d'une importance très marquée. Ce n'est pas sans étonnement, en
3Q2 l'art dans la maison.
effet, qu'en parcourant les Mémoires du temps, nous voyons les plus grandes dames s'étendre sur leur lit, ou sur celui d'une amie, pour donner audience aux plus hauts personnages de la Cour. C'est ainsi que Saint-Simon nous montre la duchesse de Lauzun à l'hôtel de Lorge', Mme de Saint-Simon dans l'appartement de la duchesse d'Arpajon2 et Mme de Maintenon dans sa chambre, recevant toute la Cour sur leur lit. A l'occasion du mariage de M. de Thiange, M. de Coulanges écrit3 que Mme de Montespan ouvrit sa porte au public, et reçut, étant couchée, les compliments de tous ceux qui voulurent lui parler. Mme de Fontanges est faite duchesse avec vingt mille écus de pension, elle en reçoit les compliments sur son lit, et la chose semble si naturelle que, malgré l'origine scabreuse du titre et de la dotation, personne n'y entend malice 4.
Beaucoup d'auteurs se sont demandés, non sans étonnement, qu'elle pouvait être la cause d'un usage qui nous paraît si singulier, et disons même aussi choquant. Nous croyons en avoir trouvé la raison dans un passage d'un livre peu connu de Mme de Genlis : « Les princesses, nous dit cette dame, recevaient les visites des cardinaux sur leur lit afin de se dispenser de les reconduire »5. On en peut conclure, semble-t-il, que la personne qui recevait au lit, considérée, par ce fait, comme malade, se trouvait de la sorte délivrée de tout le cérémonial d'étiquette, lequel était à cette époque non seulement d'une complication extrême, mais parfois encore humiliant et gênant au possible.
Suivant le même auteur, ce serait également à ce cérémonial que nous serions redevables de l'invention des chaises longues. « Lorsque le roi honore d'une visite, un particulier malade et forcé de rester couché, nous dit Mme de Genlis, on établit un