‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 135 sur 155 · Bachaumont, tome I, page · texte numérisé non relu

Bachaumont, tome I, page

5. La chambre de M110 Deschamps était entièrement tendue de damas cramoisi, et de chaque côté se trouvaient « deux cabinets, l'un de toilette, l'autre de lieux à l'anglaise, et le tout orné de glaces. » [Journal de Barbier, tome VII, page 246.) On voit que M"0 Dcschamps était une personne de précaution.

6. Plans, coupes et élévations des plus belles maisons et des hôtels construits à Taris.

chambre à coucher de MIle Dervieux, que nous décrit minutieusement Caillot avait perdu ce caractère de richesse excessive. Son mobilier n'avait coûté que 36,ooo francs, une misère ! et le lit représentait à peine le tiers de cette somme. Aujourd'hui avec le prix seul d'un pareil lit on se tire généralement d'affaire. On meuble la chambre entière, souvent même ce chiffre n'est pas atteint.

Mais si nous sommes amenés à concevoir l'ordonnance et la décoration de cette pièce, dans des données plus simples, et mieux en harmonie avec nos ressources et nos moyens, encore ne faut-il pas oublier que notre chambre fait partie d'un ensemble, qu'elle n'est pas absolument indépendante des salons qui l'avoisinent, et qu'elle doit, par conséquent, ne point trop s'en écarter, sinon comme somptuosité, du moins comme goût. Il faut bien prendre garde, encore, que si notre chambre ne figure plus parmi les pièces de réception du logis, elle peut accidentellement le devenir, et que nous pouvons être obligés d'y recevoir non seulement des amis, mais aussi des étrangers. Gardons-nous donc de choquer ces visiteurs, par un trop grand disparate. Ne les faisons point passer d'un salon étincelant de dorures, dans une chambre pauvrement meublée, et, sans tomber dans l'ostentation, dispensons-nous de paraître ainsi concentrer tout notre luxe dans les appartements de réception, pour éblouir les yeux, et tromper sur notre situation.

Ceci admis, à quel modèle de chambre à coucher nous arrêterons-nous ? On en compte quatre, au dire d'un écrivain du siècle dernier, particulièrement expert en ces matières 2 : i° Les chambres de parade, avec estrade, dais, galeries et doubles ruelles, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, puisque le salon a pris leur place ; 2° celles en alcôve, et 3° celles en niches, dont nous ne nous occuperons pas non plus, l'hygiène en proscrivant l'usage ; 40 enfin celles dont le lit, isolé sur trois de ses faces, est placé au milieu de la pièce. Ce modèle est

1. ^Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs et usages des François, Paris, 1827, tome II, page 99.

2. Roubo fils, voir UtArt du menuisier en meubles (seconde section de la deuxième partie).

chambre à coucher de M,s* Dervieux, que nous décrit minutieusement Caillot ' tVait perdu ce caractère de richesse excessive. Son fn&httor n'avait coûté que 36,ooo francs, une misère! et' (r représentait à peine le tiers de cette somme. Aujourd'hui ***c le prix seul d'un pareil lit on se tire généralement d aUtira On meuble la chambre entière, souvent même

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Ceci admis, à quel modèle de chambre à coucher nous arrêterons-nous? On en compte quatre, au dire d'un écrivain du siècle dernier, particulièrement expert en ces matières»: i° Les chambres de parade, avec estrade, dais, galeries et doubles ruelles, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, puisque le salon a pris leur place ; 2° celles en alcôve, et 3° celles en niches, dont nous ne nous occuperons pas non plus, l'hygiène en proscrivant l'usage ; 40 enfin celles dont le lit, isolé sur trois de ses faces, est placé au milieu de la pièce. Ce modèle est

1. Mémoires pour servir d l'histoire des moeurs et usages des François, Paris, 1827,

lome II, page 99.

2. Roubo fili, voir L'cArt du menuisier en meubles (seconde section de Ja deuxi^-

celui que nous avons déjà reconnu le meilleur. Nous voilà donc du coup hors d'affaires. Il ne nous reste plus maintenant qu'à essayer de créer une harmonie aimable dans notre mobilier, et pour cela, fidèles à un procédé qui nous a déjà réussi, nous allons choisir le meuble principal, qui donnera sa note aux autres, et leur imposera ses couleurs, son cachet, sa livrée, si je puis ainsi dire.

Ce meuble principal, essentiel, prédominant, se trouve tout indiqué. C'est le lit. Sans lit, pas de chambre à coucher. Ses rapports avec nous sont en outre trop intimes, ses services trop précieux, sa compagnie trop fidèle, pour que nous lui marchandions une préférence, à laquelle ses fonctions Font en quelque sorte prédestiné. « C'est dans ce meuble délicieux, dit avec beaucoup d'humour Xavier de Maistre, que nous oublions pendant une moitié de la vie les chagrins de l'autre moitié. Un lit nous voit naître et nous voit mourir : c'est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles, et des tragédies épouvantables. C'est un berceau garni de fleurs. C'est le trône de l'amour, c'est un sépulcre ! » 1

Nous avons vu, dans la première division de ce livre, que le lit se compose de deux parties distinctes, le châlit, et le ciel ou pavillon. Nous avons vu également que si le châlit demeure à peu près fixe dans sa forme essentielle, il n'en est pas de même de l'autre partie. Consultez un tapissier expert en son métier, et connaissant quelque peu l'histoire du mobilier, il vous citera plus de cent sortes de lits : il vous parlera de lits à colonnes, à pilastres, à dôme, à flèche, à couronne, de lits à l'antique, à la romaine, à la grecque, à l'étrusque, à la polonaise, à la française, à la duchesse, à la dauphine, à la sultane, de lits drapés, de lits en forme de tente, de pavillon et de tombeau, de lits à dais, à arc, à thyrse, à aigle, à estrade, de lits à flasques, en gondole, en corbeille, en bateau, des lits d'anges, que sais-je encore? Mais, sur ces cent modèles divers, il n'en est pas cinq

i. Voyage autour de ma chambre, chapitre V.

dont le nom ne soit motivé par la forme du ciel, et par la combinaison des draperies.

Retracer l'histoire, et essayer la description de chacun de ces modèles différents, offrirait peut-être quelque intérêt au point de vue de l'archéologie mobilière, mais semblerait singulièrement fastidieux à des gens qui, comme nous, se mêlent bien moins d'être savants que d'être pratiques. Aussi bien, au point de vue de l'art et du goût, où nous nous sommes placés, nous n'avons à retenir de toutes ces variétés, que deux modèles, le premier et le dernier. Le lit à colonnes ou à quenouilles, et le lit d'anges. Ceux-là seuls, ou à peu près, peuvent nous convenir. La plupart des autres ne formant qu'une sorte de variété de ces deux formes primordiales, ou ayant des accointances trop intimes avec la muraille.

Nous n'avons pas besoin, semble-t-il, de décrire le lit à colonnes, tous nos lecteurs connaissent ce beau meuble un peu monumental, sévère d'aspect, d'allure discrète, qui ne se borne pas à offrir un refuge au dormeur, mais encore l'abrite complètement et du contact de l'air et des regards étrangers. Le lit à colonnes fut pendant longtemps considéré comme le lit noble par excellence. Jusqu'en 1745, le lit de la Reine continua d'allonger vers le ciel, ses quenouilles sculptées. Ce fut seulement à cette date, que Marie Lekzinska obtint la permission de coucher dans un lit à la duchesse. Pour nos chambres modernes, le lit à colonnes semble une parure singulièrement robuste, un peu trop austère pour abriter une femme, surtout si elle est jeune et jolie ; mais il convient cependant admirablement dans une pièce vaste, très haute de plafond, longue et large, et principalement si elle a conservé une décoration ancienne. En tout cas, sa mâle austérité s'harmonise bien avec la vie et les occupations du sexe fort.

Toutefois, s'il vous plait d'adopter le lit à colonnes, ne lui conservez pas cette armature formidable de draperies qui l'enveloppaient autrefois. Le lit « encourtiné » , c'est-à-dire complètement garni de pantes, de bonnes-grâces et de lourds rideaux, isolant complètement le dormeur, était une sorte de nécessité au

milieu de ces pièces énormes de nos vieux châteaux, mal chauffées, et, par le fait de leurs cheminées gigantesques et de leurs fenêtres à vitraux, ouvertes aux quatre vents du ciel. Le lit, ainsi étoffé, était comme la continuation, comme le résumé de ces clotets de menuiserie, derrière lesquels les tapissiers prudents du Moyen Age abritaient les lits des seigneurs et des riches. Son armature constituait en quelque sorte une manière de cloison, et formait une petite chambre dans la grande.

Aujourd'hui qu'une meilleure installation intérieure nous dispense de ces précautions, nous pouvons encore adopter, pour une chambre un peu vaste, le lit à colonnes, mais à condition de le débarrasser de son excédent de tentures. Laissons les pantes tomber élégamment à l'entour de notre ciel ; permettons aux bonnes-grâces d'accompagner le fût de nos colonnes, et qu'un léger rideau de taffetas, se mouvant sur une tringle, vienne nous abriter de l'air ou du jour, quand besoin est; mais ne nous enfermons plus hermétiquement, ne nous calfeutrons plus avec de lourdes tentures de tapisseries ou de

drap brodé, ne Cherchons pas à ressusciter Dessin de Berain, représen- , , , , , , . , tant un lit d'aniies.

le clotet de nos ancêtres, que nos rideaux

jouent le rôle d'un paravent qui nous garantit, et non celui

d'une cloison qui nous claquemure.

Si la forme du lit à colonnes est connue de nos lecteurs, celle du lit d'anges ne leur est guère moins familière. On appelle de ce nom, le lit placé au milieu de la chambre, la tète au mur, les pieds en avant, et dont le ciel plus ou moins orné, mais moins long que la couchette', est rattaché à la muraille, par deux rideaux retenus au moyen d'embrasses fixées au chexxi même du lit.

D'où vient ce nom singulier de « lit d'anges » ? personne ne

i . Ceci est essentiel, car lorsque le ciel est de la même longueur que le chalit, le lit \ rend le nom de a lit duchesse ».

le sait au juste ; ne serait-ce pas de certains dessins de Berain, représentant des pavillons de ce genre, soutenus par de petits génies? Le nom importe peu, le principal c'est la forme qui, elle, convient admirablement à des pièces d'une étendue restreinte, et à des tempéraments, dont l'austérité n'est pas la qualité dominante. Mais trouve-t-on que ce genre de lit manque un peu de modestie; nous dirons alors, choisissez un lit à la romaine. Son ciel, supporté par quatre tiges en fer et relié au châlit, est moins prétentieux, et ses quatre rideaux, qu'on peut compléter par de grands rideaux de mousseline ou de guipure, semblent former un asile modeste autant que discret.

Donc, pour nous résumer , si nous avons à meubler une chambre très vaste, très haute de plafond, un peu grave, destinée à un homme arrivé « à cet âge incertain qu'on nomme un certain âge » nous accorderons notre préférence au lit à colonnes. Si, au contraire, la pièce est de moyenne grandeur et largement éclairée, gaie d'aspect et destinée à de jeunes époux ou à des personnes en âge de l'être, nous prendrons le lit d'anges; si enfin, c'est pour une jeune fille que nous entendons disposer notre chambre, nous choisirons le lit à la romaine : et la forme de chacun de ces lits déterminant la nature de son ornementation et le cachet de sa parure, tout le reste du mobilier et de l'ornementation de la pièce devra se conformer à la forme et au style du meuble principal.

La parure de la chambre à coucher, toutefois, ne doit pas être seulement en harmonie avec la forme et le style du lit, elle doit être aussi conséquente à sa destination. La chambre, il ne faut pas l'oublier, est, avant tout, l'asile des actions mystérieuses , des grands et des petits secrets ; le refuge des souvenirs. C'est dans le logis, un véritable sanctuaire ; et aussi le lieu fatal où le plus puissant comme le plus humble se trouve seul à seul en face de soi-même, où la vérité si souvent trahie, fardée, bannie, se révèle brusquement dans son déshabillé parfois peu flatteur, où pendant la nuit, qui porte conseil, l'esprit se recueille, l'imagination vagabonde revit le passé, évoque les images évanouies, calcule, suppute, cherche à pré-

voir, combine, arrange, décide et finalement prépare l'avenir. La parure de la chambre à coucher doit donc être avant tout intime et recueillie.

Ce serait une faute, une grande faute, que de ne pas tenir compte de ce caractère tout spécial. Aussi, dans la disposition générale de notre ornementation, dans sa plus ou moins grande

Fig. 22.). Paravent laqué en vernis Martin, exécuté par M. Lippmann.

richesse, dans le choix des lignes, des tons et des couleurs, sans cependant créer de disparate trop sensible avec la pièce voisine, gardons-nous de tout ce qui pourrait sentir l'ostentation. Alors même que le cours naturel de nos idées nous porterait à rechercher la magnificence, défendons-nous d'une affectation, qui pourrait paraître trop solennelle; alors même que nos rêves viseraient la grandeur, évitons avec soin tout ce qui ressemblerait à une trop grande somptuosité.

Il n'est pas de grand homme, dit-on, pour son valet de chambre. Dans notre chambre, nous sommes à toute heure du jour

et de la nuit un peu notre propre valet. Sans renoncer à l'élégance, au luxe de bon goût, non plus qu'au confortable, fermons la porte à tout ce qui sent l'étalage, la fiction, la convention et la pose. Ces précautions sont d'autant plus souhaitables, pour les femmes surtout, qu'il est une classe de beautés trop aimables, pour lesquelles la chambre à coucher se trouve être la principale pièce de réception. Evitons à tout prix qu'une vaine recherche puisse servir de prétexte à des méprises fâcheuses.

Nous bannirons donc avec soin les dorures bruyantes, les étoffes d'apparence trop somptueuse; nous proscrirons les brocatelles à couleurs heurtées, les «velours à parterre», les lampas tapageurs. Tout ce déploiement déplacé d'un luxe débordant semblerait un culte excessif rendu à nous-mêmes. Sombre ou claire, sévère ou gaie, d'un prix élevé ou de peu de valeur, nous assortirons notre tenture à notre personne, nous souvenant que le monde, toujours moqueur, n'épargne guère ceux qui commettent des rapprochements intempestifs. S'il pardonne, en effet, à Mme de Genlis d'avoir eu, au Palais Royal, « une chambre tapissée de damas bleu avec des baguettes dorées il ne peut se défendre de hausser les épaules quand on lui dit que « les appartements du Grand-Frédéric étoient tendus de draperies couleur rose et argent, que son lit étoit de même couleur et qu'il y couchoit souvent avec ses bottes »2.

Ne manquons pas surtout de choisir la tenture et le meuble de notre chambre de la couleur qui nous convient le mieux et moralement et physiquement, et, pour les marier avec elle, donnons la préférence aux tons et aux nuances, qui s'harmonisent avec cette couleur préférée. Etes-vous embarrassée, chère lectrice, pour savoir comment garnir ce discret asile? Distinguez la fleur qui s'accommode particulièrement à votre teint, ou qui répond le plus exactement à vos habituelles pensées, et puis consultez-la avec soin. Depuis les variétés sans nombre de la rose orgueilleuse jusqu'à l'humble myosotis, chacune de ces frêles compagnes vous montrera , répandues dans son

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