‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 139 sur 155 · II. LE BOUDOIR · texte numérisé non relu

II. LE BOUDOIR

S'il est une pièce intime qui puisse compter parmi les pièces d'habitation réservées et difficilement accessibles au vulgaire, c'est bien le boudoir. Cette petite pièce, sous tous les rapports essentiellement féminine , est une inovation toute moderne. Malgré cela, et ce n'est pas une de ses moindres singularités, on ne sait point au juste quelle jolie dame éprouva, la première, le besoin de cette espèce de retraite, et lui donna le nom qu'elle porte aujourd'hui.

Ce nom même n'est pas sans troubler quelque peu les amateurs d'étymologies. Le mot boudoir, suivant Littré, dérive du verbe bouder, et il est « ainsi dit, parce que les dames se retirent dans leur boudoir quand elles veulent être seules ». Mais si bouder est une action peu polie, c'est par contre une action très honnête et surtout fort pudique. Cette solitude, que, selon notre grand philologue, une jolie femme vient chercher dans son boudoir, bannit toute idée légère, vaporeuse, indiscrète, à plus forte raison toute supposition inconvenante. Elle n'oirre aucune analogie, et ne présente aucun rapport avec les scènes plus ou moins décolletées dont, suivant tant d'écrivains passés et présents, les boudoirs, depuis un siècle et demi, auraient été le théâtre habituel. Car, bien que d'invention récente, le boudoir possède déjà une histoire relativement ancienne; il s'est édifié autour de son nom, une petite légende pornographique. Les romanciers en ont fait une sorte de champ de bataille, où se dénouent à heure fixe, des intrigues plus ou moins savamment ourdies, alors que, pour les poètes, il est devenu l'asile des Grâces, des Plaisirs, de l'Amour; si bien qu'une femme de nos jours, ayant quelques notions de mythologie, doit se trouver fort embarrassée de faire, à un étranger, les honneurs d'un lieu, que l'on prétend exclusivement consacré à des divinités, dont elle doit hautement répudier le culte.

Avec ces allusions fleuries et gracieuses, nous nous trouvons

bien loin de ce verbe bouder, origine pourtant certaine du mot boudoir. Après cela, comme le remarque très spirituellement la comtesse de Bradi : « Peut-être qu'observateurs profonds, les romanciers et les poètes auront constaté que les honnêtes femmes ne boudaient point, et par conséquent n'avaient garde de se préparer un réduit destiné à ce genre d'occupation. »

Voilà pour le nom. — Si nous passons maintenant à l'ascendance directe, l'embarras n'est guère moins grand.

On lit, il est vrai, dans les livres anciens, que les reines, les princesses, les hautes et basses châtelaines, en quête d'isolement, se retiraient dans leur oratoire, et allaient y chercher la solitude et le recueillement. — Certes, cela se rapproche de notre racine et du verbe original bouder. — Mais que trouvons-nous dans ces oratoires? Un prie-Dieu, un rétable, un crucifix, un reliquaire. L'origine des boudoirs n'est pas là.

Au xvne siècle, le cabinet a remplacé l'oratoire. Versailles, dont nous connaissons si minutieusement la distribution, possédait une quantité de cabinets et de chambres. Nous avons, dans la résidence royale, le cabinet des livres, celui des médailles, celui des agates, celui des chiens, le fameux cabinet des perruques, où le 26 novembre 1744, Louis XV chargeait M. de Maurepas de négocier son raccommodement avec Mme de Châteauroux, négociations amoureuses et diplomatiques, que la mort devait rendre inutiles1, et le non moins célèbre cabinet des parfums, supprimé à l'époque des hauts faits de la Brinvilliers.

Mme de Sévigné qui, dans sa longue et tendre correspondance, nous initie à une foule de détails précieux, sur la plus haute société de son temps et sur la vie qu'on menait autour d'elle, ne connaît, elle aussi, que les cabinets — mot qui, à cette époque, semblait d'une sonorité moins déplaisante et ne prêtait pas, comme de nos jours, à l'amphibologie2. — Par Tallemant

1. Voir les Mémoires du duc de Luynes, tome VI, page 163, etc.

2. Il faut avouer que ce mot employé au pluriel, sonne singulièrement à notre oreille ; quand nous trouvons dans Saint-Simon des phrases comme celle-ci : 0 II me fit pénétrer par les cabinets», ou chez Dangeau: a le roi la reçut dans les cabinets », ou encore dans les Mémoires

bien loin de ce verbe bnuder, origine pourtant certaine du mot boudoir. Après cela, comme le remarque très spirituellement la comtesse de Brodt : « Peut-être qu'observateurs profonds, les romanciers et te* poètes Mirent constaté que les honnêtes femmes ne boudaient point, et par conséquent n'avaient garde de se préparer ua rtiuit destiné à ce genre d'occupation. »

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Au xvne siècle, le cabinet a remplacé l'oratoire. Versailles, dont nous connaissons si minutieusement la distribution, possédait une quantité de cabinets et de chambres. Nous avons, dans la résidence rovale, le cabinet des livres, celui des mé-

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teauroux, négociations amoureuse» et diplomatiques, que la mort devait rendre inutiles1, et le non moins célèbre cabinet des parfums, supprimé à l'époque des hauts faits de la Brin-

Mme de Sévigné qui, dans sa longue et tendre correspondance, nous initie à une foule de détails précieux, sur la plus haute société de son temps et sur la vie qu'on menait autour d'elle, ne connaît, elle aussi, que les cabinets — mot qui, à cette époque, semblait d une sonorité moins déplaisante et ne prêtait ras comme de nos iours. à l'amphibologie3. — Par Tallemant

des Réaux, nous savons que l'hôtel de Rambouillet, s'il était abondamment fourni en cabinets, se trouvait par contre dépourvu de boudoirs. C'était dans un cabinet, tout parfumé par les jasmins du voisinage, que l'on causait le soir, chez Mme de Lafayette. Les cabinets avaient alors succédé aux ruelles, les boudoirs devaient succéder aux cabinets, mais d'une façon incomplète, car la pièce, se dédoublant en quelque sorte, donna naissance à la fois au salon et au boudoir.

Ce dernier, il faut bien le reconnaître, ne jouit pas, dès le principe, d'une fort bonne réputation; il faut entendre avec quel gonflement de voix les poètes en parlent :

Ces temples fastueux qu'on nomme des boudoirs... Au dedans, on respire une molle richesse; Glaces, tableaux, sofas, tout parle de tendresse Tout peint la volupté, tout invite au plaisir... '

Les prosateurs ne sont guère plus tendres. Marmontel ne s'est point privé de faire indirectement de cette élégante retraite, une critique acerbe et même insolente. Le fils Crébillon a osé y installer son fameux sopha. Mmc de Genlis, à maintes reprises, se montre tout aussi sévère pour ce discret asile, et s'étonne même d'entendre « les femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot bizarre, nous dit-elle, n'était employé jadis que par les courtisanes » 2.

Il faut bien reconnaître que certains de ces lointains boudoirs,

du duc de Luynes: 0 Mm0 la princesse de Conty a soupe une fois dans les cabinets », notre esprit dérouté juge l'expression inconvenante. De même, quand Alceste cherche

.... un endroit écarté

il faut se hâter d'ajouter :

où d'ctre homme d'honneur, on ait la liberté, tant il est vrai que les mots changent de valeurs avec le temps, et se transforment au point de perdre leur signification première.

[. Voir Mercier, tome VII, page 53. — Gentil Bernard, moins sévère, mais non moins poète, avait écrit sur la porte du sien :

Habitons ce petit espace, Assez grand pour tous nos souhaits Le bonheur tient si peu de place, Et ce dieu n'en change jamais.

Voir au reste Bachaumont {Mémoires secrets), tome IV, page 133. 2. T)ict ionnciire des Etiquettes de la Cour, tome I, page 210.

dont la description est parvenue jusqu'à nous, ne laissent pas que de justifier ces répugnances. Le boudoir de Chantilly, par exemple, où l'on voyait représentées les amours peu voilées de Louis XV et Mme de Pompadour, sous les figures

Fig. 230. Petit boudoir de Mme de Pompadour, tel qu'il avait été restitué par M. L. Double.

de singes et de guenons; le boudoir de Bagatelle', décoré de peintures voluptueuses par Greuze, Fragonard, Lagrenée et tapissé de glaces si ingénieusement disposées, que les femmes dont la profession ne consistait pas à poser dans les ateliers n'auraient point osé y pénétrer, si elles avaient pu deviner de quelles indiscrétions ces glaces étaient capables ; le boudoir du Palais-Royal 2 orné de représentations mobiles et infâmes,

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