‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 144 sur 155 · IV. LE CABINET DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

IV. LE CABINET DE TRAVAIL

Si le boudoir est, par excellence, le sanctuaire de la maîtresse de maison, le cabinet de travail est le sanctuaire du maître du logis, — mais un sanctuaire considéré à un point de vue plus élevé, pris dans une acception plus haute, avec une signification plus noble, et surtout avec une destination moins futile.

Puisque sanctuaire il est, il faut qu'il soit approprié, façonné aux exigences particulières de celui qui en fait son séjour habituel. Suivant l'âge, le caractère, les aptitudes, la profession, son caractère doit varier, son aspect doit se transformer. On devra y lire clairement quelles sont nos idées dominantes, quels sont nos travaux préférés. 11 lui faut, en un mot, porter du haut en bas l'empreinte de nos goûts et la livrée de notre personne. Il est clair, en effet, que le cabinet d'un jeune homme ne saurait logiquement ressembler à celui d'un vieillard. Il est clair également que le cabinet d'un homme d'affaires doit avoir une autre physionomie que celui d'un homme de lettres ; et que celui d'un architecte ou d'un homme politique ne doit pas pouvoir être confondu avec le cabinet d'un homme du monde.

Mais lieu d'étude, de travail, d'entretiens ou même de repos, notre cabinet conservera toujours une mine un peu sévère. 11 affectera une tenue grave, sérieuse, réservée. 11 prendra l'aspect d'une pièce retirée, où le recueillement est de mise et non point le plaisir. Qu'on n'aille pas conclure de là, toutefois, que l'ennui visqueux doit suinter le long des murs. Qui dit grave, ne dit pas déplaisant, qui dit recueilli, ne dit pas morose. Bien loin de là, il importe, au contraire, qu'en dépit de son apparente austérité, ce soit un lieu aimable où l'on aime à s'enfermer, à méditer, à réfléchir; que ce soit, pour nous, une sorte de refuge intime, un port béni, où il nous soit permis de rentrer en possession de nous-même, et où nous puissions répéter avec le bon abbé de Lattaignant :

J'aime beaucoup mon cabinet.

Je passe en ce réduit secret Plus de la moitié de ma vie...

Faisons donc à cette retraite aimée une toilette aussi soignée que possible, aussi magnifique même que bon nous semblera. Prodiguons-lui, s'il nous convient, les tableaux, les statuettes, les armes, les faïences et les émaux. Que toutes ces richesses soient disposées dans un bel ordre, ou dispersées dans ce beau désordre qui est comme l'accompagnement naturel, comme le cadre obligé de toute création, de tout enfantement. Refuser à ces belles choses, la porte de notre cabinet, ce serait, en effet, méconnaître l'influence heureuse que l'art exerce sur notre imagination et sur nos sens ; ce serait nier que la contemplation de ses belles œuvres réjouit les yeux, élève l'esprit et annoblit nos pensées. Prodiguons donc ces trésors, mais préférons toujours la qualité à la quantité. N'oublions jamais qu'un seul chef-d'œuvre vaut mieux que cent morceaux contestables, et que si l'on juge de notre fortune par le nombre, c'est par le choix qu'on juge de notre goût.

En outre, alors même que la magnificence serait poussée jusqu'à ses dernières limites, bannissons sévèrement tout ce qui est voyant, éclatant, brillant, clinquant, papillotant. Il faut, en effet, que l'œil distrait devine ces beaux objets plutôt qu'il

n'en soit obsédé. Il faut qu'il les cherche, et non pas qu'ils s'imposent. Ils ne doivent jamais détourner la pensée de son cours. Il ne faut pas qu'ils la puissent ramener dans le lieu d'où elle s'est envolée, qu'ils la contraignent à tourner dans un cercle restreint, et la claquemurent entre les cloisons qui nous enveloppent.

Toutes ces richesses doivent uniquement constituer un premier plan, superbe si Ton veut, mais discret, dont l'imagination peut sortir sans trop de peine, et, en aucun cas, une barrière qui l'empêcherait d'aller vagabonder dans 1' « au-delà », et rappellerait, sans cesse, notre attention dans un milieu de réalités trop pressantes.

Cette sage subordination qui donnera à chaque objet sa juste valeur, et mettra à son plan chaque pièce décorative de notre cabinet, nous pouvons l'obtenir, par un choix judicieux des ouvrages d'art formant notre entourage direct, mais elle résultera surtout d'une heureuse distribution de la lumière.

Pour bien faire comprendre le parti que nous pouvons tirer de son utile concours, supposons un instant qu'il fasse nuit. Vous voulez vous rendre dans votre cabinet pour lire, écrire, travailler, réfléchir, — il n'importe. — A quel genre d'éclairage aurez- vous recours ? — Vous prendrez une lampe ; fort bien. Mais la munirez-vous d'un de ces verres dépolis en forme de tulipe qui projettent la lumière au plafond ? — Non pas, assurément. — La garnirez-vous d'un de ces globes laiteux qui répandent partout une lumière égale et diffuse ? — Non pas encore. Vous choisirez un abat-jour qui concentre la lumière sur votre table, sur les livres, les cahiers, les estampes, les papiers dispersés, et qui laisse tout le reste de la pièce dans une obscurité relative. — Eh bien! pourquoi, en plein jour, ne ferions-nous pas de même?

Pourquoi ne pas combiner l'armature et la disposition de nos rideaux, de façon à ce qu'un rayon intense de lumière vienne tomber sur notre table, alors que tout le reste de la pièce baignera dans une pénombre chaude et vibrante, communiquant à tous les objets qui nous entourent, une cer-

Planche XLVII.

Bibliothèque en palissandre

(exécutée par M. Fourtlinois)

taine indécision ? Notez que ce résultat est aisé à obtenir.

Quatre-vingt-dix fois sur cent, fenêtres et rideaux, tels que les tapissiers les agencent couramment de nos jours, sont combinés de telle sorte, que l'intensité lumineuse tombe juste au milieu de notre pièce. Accentuons encore cette disposition, en rétrécissant la prise de jour, en la condensant, si je puis dire ainsi, par l'emploi de rideaux sombres, lourds, épais, opaques,

Fig. 244. Table de travail, style Louis XV (Mobilier national).

et installons notre table de travail juste au milieu de ce rayon lumineux.

Ce faisant, nous approcherons d'autant plus de la solution de notre petit problème, que si notre cabinet, comme cela, du reste, est indispensable, se trouve être un tant soit peu vaste, nous nous trouverons, à peu près à égale distance des tableaux et des objets d'art garnissant les diverses parois de la pièce, position excellente pour qu'aucun d'eux ne vienne, par une prédominance indiscrète , s'imposer à notre attention. Notre table bien posée en belle lumière, il s'agit maintenant de voir quelle place notre siège doit occuper. Une précaution à prendre, c'est que le jour nous vienne autant que possible de gauche à droite. De cette façon, notre main ne nous cachera pas la page blanche sur laquelle court notre plume; en outre, la

position de notre corps en biais, avec l'épaule gauche légèrement saillante, fera que nos yeux se porteront naturellement sur notre papier, et ne recevront que très indirectement le rayon lumineux parti de la fenêtre.

Une position encore préférable, en été surtout, c'est, lorsque le cabinet comporte deux fenêtres, de poser la table en travers, de façon à ce que le fauteuil soit tourné le dos au jour, et placé au milieu du trumeau. On comprend tout de suite quel parti un homme politique ou un homme d'affaires peut tirer de cette disposition. Les autres sièges, mis en pleine lumière et bien en face du jour, reçoivent les visiteurs, et la clarté, en tombant d'aplomb sur leur visage, nous permet de saisir les moindres impressions que reflètent leurs traits. Vous y lirez la surprise, l'étonnement, la joie, l'ennui, le dépit, le plaisir ou la peine, alors que, placée à contre-jour, dans une ombre protectrice, votre figure échappera à toutes les indiscrètes investigations.

Ici se pose une question : Quelle forme doit avoir notre table de travail? Doit-elle être droite et plane, ou, au contraire, devons-nous préférer un bureau ? En principe, nos préférences sont acquises à la table droite. On trouve, en elle, quelque chose de franc, de sincère, de loyal, qui prévient en sa faveur. Le bureau, au contraire, défendu sur trois de ses faces par une sorte de rempart, et le bureau à cylindre surtout, qui se ferme au départ du maître et enveloppe dans son armature tous les papiers qu'il porte, témoignent d'une certaine méfiance, attestent une crainte des indiscrétions, une suspicion des visiteurs qui nous semblent d'un fâcheux augure.

Mais s'il est permis à l'homme de lettres, dont les écrits aspirent au grand jour, de braver les regards indiscrets, il n'en est pas de même pour l'homme politique, pour le diplomate, ou l'homme d'affaires, appelés à connaître de secrets qui sont ceux de l'Etat, ou à fouiller des dossiers qui recèlent parfois l'honneur d'une famille. Pour ceux-là, le bureau méfiant est presqu'une nécessité, et son choix un devoir. Pour tous, en outre, il offre ce grand avantage de préserver nos papiers, de la fureur de rangement de nos subalternes. Combien de serviteurs, épris de

régularité, et faisant passer les nécessités de travail de leurs maîtres, après leur besoin d'épousseter et de ranger, bouleversent, sous prétexte d'y mettre de l'ordre, toutes les lettres, documents, écrits, etc., abandonnés sur une table ouverte.

Pour les autres meubles, nous les laisserons au choix de chacun, et comme forme et comme genre. Nous avons dit que le cabinet devait porter l'empreinte du goût de celui qui l'habite;

Fig. 245. Bureau à cylindre, époque Louis XV (Mobilier national).

laissons donc ce goût se manifester en toute liberté. Nous nous bornerons à recommander le plus d'unité possible entre les divers membres de ce mobilier. Quelque liberté d'allure qu'on affecte, il est toujours bon de faire preuve d'une certaine suite dans les idées.

Enfin, le même besoin de recueillement qui nous a fait disposer l'éclairage de notre pièce, doit nous faire rechercher également le silence et la tranquillité. Nous éviterons donc , autant que possible , tout malencontreux voisinage, qui tendrait à nous distraire ou à nous déranger. Ce sont là, d'ailleurs, des convenances qui s'imposent également à notre

chambre à coucher, et, comme l'orientation de notre cabinet doit être choisie au levant, rien ne s'oppose à ce que notre cabinet et notre chambre se trouvent situés l'un à côté de l'autre. Les avantages de ce voisinage sont même considérables dans la pratique. Pouvoir passer de son cabinet dans sa chambre, et de sa chambre dans son cabinet, sans être obligé de traverser une série de pièces froides, vides ou encombrées d'étrangers ; avoir, sous sa constante surveillance, les papiers qu'on abandonne, les livres qu'on laisse ouverts au bon endroit, les lettres commencées, les correspondances auxquelles on veut répondre; certes, ce sont des avantages précieux pour le travailleur toujours pressé.

Toutes ces dispositions, toutes ces recommandations visent surtout, on s'en est aperçu, l'écrivain et l'homme d'étude. Pour les artistes, pour les hommes du monde, qui s'occupent plus spécialement de peinture, d'architecture, de sculpture , leur véritable cabinet est leur atelier, lequel doit remplir des conditions tout autres. Là, en effet, le jour doit être abondant. La lumière claire, limpide, diffuse et non concentrée, doit aller s'accrocher à maints détails heureux, et mettre en saillie telle couleur généreuse, telle forme élégante ou tel gracieux contour dont la contemplation peut fournir une inspiration féconde.

Fig. 246. Encrier en bronze, d'après Berain.

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