V. LA BIBLIOTHÈQUE
Pour l'homme d'étude, pour l'homme de science ou de lettres, une bibliothèque bien conçue, bien distribuée, convenablement pourvue, garnie avec soin, est un instrument utile, nécessaire, indispensable. Elle est le complément inéluctable du cabinet de travail. Ce serait faire injure à l'homme du monde que de supposer, un seul instant, qu'il en put être autrement pour lui. Les livres, en effet, constituent pour tout esprit cultivé, pour tout homme qui pense et qui réfléchit, une compagnie aimable, sûre, discrète, jamais formaliste, susceptible encore moins; consolatrice aux mauvais jours, aux jours heureux, ingénieuse et souriante, ne parlant que lorsqu'on l'interroge et ne s'imposant jamais. De tous temps les grands esprits ont pensé cela.
« Un bon livre est un bon ami » a dit Bernardin de Saint- Pierre. Dix-huit siècles avant lui Ciceron s'était écrié : « Les livres sont la meilleure société de l'homme instruit et studieux, ce sont, en même temps que ses instruments de travail, ses compagnons assidus. Ils sont sa distraction, sa joie, la passion de sa vie. Sa bibliothèque est une sorte de paradis, un lieu de contemplation, d'effusion, c'est le tabernacle de sa pensée ». « Les livres, écrit de son côté l'abbé Raynal, éclairent la multitude, humanisent les hommes puissants, charment les loisirs des riches, instruisent toutes les classes de la société ». « Songez, ajoute enfin Voltaire, que tout l'Univers connu est gouverné par les livres, excepté les nations sauvages ».
Après cela, il n'est plus possible d'arguer aucune raison sérieuse pour fermer votre porte aux livres. A moins que de vouloir passer pour un sauvage, vous voilà forcé de donner, en votre logis, accès à la bibliothèque. Et, par ce mot nous n'entendrons pas seulement un meuble plus ou moins coquet, plus ou moins luxueux, mais bien un local spécial, une salle, une chambre, une galerie où vous pourrez offrir un large asile à une quantité respectable de volumes choisis. Soyez certain, au reste,
que la considération, dont on veut bien nous entourer, gagne à cette adjonction précieuse. M. L. Derome le disait encore récemment : « Dans le mobilier de la société cultivée, le livre tient la place d'honneur, il est le symbole de la supériorité ».
La constitution d'une bibliothèque comporte deux actions principales : la première, et de beaucoup la plus importante, consiste dans le choix des livres, dont cette bibliothèque doit être formée, la seconde, dans l'agencement du local qui doit renfermer ces mêmes livres.
On a gardé le souvenir de ce très grand personnage Suédois, ministre d'une reine illustre, qui, pour se conformer à un auguste exemple, avait chargé l'érudit Vossius de lui constituer une bibliothèque. « De quelles sortes d'ouvrages Son Excellence la veut-elle composer ? » demanda le célèbre savant. « De petits volumes, pour les tablettes du haut, et de gros, pour celles du bas, comme chez la reine Christine » répondit l'auguste ganache. Ne rééditons jamais cette réponse naïve. Cependant, notre Suédois n'avait pas absolument tort ; car, si nous en croyons Saint-Simon, l'abbé Boileau prit le chemin de l'autre monde, pour avoir fait un effort, en saisissant un livre trop lourd, placé trop haut. Mais le choix des auteurs et des éditions doit dépendre de préoccupations autres que celle des formats. Il est même si délicat, que nous l'abandonnerons à l'initiative de chacun de nos lecteurs, laissant le champ libre à ses préférences, et ne nous réservant que l'aménagement du local, sa distribution et son mobilier.
Réduit à ces proportions secondaires, le sujet, au surplus, est encore assez vaste pour nous retenir quelques instants. Il a même tenté une foule d'esprits élevés et de cerveaux instruits. Depuis Vitruve et Pline l'Ancien, on pourrait citer plus de cinquante bibliophiles qui se sont essayés à résoudre les problèmes qu'il renferme. Nous ne remonterons point toutefois jusqu'à ces autorités. Notre bibliothèque moderne n'a que fort peu de choses à démêler avec ces pièces somptueuses, lambrissées de métaux précieux, pavées de marbres de prix, meublées de casiers et de pupitres en ébène, ornées de statues d'or et d'ar-
gent, magnifiques, incomparables, que Martial, Boëce, Suétone et Vopiscius nous décrivent avec une complaisance si marquée. Nous nous bornerons à des conceptions plus modernes, analogues à celles, par exemple, dont on trouve les principes dans l'excellent petit livre de M. Edouard Rouveyre '.
Le premier point à déterminer, dans notre besogne ainsi réduite, sera d'arrêter l'exposition de notre bibliothèque. Le
Fig. 247. Petite bibliothèque basse, en noyer sculpte, exécutée par M. Auir. Gcdin.
nord est trop froid ; le midi trop chaud, sous peine de transformer notre local en étuve, il faudrait tenir les persiennes fermées, le tiers du jour; or, notre bibliothèque doit être largement éclairée. L'ouest, à 1 inconvénient d'une chaleur prolongée, funeste aux boiseries et favorable aux insectes, ajoute celui des vents humides et pluvieux ; et, l'humidité est l'ennemie née des livres. Vitruve recommande de choisir le levant, Naudé, Caillot, Nodier sont du même avis, nous nous déciderons donc pour l'est. Ceci fait, nous tâcherons que la pièce ou les pièces, qui doivent constituer notre bibliothèque, soient comprises dans la partie la plus retirée de la maison, la plus reculée de toute
l. Connaissances nécessaires au bibliophile, 3e édition, a vol. in-8°, Paris, 1882.
agitation intérieure et de tout mouvement externe; car, au besoin de recueillement, si naturel pour qui lit, parcourt un volume ou l'étudié, vient se joindre la crainte de la poussière provoquée par toute agitation, par tout mouvement. Or, la poussière est, après l'humidité, la plus implacable ennemie du livre. Elle constitue un danger permanent pour la tranche des volumes, pour leur reliure, sans compter qu'elle favorise, elle aussi, le développement des insectes.
Les insectes toutefois ne sont pas les seuls dévastateurs avec lesquels les livres aient à compter. Les rats et les souris sont également à redouter, et quelques humoristes prétendent que les emprunteurs le sont encore davantage ; car, avec eux et en un instant, l'ouvrage entier disparaît. Pour se préserver de ces derniers, Scaliger avait inscrit sur sa porte : « lté ad vendentes », allez chez les Marchands ; Pixérécourt ayant sans doute affaire à des emprunteurs moins savants, s'était armé de ce distique qu'il tenait de la complaisance de Nodier.
Tel est le sort de tout livre prêté, Souvent il est perdu, toujours il est gâté.
Si vous partagez les idées de Pixérécourt, de Scaliger et de Nodier, vous pourrez, cher lecteur, choisir entre ces deux formules. Contre les autres ennemis, les précautions sont plus faciles. L'humidité, vous vous en garantirez par une bonne exposition, en choisissant une pièce bien sèche, en imbibant, par deux ou trois fois, les murs d'une couche d'huile bouillante, ce qui les empêche de suer, puis, en tenant vos corps de bibliothèque, doublés d'un parquet bien joint, à deux centimètres au moins de la muraille. Les insectes, vous les éviterez par une aération fréquente, en battant les volumes l'un contre l'autre, et en les époussetant quatre fois au moins par an. Enfin, pour les souris et les rats, vous aurez recours aux engins habituels, souricières, ratières, préparations raticides, et au maître chat, mais en prenant bien garde, que ce protecteur, parfois indispensable, n'occupe ses loisirs à faire ses griffes sur le dos des volumes.
Les corps de bibliothèque appliqués contre la muraille
Planche XLIX.
Cabinet de travail de M. Sarcey
peuvent être fermés par des vitrages, ou simplement ouverts. Les avantages des glaces protectrices sont considérables. Elles garantissent, dans une certaine mesure, les volumes de la poussière et des insectes. L'absence de vitrage laisse le livre à portée de la main, ce qui est plus commode pour les travailleurs. Ajoutons qu'il est avec les bibliothèques, comme avec le ciel, des accommodements. Les livres de luxe pourront être serrés dans des casiers fermés, les livres de travail seront de préférence placés sur des rayons libres. Mais, ouverts ou fermés, il importe que nos corps de bibliothèque soient construits en bois de choix, cèdre, cyprès, ébène, bois de sandal, ou si les essences aromatiques paraissent d'un prix excessif, en chêne bien sec, bien compact, afin de mieux résister aux insectes.
Autant que possible, si votre local est suffisamment vaste, évitez le classement sur deux rangs. Il Fl présente de grands inconvénients, et souvent, si vous êtes pressé, il
peut vous arriver de compromettre l'équilibre des livres de la première rangée, en voulant en prendre de la seconde. Les tablettes, dans tous les cas, devront être espacées de façon à ce qu'il reste, au-dessus de chaque rangée, un intervalle suffisant pour que les livres puissent être tirés, sans que le frottement altère leur reliure.
A l'instar du bon gentilhomme Suédois, et pour éviter le sort funeste de l'abbé Boileau, nous aurons soin que les in-folio occupent le rez-de-chaussée de notre bibliothèque, les in-quarto seront au-dessus, puis viendront les in-octavo et les in-douze. Cependant, en plus d'une occasion, le classement méthodique, et
2.48. Petite chaise genre Louis XV, exécutée par M. Ternisien.
par sujet, nous forcera à réunir des volumes de formats différents, mais traitant de matière identique. En combinant habilement ces différences de format, on pourra en tirer des effets pittoresques. De même pour les reliures. La reliure est au livre pris individuellement, ce que le corps de bibliothèque. est à l'ensemble des volumes. Pour être plus juste, on pourrait dire que le dernier est la maison, et la première, l'habit. L'une protège l'individu, l'autre la collectivité. Mais si la reliure a pour but la conservation du livre, elle a pour effet l'ornement des bibliothèques. Toutefois, persuadez-vous bien que cet ornement ressort infiniment moins de la richesse des dorures, de la finesse des fers, du prix des matières employées, que de 1 intelligente harmonie qui doit toujours exister entre le livre et son costume. La reliure, en effet, doit se conformer au caractère de l'ouvrage, à sa nature, à son degré de sérieux, à la richesse de ses illustrations, à sa valeur typographique, à sa rareté, à son prix. Il est clair, en effet, que la reliure d'un livre de philosophie transcendante ne saurait être de même sorte que celle d'un conte léger et badin, ni la reliure d'un incunable, pareille à celle d'un roman de la bibliothèque Charpentier.
Cette juste appropriation des reliures, par la variété d'aspect qu'elle crée, peut devenir le principal ornement d'une bibliothèque. La multiplicité des couleurs, la plus ou moins grande richesse des dorures, arrivent à former un décor charmant à l'œil, en même temps qu'elles constituent des points de repère précieux qui permettent de découvrir, à première vue, le livre que l'on cherche. Il en est de même pour les livres anciens ; mélangés aux modernes, ils font le meilleur effet. « Une reliure de Derome ou de Padeloup, dit fort judicieusement Tenant de Latour, dans ses Mémoires d'un bibliophile, forme en même temps un agréable accord et un heureux contraste avec des reliures plus modernes. » Les vieilles reliures font valoir l'éclat des nouvelles, et celles-ci communiquent à leurs aînées, une physionomie vénérable, austère, qui n'est pas sans charme.
Pour compléter l'installation de notre bibliothèque, il nous reste à nous occuper des "meubles. Souvenons-nous que nos
corps de bibliothèque ne sont qu'un cadre, et que si le cadre doit être digne du tableau qu'il protège, il doit le faire valoir mais ne doit dans aucun cas l'éclipser. Si c'est rendre aux livres un culte de bon aloi, que d'avoir la main à ce qu'ils soient bien logés, encore est-ce leur manquer de respect que de laisser l'attention se concentrer sur leur entourage.
Pour les autres meubles, veillez à ce qu'ils soient rares, mais commodes. Quelques sièges de formes variées, confortables et solidement recouverts, pour pouvoir au besoin servir à poser des livres pesants; des tabourets robustes, des escabeaux à base large, afin qu'on y puisse monter aisément ; des marchepieds sur lesquels il soit possible de demeurer perché sans trop de fatigue ; puis, au milieu de la pièce, une large table, solidement bâtie, et pouvant supporter sans fléchir, des piles de volumes ; tels sont, avec quelques guéridons, les principaux meubles d'une biblio- FiS- 249- Petite chaise de bibliothèque,
couverte en cuir estampé.
thèque sérieuse.
S'il vous reste de la place au-dessus de vos corps de bibliothèque, décorez-la sévèrement, tapissez-la de cuir, d'étoffe sombre ou de peinture; évitez autant que possible le papier peint, à cause de la colle, qui favorise le développement des insectes, enfin couvrez ce fond sévère, d'armes, de faïences, de tableaux, si l'emplacement le permet.
Un certain nombre de lettrés établissent leur cabinet au milieu de leur bibliothèque. Certes, on ne peut leur en vouloir de rechercher une compagnie aussi distinguée et qui ne saurait leur être que profitable. Le cabinet de notre excellent ami Sarcey, dont on trouvera, dans la planche ci-contre, la fidèle
représentation est un modèle heureux de ce genre d'installation.
Ce cabinet, agencé d'après les dessins de l'architecte Charles Garnier, et installé dans un local, destiné, en principe, à servir d'atelier, nous a paru digne d'être donné comme exemple. Toutefois, s'il est permis à un érudit comme Sarcey, de se prélasser au milieu de tant de noms illustres, symétriquement rangés, il est plus d'un auteur, pour qui un pareil séjour pourrait sembler déplacé, car, établi de la sorte, on a l'air de vouloir mettre en action le refrain si connu de Marmontel, mis en musique par le père Grétry.
Où peut-on être mieux... etc.
Fig. 250. Petite applique Louis XVI en bronze argenté.